1 Que chacun se soumette aux autorités en charge. Car il n'y a point d'autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent sont constituées par Dieu. |
2 Si bien que celui qui résiste à l'autorité se rebelle contre l'ordre établi par Dieu. Et les rebelles se feront eux-mêmes condamner. |
3 En effet, les magistrats ne sont pas à craindre quand on fait le bien, mais quand on fait le mal. Veux-tu n'avoir pas à craindre l'autorité? Fais le bien et tu recevras des éloges; |
4 car elle est un instrument de Dieu pour te conduire au bien. Mais crains, si tu fais le mal; car ce n'est pas pour rien qu'elle porte le glaive: elle est un instrument de Dieu pour faire justice et châtier qui fait le mal. |
5 Aussi doit-on se soumettre non seulement par crainte du châtiment, mais par motif de conscience. |
6 N'est-ce pas pour cela même que vous payez les impôts? Car il s'agit de fonctionnaires qui s'appliquent de par Dieu à cet office. |
7 Rendez à chacun ce qui lui est dû : à qui l'impôt, l'impôt ; à qui les taxes, les taxes ; à qui la crainte, la crainte ; à qui l'honneur, l'honneur. |
En parlant des autorités terrestres, Paul reste fidèle au témoignage du Royaume qui, selon la parole du Sauveur, «n'est pas de ce monde». Il ne parle pas de loyauté envers quelque pouvoir concret que ce soit et ne donne la préférence à aucune forme d'État ou d'organisation sociale. En effet, si, selon l'apôtre, toute autorité vient de Dieu (v. 1-2), cela ne peut signifier qu'une chose: Dieu est indifférent à toute forme concrète de pouvoir, comme aux personnes liées à la structure du pouvoir. Une telle attitude envers l'État et les autorités terrestres n'est possible que si le Royaume et son action dans notre monde pas encore pleinement transfiguré ne dépendent d'aucune autorité terrestre et ne sont déterminés par aucune. Si l'on reçoit le Royaume comme quelque chose de précisément «pas de ce monde», c'est-à-dire vivant selon des lois sans rapport avec l'économie ou la sociologie, cette approche devient non seulement naturelle, mais la seule possible. Cependant, les témoins du Royaume doivent agir dans un monde où l'histoire des États et des gouvernements terrestres n'est pas achevée; il leur faut donc des critères pour évaluer l'action de cette autorité terrestre et savoir comment se comporter envers elle.
Ici Paul est tout à fait cohérent: comme Jésus lui-même, il parle de la possibilité, pour les témoins du Royaume, d'être loyaux envers toute autorité dans les affaires qui ne dépassent pas le cadre de «ce monde», comme les impôts, les règles de vie commune établies par les autorités, les institutions de l'État et autres choses semblables (v. 5-7). L'apôtre ne soutient manifestement aucun mouvement messianique politico-religieux, dont les représentants niaient souvent l'État séculier comme tel, estimant que seul le Messie pouvait fonder sur terre un État vraiment juste, et que cette tâche serait sa principale mission. Un tel messianisme politique était alors largement répandu dans le milieu juif; des vues de ce genre pouvaient pénétrer aussi dans l'Église, si bien que Paul devait rappeler aux chrétiens le véritable Royaume que Jésus a apporté au monde.
Mais Paul définit le critère de l'attitude à adopter envers les actes concrets des représentants concrets du pouvoir: ils sont «serviteurs de Dieu» s'ils agissent «pour le bien» (v. 3-4). L'apôtre admet donc qu'un représentant d'un pouvoir séculier et païen, comme tout homme, peut faire le bien comme le mal. Paul reste cohérent ici encore: il ne refuse pas aux païens la possibilité de connaître la «Torah naturelle» et de la suivre. Si un païen se guide dans ses actes par cette «Torah naturelle», il ne s'opposera objectivement pas au Royaume ni à ses témoins. Pour l'apôtre, aucune autorité n'est sacrée par elle-même; au fond, il ne parle pas tant d'un pouvoir abstrait que des hommes qui en sont revêtus, des hommes qui se trouvent dans le même rapport au Royaume que tout homme. Ni plus ni moins.
1 Que chacun se soumette aux autorités en charge. Car il n'y a point d'autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent sont constituées par Dieu. |
2 Si bien que celui qui résiste à l'autorité se rebelle contre l'ordre établi par Dieu. Et les rebelles se feront eux-mêmes condamner. |
Pris séparément du contexte de toute la lettre, les mots de l'apôtre disant qu'il n'y a pas d'autorités qui ne viennent de Dieu provoquent non pas seulement l'étonnement, mais une protestation immédiate. Nous sommes tous liés d'une manière ou d'une autre à l'histoire monstrueuse du XXe siècle, siècle où furent inventées les armes de destruction massive, siècle de persécutions contre les chrétiens de diverses confessions, siècle des camps de la mort et d'Hiroshima. On a aussitôt envie de dire : l'apôtre ne pouvait tout simplement pas imaginer cela !
