Comme on le voit, dans sa recherche de la sagesse, l'Ecclésiaste s'est plus d'une fois tourné vers la tradition reflétée dans les écrits des sages de l'antiquité. C'est précisément chez eux qu'il a trouvé, par exemple, la mention du fait que le jour de la mort vaut mieux que le jour de la naissance (v. 1), que la tristesse vaut mieux que la joie (v. 3-4), ou encore du séjour dans la maison du défunt (v. 2). Les anciens sages parlaient aussi beaucoup de l'utilité de la patience, du tort causé par la colère (v. 8-9), de l'utilité de la sagesse (v. 11-12) et des instructions reçues d'un homme sage (v. 5-6).
Mais tous ces aphorismes indéniablement justes et profonds ne répondaient pas à la question principale : quel sens a la sagesse si, même en rendant l'homme juste, elle ne permet pas à la justice de triompher du mal dans lequel le monde est plongé (v. 15) ? Car, malgré toute sa sagesse, l'homme ne peut pas redresser ce que Dieu, selon la parole de l'Ecclésiaste, a « rendu courbe » (v. 13). S'il en est ainsi, il ne reste qu'à accepter la réalité telle qu'elle est, car elle ne changera jamais et ne deviendra ni meilleure ni pire. S'il semble parfois à quelqu'un que « c'était mieux avant », c'est une erreur (v. 10). Il ne reste donc à l'homme qu'à se réjouir des biens que Dieu lui accorde en partage, et, aux jours du malheur, à méditer sur les vicissitudes du destin et l'inconstance du bonheur humain (v. 14).
Il n'est pas étonnant que l'Ecclésiaste n'attende pas du sage une exigence trop grande, ni envers lui-même ni envers les autres : car l'homme n'est de toute façon pas capable de changer ni lui-même ni les autres ; le maximalisme, dans ce cas, ne peut que nuire, et nuire d'abord à celui qui le porte (v. 16). En effet, il n'est pas difficile d'imaginer la réaction à des exigences excessives de gens qui savent d'avance que ces exigences sont impossibles à accomplir. Selon l'Ecclésiaste, il suffira amplement que la sagesse de l'homme parvienne à le préserver d'une vie de péché qui mène à la perdition (v. 17).
Cette voie moyenne, comme on le voit, paraissait à l'Ecclésiaste optimale (v. 18). Comme beaucoup avant lui, il comprend parfaitement que la nature humaine est corrompue : l'homme naît tel qu'il lui est impossible de ne pas pécher (v. 20). C'est pourquoi l'Ecclésiaste propose de faire preuve de tolérance envers les péchés et les erreurs d'autrui : d'une manière ou d'une autre, chacun doit pécher, et il ne vaut donc pas la peine d'attirer une attention excessive sur les péchés des autres, sans quoi il se trouvera immanquablement quelqu'un pour montrer avec malveillance les péchés de l'accusateur lui-même (v. 21-22). Mais, comme on le voit, proclamer les principes s'est révélé beaucoup plus simple que de les suivre (v. 23). La source du mal est cachée dans la corruption de la nature humaine : Dieu a conçu et créé l'homme, selon la parole de l'Ecclésiaste, « droit » (« juste »), intérieurement intègre et capable de justice, mais l'homme, de sa propre volonté, en méprisant ce don, choisit ses propres voies (« pensées ») (v. 29).
