À première vue, le Poème biblique de la création peut sembler un texte purement mythologique ; beaucoup le considèrent précisément ainsi, comme un mythe ancien entré dans la Bible parce qu'il n'existait pas dans l'Antiquité d'autres variantes de cosmogonie, c'est-à-dire de doctrine sur l'origine du monde. Il y a aussi, au contraire, des lecteurs convaincus que le Poème biblique de la création est une histoire qu'il faut comprendre littéralement, telle qu'elle est écrite.
Que veut donc dire l'auteur du poème ? Et quand a-t-il été écrit ? L'opinion aujourd'hui communément admise parmi les chercheurs bibliques est que ce poème, comme tout le Prologue dit du livre de la Genèse (les onze premiers chapitres du livre), est apparu à Babylone au temps de l'exil babylonien. À cette époque, les hommes en savaient déjà assez sur le monde pour renoncer à son image mythologique. Il ne s'agit manifestement pas du fait que l'auteur manquait de moyens pour décrire la réalité qu'il voulait décrire. Il utilise simplement le langage traditionnel de la poésie dite cosmogonique de son temps : à son époque existaient déjà des poèmes racontant l'origine et la formation du cosmos, et l'auteur crée une variante yahviste d'un tel poème. Ce n'est pas un hasard s'il commence l'histoire du monde par Dieu créant « le ciel et la terre ». Quelle que soit la manière de comprendre ce « ciel et terre » (et on les a compris de façons très diverses), une chose est claire : il s'agit de l'univers dans toute sa plénitude et son intégrité.
On peut bien sûr détruire cette intégrité : au deuxième verset du premier chapitre, il est justement question de la « terre » arrachée au « ciel », de l'intégrité détruite ; alors le chaos apparaît dans le monde. Plus exactement, c'est précisément la partie arrachée au tout qui plonge dans le chaos : elle devient informe et sans qualité (« informe et vide » dans la traduction synodale). C'est bien ainsi que devient la « terre » arrachée au « ciel », partie de l'univers séparée du tout.
Puis se déploie le tableau majestueux de la création, déjà dans l'espace et dans le temps, qui apparaissent avec la création elle-même. Et cette création contient un certain drame, que l'auteur du poème ne décrit pas directement, mais auquel il fait allusion : au commencement, au « premier jour », toute la création est pénétrée de lumière, non pas de lumière physique, mais de la lumière de la présence de Dieu, qui, dans l'expérience spirituelle yahviste, s'accompagne souvent de rayonnement. Mais au « deuxième jour », quelque chose se passe dans le monde : au « jour unique » resplendissant (précisément unique, et non premier dans une série d'autres jours) succède le chaos. L'eau fait irruption dans le monde, cette même eau mentionnée dans la description de la « terre » arrachée au « ciel », l'eau comme symbole du chaos. Dieu surmonte ce chaos, lui fixe une limite et crée le monde comme à nouveau, à l'intérieur de l'eau, édifiant là, dans l'espace qu'Il a créé au sein du chaos, un monde nouveau dans lequel il nous a été donné de vivre. Là, dans ce monde nouveau, apparaîtra aussi l'homme, afin d'entrer à son tour dans le drame de l'univers, où il aura un rôle particulier ; et il dépendra seulement de l'homme lui-même de savoir comment il l'accomplira.
