La pédagogie de Dieu se révèle souvent rude, mais très parlante. Il en fut ainsi dans le cas de Jacob. Arrivé à Harrân, il comprit qu'il devrait y rester longtemps. Les années passaient, et fonder une famille dans ce nouveau lieu était tout à fait naturel. Il n'y avait qu'une difficulté : il fallait payer le prix de la fiancée, tel était l'usage partout en Orient, et Jacob n'avait pas d'argent. Il était un parent éloigné pauvre, un membre de la tribu à demi oublié, qui ne pouvait compter sur grand-chose. Il y avait la possibilité de travailler pour acquitter ce prix, de travailler comme berger : un travail nullement aussi simple qu'il le paraît aujourd'hui à beaucoup de citadins. Il était difficile surtout par la responsabilité du troupeau confié au berger : le berger salarié répondait matériellement des pertes du bétail qui lui était confié.
Jacob devait travailler sept ans pour payer le prix de la fiancée choisie, mais par amour il y était prêt. Lorsque les sept années furent passées, on lui donna tout autre que celle pour laquelle il avait travaillé. On la lui donna, puis l'on expliqua la tromperie par un ancien usage local : il n'est pas admis, disait-on, que dans une famille la cadette se marie avant l'aînée... Il y avait bien une issue, qu'on indiqua aussitôt à Jacob : il pouvait recevoir la fiancée choisie comme seconde épouse, car la polygamie était alors la norme dans ces régions. Il est vrai que, pour la seconde fiancée, il fallait de nouveau payer le prix, et l'argent de Jacob n'avait pas augmenté après le premier mariage ; il fallait donc encore sept années de travail. On ne faisait pas de rabais pour la seconde épouse ; merci déjà de ne pas avoir augmenté le prix. Jacob n'avait nulle part où aller : dans la maison d'autrui, il n'était pas question de « faire valoir ses droits ».
Il n'est pas difficile de remarquer que Jacob se trouve ici pratiquement dans la même situation que celle où il avait lui-même placé auparavant son père Isaac. Même substitution, même impuissance de l'homme trompé qui, tout en comprenant parfaitement la situation, ne peut pourtant rien faire. Même correction extérieure : il s'agit bien d'une ancienne coutume qu'on ne peut en aucun cas violer ; et si Jacob ne la connaissait pas, que peut-on y faire ? En permettant cette situation, Dieu montre clairement à Jacob ce que c'est que d'être trompé sous un prétexte extérieurement tout à fait respectable, trompé de telle façon qu'il n'y a rien à faire : il ne reste qu'à accepter la situation telle qu'elle est. La leçon est rude, mais très claire et convaincante ; ce sont celles-là qu'on retient d'ordinaire bien.
