Permettez-moi à la fois d'être d'accord et de ne pas être d'accord avec ce que vous dites dans votre lettre. La question débattue n'est pas si univoque pour pouvoir être résolue sur un seul plan...
Permettez-moi à la fois d'être d'accord et de ne pas être d'accord avec ce que vous dites dans votre
lettre. La question débattue n'est pas si univoque pour pouvoir être résolue sur un seul
plan. En tout cas, cependant, je voudrais me limiter au cadre de l'orthodoxie.
Dans sa vie pratique, l'Église orthodoxe est toujours guidée simultanément par deux
principes, désignés par les mots grecs « acribie » (akribeia) et
« économie » (oikonomia). Le premier terme se traduit par « sens exact, stricte
rigueur », tandis que le second, dans la langue du Nouveau Testament, est généralement
utilisé au sens d'« économie » (dispensation). Le principe de l'acribie implique un respect
strict et exact des principes énoncés dans la Parole de Dieu et la Tradition de l'Église. Le principe
de l'économie suppose que l'Église, en raison de la faiblesse humaine, renonce dans une certaine
mesure à la rigueur pour préserver la paix et le bien de l'Église. Le discernement et
l'application de l'un ou de l'autre principe sont, d'ailleurs, une composante essentielle de la
grâce du sacerdoce accordée à nos archipasteurs. Bien sûr, c'est aussi leur lourd labeur spirituel.
Ainsi donc, du point de vue de l'acribie, aucun (nous soulignons bien, aucun) meurtre ne peut
être justifié. Les Saintes Écritures en parlent à la fois dans le récit de l'alliance avec Noé et dans le
Décalogue. Le Seigneur lui-même, dans le Sermon sur la montagne, ne fait que renforcer cette exigence,
en l'étendant, comme vous le notez à juste titre, à la cause spirituelle du meurtre : la colère.
Vous avez raison de dire qu'il vaut mieux pour certains achever leurs jours que de commettre de graves
atrocités en continuant à vivre. Cependant, le Seigneur interdit clairement aux hommes d'en décider.
Il est toutefois évident que la vie oblige les chrétiens à aborder cette question
différemment. Du point de vue de l'économie, il est évident que l'on ne peut s'abstenir de défendre
les faibles, ni de s'opposer aux agresseurs ou aux meurtriers. Dans une telle situation, les chrétiens
doivent être prêts à « donner leur vie pour leurs amis » et à s'opposer à la violence
les armes à la main. Pour le bien des peuples, l'Église a toujours non seulement permis, mais
aussi béni cela comme un devoir important de l'État. D'ailleurs, les apôtres Pierre et Paul expriment
dans leurs épîtres l'idée que l'existence de l'État et la prière de l'Église pour les autorités se
justifient précisément par le fait qu'il protège ceux qui, à un moment donné, ont besoin d'une telle
protection. C'est pourquoi l'Église s'est toujours efforcée de chercher la possibilité de coexister
avec tout État. Même dans les empires romain et soviétique, tout en s'opposant aux autorités impies,
l'Église n'a pas cherché à les détruire.
Mais il y a quelques détails essentiels. Premièrement, la bénédiction de combattre les
envahisseurs ne s'applique pas à l'activité militaire de tel ou tel État en général. L'Église
n'approuve que et exclusivement la défense et la protection. D'ailleurs, cela est évident. Deuxièmement,
la tradition orthodoxe, qui, du point de vue de l'économie, bénit et approuve l'opposition à l'agresseur
les armes à la main, considère néanmoins le meurtre commis dans ces conditions comme un sujet de
repentance et de confession. En l'occurrence, l'épitimie (la privation de la Sainte Communion) est
incomparablement moindre que pour un meurtre domestique ou, à plus forte raison, prémédité. Dans la
pratique, l'épitimie peut ne pas être imposée du tout au soldat, mais il doit néanmoins confesser
un tel meurtre.
C'est dans cette combinaison de l'économie et de l'acribie (sage, à notre avis) que réside la position
orthodoxe (non sectaire) des chrétiens.