Le fondement historique de la parabole de la tour de Babel est évident: les tribus sémitiques, parmi lesquelles se trouvaient aussi les ancêtres des Hébreux, alors encore nomades, virent pour la première fois les temples pyramidaux à degrés, les ziggourats, en Mésopotamie, où elles arrivèrent pour la première fois vers le milieu du troisième millénaire avant notre ère. Cependant, les bâtisseurs mêmes des ziggourats les percevaient comme une échelle reliant le ciel à la terre. Il n'est pas étonnant que, dans la mémoire historique des nomades récents, qui s'installaient peu à peu sur la terre de Mésopotamie et s'initiaient à la civilisation des Sumériens, bâtisseurs de tours sacrées, soient nées des traditions sur les constructeurs d'échelles menant au ciel.
Mais l'auteur sacré, à partir de ces traditions, crée sa propre parabole, dans laquelle il place ses accents. Avant tout, il attire l'attention des lecteurs sur le fait que les bâtisseurs de la tour veulent devenir célèbres, des hommes «ayant un nom», afin de ne pas se disperser sur la terre. Des «hommes avec un nom» semblables aux «géants» d'avant le déluge. Et pour réaliser ce projet grandiose, ils créent un État puissant, de sorte que tous les bâtisseurs devinrent «un seul peuple» avec «une seule langue» (ces expressions hébraïques sont des calques de l'akkadien, la langue de l'ancienne Babylone, où elles désignaient l'unité du pouvoir sur un territoire déterminé et sur des peuples déterminés).
En effet, comment l'homme déchu pouvait-il s'affirmer sur la terre autrement qu'en démontrant sa propre force et son importance? Et pour cela, les grands projets réalisés par de grandes puissances conviennent parfaitement. Mais Dieu, semble-t-il, n'a besoin ni de ces projets ni de ces puissances. Il «descend», s'approche des bâtisseurs, et de Sa proximité la grande puissance s'écroule et le grand projet s'arrête. Quand Dieu est proche, quand Il est là, ceux qui sentent Sa proximité n'ont plus le coeur à la grandeur impériale ni aux «grands chantiers».
Or l'histoire ne s'est pas du tout achevée dans l'Antiquité: même les contemporains de l'auteur de la parabole, écrite à Babylone pendant l'Exil, pouvaient voir cette même tour; les ziggourats furent construites non seulement par les Sumériens, mais aussi par les Babyloniens. L'histoire de l'humanité déchue continuait. L'histoire des grandes puissances qui s'effondrent et des grands chantiers inachevés qui tombent en ruine.
