La conception traditionnelle yahviste, puis juive, du péché et de ses conséquences était assez stricte, même sévère. On ne pouvait être purifié que d'un péché commis involontairement, par faiblesse, par ignorance ou par imprudence. La purification n'était pas identique au repentir. Le repentir supposait que l'homme prenne conscience du péché comme tel, c'est-à-dire précisément comme péché, qu'il se tourne vers Dieu et se repente, renonçant intérieurement à ce qu'il avait fait. On supposait que Dieu pardonne en tout cas à celui qui se repent sincèrement, mais le pardon ne signifiait pas encore la purification. La purification supposait la possibilité d'être délivré des conséquences du péché commis, qui, si la purification n'avait pas lieu, continuaient de peser sur l'homme, faisant obstacle à une communion normale avec Dieu et privant l'homme de la perspective d'entrer dans le Royaume du Messie, ou, comme on l'appelait encore en ces temps-là, dans le Royaume du siècle à venir.
Cette sévérité n'était évidemment pas la conséquence d'un esprit de vengeance particulier ni du formalisme des croyants ; elle reflétait seulement les réalités du monde déchu, avec la toute-puissance du mal et du péché. S'étant une fois livré volontairement au pouvoir du péché, l'homme se trouvait ensuite impuissant devant lui ; il ne pouvait plus s'arracher à cette domination. Or les publicains, c'est-à-dire les collecteurs d'impôts travaillant pour l'administration romaine, étaient précisément considérés comme des pécheurs volontaires : personne ne les obligeait à faire ce qu'ils faisaient, et dès le début ils savaient à quoi ils s'engageaient. Ils savaient aussi qu'il n'y aurait pas de retour en arrière pour eux, car il est impossible d'être purifié des conséquences d'un péché commis consciemment.
On peut imaginer ce que ces gens ont dû ressentir en apprenant qu'eux aussi avaient la possibilité de redevenir une partie du peuple de Dieu, d'être purifiés, d'obtenir une chance de tout recommencer à zéro. Beaucoup d'entre eux, sans doute, se repentaient ensuite et regrettaient le choix fait autrefois, mais ils n'avaient nulle part où aller ; et voilà que soudain apparaît celui qui promet la possibilité de ce qui était auparavant impossible. Il n'est pas étonnant que les publicains et les autres personnes du même genre, qui avaient jadis péché consciemment et qui maintenant se repentaient, suivent Jésus : il est leur seule espérance.
Pour les pieux pharisiens, fiers de leur pureté religieuse, un tel tournant est plutôt un motif d'irritation que de joie : quel sens ont maintenant tous leurs efforts pour se garder purs, si ceux qui n'ont rien fait de tel reçoivent les mêmes possibilités qu'eux ? La première réaction de la conscience religieuse à cette situation est celle-ci : nous nous sommes donné du mal pour rien, tous nos efforts ont été vains.
Jésus, lui, parle clairement : il est venu appeler au repentir ceux à qui il était auparavant fermé, de vrais pécheurs, et non des justes formels ; car ce qui lui importe, c'est de sauver chacun de ceux qui peuvent être sauvés, et non de flatter l'amour-propre religieux de ceux qui sont fiers de leur prétendue justice.