C'est là que nous nous tromperions. Il ne faut pas oublier que Paul vivait à une époque où confesser ouvertement le Christ signifiait attirer sur soi la colère des autorités, où que l'on vive, en Palestine ou à Rome. Bien plus, il écrit à une communauté qui se trouve, de ce point de vue, dans les conditions les plus difficiles : à Rome, coeur de l'Empire, qui à ce moment détruit ouvertement les chrétiens, et de la manière la plus terrible. Souvenons-nous aussi du destin de Paul lui-même, enchaîné et n'ayant échappé à la mort sur place que parce qu'il était citoyen romain. (voir Actes, chap. 21 et suivants) Que veut-il donc dire lorsqu'il affirme : « celui qui s'oppose à l'autorité s'oppose à l'ordre établi par Dieu » ?
Lisons attentivement : Paul ne dit nulle part que le pouvoir est bon, qu'il est juste ; il ne justifie nulle part les actes des détenteurs du pouvoir. L'essentiel pour lui est que le pouvoir, fût-il cent fois terrible et inhumain, est établi pour nous par Dieu : ce sont les conditions qui nous sont données pour notre salut.
Mais que faire lorsque les actions des autorités sont monstrueuses et inhumaines, lorsque tout en nous proteste, lorsque nous voyons l'injustice et en devenons nous-mêmes victimes ? Ici il faut se souvenir de tout ce que Paul écrit dans le chapitre précédent, et surtout de ce par quoi il se conclut : « Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais sois vainqueur du mal par le bien. »
Nous avons entre les mains l'arme la plus puissante, et surtout la seule, contre le mal : manifester à ce monde l'amour et la miséricorde de Dieu, donner à boire à celui qui a faim et consoler celui qui pleure. Et ce n'est qu'ainsi que nous pouvons détourner ce monde du mal vers le bien.
5 Aussi doit-on se soumettre non seulement par crainte du châtiment, mais par motif de conscience. |
Les paroles de Paul sur le pouvoir, qui ne peut pas ne pas venir de Dieu, provoquent souvent chez les lecteurs de son épître une protestation intérieure. Il est trop évident que les représentants du pouvoir utilisent souvent leurs « épées » nullement pour de bonnes œuvres, même au sens où ils comprennent eux-mêmes le bien, et il n'est même pas question des lois de Dieu. Pourtant les paroles de l'apôtre sont loin d'être aussi univoques, même si l'on les aborde formellement et que l'on arrache de leur contexte l'affirmation de Paul sur le « pouvoir qui ne vient pas de Dieu ». En tout cas, on ne pourra certainement pas les utiliser pour soutenir quelque pouvoir concret que ce soit: car si tout pouvoir vient réellement de Dieu, on ne peut parler de la légitimité d'un pouvoir concret et de dirigeants concrets que tant que ce pouvoir existe et que ces dirigeants demeurent au pouvoir. Et en cas, par exemple, de coup d'État ou de révolution, il faudra reconnaître le nouveau pouvoir, qui ne peut pas ne pas venir de Dieu.
Bien sûr, les partisans du pouvoir renversé parleront d'illégalité, de rébellion, peut-être même de violation d'un commandement de Dieu; mais, comme l'a dit à ce propos le poète, « une révolte ne peut réussir: dans le cas contraire, on l'appelle autrement ». S'il en est ainsi, le nouveau pouvoir est donc lui aussi « de Dieu », comme le précédent. Mais dans ce cas, il est évident que Dieu ne soutient directement aucun pouvoir. Il lui permet simplement d'être, quel qu'il soit et sous des formes diverses, selon la situation et selon l'état spirituel du peuple qui engendre ce pouvoir. Les théologiens parlent alors non plus de la volonté de Dieu, mais de sa permission: non de ce qu'il soutient, mais de ce qu'il laisse exister sans participer directement au processus de cette existence par sa volonté; il le permet parfois pour éviter une option pire, et parfois simplement faute d'alternative.
Dans l'ensemble, on peut considérer une telle attitude envers l'État et le pouvoir d'État comme généralement biblique: la Bible ne connaît pas de bon pouvoir. Le pouvoir ne peut être que mauvais ou très mauvais. Parfois, avec l'aide de Dieu, il est possible d'obtenir qu'en un lieu concret et à un moment concret le pouvoir ne soit pas trop mauvais; mais personne n'a encore réussi à le rendre bon du point de vue de Dieu. Il n'y a pourtant pas de sens à faire de la lutte politique une fin en soi. Pour les partisans du messianisme politique, qui ne manquaient pas au moment de la rédaction de l'épître, une telle approche de l'apôtre était inacceptable: eux étaient précisément convaincus que le Messie devait devenir un roi terrestre, et c'est pourquoi la lutte politico-religieuse leur paraissait aller de soi, tout comme la guerre pour le Royaume par laquelle elle finirait inévitablement un jour.
Pour Paul, il était évident qu'une guerre pour le Royaume contre les pouvoirs terrestres est absurde, puisqu'il est déjà entré dans le monde sans aucune guerre, au-dessus de toutes les barrières politiques. Mais cela ne supprime pas la nécessité de faire un choix lorsque, selon la conscience, il est impossible de se soumettre au pouvoir terrestre. Ce n'est pas par hasard que l'apôtre dit qu'il est sensé d'obéir au pouvoir terrestre non par peur, mais précisément par conscience, c'est-à-dire lorsque la conscience ne condamne pas une telle obéissance. Mais si cela se fait contre la conscience, il n'y a pas de sens à obéir: Dieu n'a pas besoin d'une telle obéissance, car elle devient alors une formalité vide et ne fait que détruire cette intégrité intérieure de l'homme sans laquelle il ne peut y avoir de vie spirituelle normale.
Tant que l'obéissance au pouvoir terrestre n'empêche pas la vie chrétienne, elle est le choix le plus juste. Mais si une telle obéissance détruit la vie chrétienne en forçant à agir contre la conscience, elle perd tout sens et devient spirituellement destructrice. Une telle position est parfaitement compréhensible: car le but de la vie chrétienne est de demeurer dans le Royaume, et tout ce qui empêche cette demeure doit être éliminé de la vie, qu'il s'agisse de la loyauté au pouvoir terrestre ou de l'absence d'une telle loyauté.
7 Rendez à chacun ce qui lui est dû : à qui l'impôt, l'impôt ; à qui les taxes, les taxes ; à qui la crainte, la crainte ; à qui l'honneur, l'honneur. |
L'attitude de Paul envers les obligations de l'homme peut, à première vue, paraître quelque peu contradictoire. Il dit : si vous devez quelque chose à quelqu'un, cette dette vous lie et exige restitution. Chacun doit recevoir ce à quoi il a droit, et on ne peut le refuser à personne, qu'il s'agisse de l'impôt, de l'obéissance ou simplement du respect. Et aussitôt il ajoute : ne devez rien à personne, sinon la dette de l'amour mutuel. Au fond, Paul évalue les obligations elles-mêmes dans le contexte de la relation de l'homme au pouvoir séculier, thème sans aucun doute très aigu à cette époque.
Aigu ne serait-ce qu'en raison du messianisme politique assez répandu dans les milieux juifs, qui considérait l'existence même du pouvoir séculier comme un mal et l'obéissance à ce pouvoir comme un péché. Paul ne le pense pas. Il dit directement qu'il n'existe pas de pouvoir qui puisse exister en dehors de la volonté de Dieu. Et ce n'est pas un appel à une loyauté aveugle, comme beaucoup voudraient, ou au contraire ne voudraient pas, le penser, mais la constatation d'un fait évident. Si Dieu permet à tel ou tel pouvoir d'exister, c'est qu'Il ne juge pas nécessaire d'intervenir. Quant à l'attitude du chrétien envers le pouvoir séculier, tout est plus complexe.
D'un côté, on ne peut parler d'un pouvoir « agréable à Dieu » ou « opposé à Dieu » comme institution étatique, dans le contexte de ce que Paul dit, que de manière très relative. « Il n'y a pas d'autorité qui ne vienne de Dieu », dans le contexte de l'histoire mondiale, et même de l'histoire romaine, avec ses coups de palais et autres renversements, conquêtes, révolutions et le reste, sonne de manière assez indifférente. Si tout pouvoir est « de Dieu », alors on ne peut parler de pouvoir légitime que de manière très relative. Mais alors on ne peut parler aussi de ce qui plaît à Dieu que de manière très relative. Il faut plutôt conclure que Dieu ne fait que tolérer tout pouvoir jusqu'à un certain temps afin d'éviter pire, et qu'il vaut mieux pour le chrétien ne pas s'en mêler. Mais obéir à tout pouvoir n'est possible que « selon la conscience », sinon l'obéissance perd tout sens.
Toute autre obéissance ne compte pas devant Dieu. Et si l'obéissance « selon la conscience » n'est pas possible, il est plus honnête devant Dieu de refuser l'obéissance au pouvoir : ainsi, du moins, on peut éviter l'hypocrisie d'une obéissance formelle, et donc la violation au minimum du neuvième commandement. Et tout ce que l'homme doit aux représentants du pouvoir séculier, comme de tout autre pouvoir, il ne le doit qu'en conséquence de cette obéissance « selon la conscience ». Mais si c'est « selon la conscience », alors jusqu'au bout, de sorte qu'on n'ait rien à se reprocher et qu'on puisse, de la même manière et selon la conscience, répondre de son obéissance devant les hommes et devant Dieu.
Ici, c'est toujours le même « oui, oui, non, non » évangélique. Et cela concerne absolument toutes les relations humaines : toutes les obligations ne découlent que de l'amour mutuel. Sans lui, l'accomplissement du devoir devient une sorte d'hypocrisie spirituelle, sinon psychologique. Un accomplissement qui dessèche spirituellement celui qui accomplit et ne profite pas à celui qui bénéficie des fruits d'un tel accomplissement. Dans le Royaume, de telles relations sont impossibles, et l'apôtre appelle les chrétiens à rester en toute circonstance des habitants du Royaume, qu'il s'agisse de leur rapport au pouvoir ou les uns aux autres.
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