En décrivant le chemin de la vie chrétienne, l’auteur de l’épître revient à cette compréhension traditionnelle de la pauvreté comme état spirituel, sans lequel ce chemin est impensable et dont...
En décrivant le chemin de la vie chrétienne, l’auteur de l’épître revient à cette compréhension traditionnelle de la pauvreté comme état spirituel, sans lequel ce chemin est impensable et dont le Sauveur Lui-même, ainsi que Paul, le maître de l’auteur de l’Épître aux Hébreux, avaient rappelé l’importance. L’auteur de l’épître décrit la pauvreté comme le fait de demeurer « hors du camp ». Aux temps nomades, hors du camp, hors du campement des nomades ou du camp militaire des miliciens, se tenaient d’ordinaire ceux qui, pour une raison ou une autre, étaient devenus impurs.
Avant de revenir dans le campement ou dans le camp, ils devaient se purifier en accomplissant les rites prescrits, puis en offrant un sacrifice de purification. Suivant la logique générale de son épître, l’auteur compare la mort du Sauveur sur la croix à un tel sacrifice, et compare l’état spirituel des chrétiens à celui de ceux qui se purifient en demeurant « hors du camp ». Toute la vie du chrétien est ce processus de purification sur le chemin vers la plénitude de la vie du Royaume.
Ce processus s’achèvera au jour du retour du Sauveur et du triomphe définitif du Royaume. Voilà précisément ce que sont la purification et la sanctification : le principal, ce qui constitue l’essence de la vie chrétienne. Le Christ ne change pas ; Il est maintenant le même qu’Il était auparavant, et il n’y a donc aucune raison de chercher de nouveaux enseignements, théories ou concepts. L’auteur les compare à des mets raffinés qui rassasient moins qu’ils ne saturent, sans apporter de profit.
En effet, la recherche constante de nouvelles théories chrétiennes, la fascination pour des concepts théologiques abstraits détourne de l’essentiel : de cette pratique spirituelle qui constitue le fondement de la vie chrétienne. En ce sens, il est préférable de regarder l’exemple de ces guides qui avaient autrefois témoigné du Christ aux destinataires de l’épître, ayant parcouru en acte le chemin même que rappelle l’auteur. Il n’est pas exclu que certains de ces hommes aient terminé leur vie dans le martyre, achevant et complétant leur témoignage par leur mort.
Et ce n’est pas un hasard si, en plus de tout ce qui a été dit, l’auteur de l’épître rappelle à ses lecteurs des choses qui semblent connues de tous, concernant par exemple la vie conjugale, l’hospitalité ou l’aide aux prisonniers. Il est possible que, parmi ses lecteurs, certains, séduits par des enseignements et des théories à la mode, aient commencé à oublier les choses les plus simples, celles que tout chrétien connaît sans aucune théorie. Le rappel de l’essentiel devait aider ces personnes à revenir à la réalité spirituelle dont elles s’étaient quelque peu détachées dans leur recherche d’une « vérité » abstraite.
1 u) Le chapitre 13 paraît composite les vv. 22-25 font figure de billet d’envoi de l’épître, comme les vv. 17-18. Ces derniers en effet reprennent le mot « chefs », qui désigne d’autres responsables que ceux cités au v. 7, qui semblent appartenir au passé de la communauté. On note aussi une certaine distance entre l’écrivain et les lecteurs. L’intention de transformer en lettre un discours ou de conserver trace d’un écrit paulinien peut bien expliquer ces phénomènes.
4 v) Le verset pourrait se référer soit à ceux qui profanent la sainteté du mariage, soit à ceux qui ne le considèrent pas digne de l’attente chrétienne, cf. 1 Co 7.1.
8 w) Cette déclaration, amenée par la mention de la parole de Dieu et de la foi, v. 7, souligne la vérité centrale que les chefs ont prêchée. Si ceux-ci changent ou disparaissent, le Christ demeure, et c’est à lui qu’il faut s’attacher.
10 x) Non pas la table eucharistique, mais la croix sur laquelle le Christ a été immolé, vv. 11-12, ou peut-être le Christ lui-même par qui nous offrons nos prières à Dieu. Les prêtres juifs, qui persistent dans le service de « la Tente », ne peuvent y avoir part.
12 y) Au jour de la fête des Expiations, le grand prêtre pénétrait dans le Saint des Saints qu’il aspergeait avec le sang des victimes ; mais les corps de ces animaux sacrifiés étaient brûlés hors du camp, Lv 16.27. Jésus, victime expiatoire, a réalisé cette préfiguration, ayant été crucifié à l’extérieur des murailles de la ville, Mt 27.32.
16 z) Au début, add. « Donc ».
À la différence de toutes les précédentes, l’épître aux Hébreux a vu son authenticité mise en question dès l’Antiquité. Sa canonicité a été rarement contestée, mais l’Église d’Occident a refusé jusqu’à la fin du IVe siècle de l’attribuer à saint Paul ; et si celle d’Orient a accepté cette attribution, ce ne fut pas sans faire parfois des réserves en ce qui concerne sa forme littéraire (Clément d’Alexandrie, Origène). C’est qu’en effet la langue et le style de cet écrit sont d’une pureté élégante qui n’appartient pas à saint Paul. La manière de citer et d’utiliser l’AT n’est pas la sienne. L’adresse et le préambule par lesquels il a coutume de commencer ses lettres font ici défaut.
On peut toutefois reconnaître des résonances de la pensée paulinienne là où est développé le thème de la foi : la Loi ancienne a été donnée par l’intermédiaire des anges (2.2 ; cf. Ga 3.19), la défaillance de la génération sortie d’Égypte et disparue pendant la traversée du désert constitue un avertissement pour les croyants (3.7-4.2 ; cf. 1 Co 10.1-13), les destinataires sont comme des enfants qui ont besoin du lait maternel (5.12, cf. 1 Co 3 ;1-3 ; 1 P 2.2), Abraham est l’exemple de la foi (6.12-15 ; 11.19 ; cf. Rm 4.17-21), l’Alliance du Sinaï s’oppose à la Jérusalem nouvelle (12.18-24 ; cf. Ga 4.24-26), etc. Un « billet » final cite Timothée et le langage de cet écrit rappelle parfois les épîtres pastorales et celles de la prison.
Ces considérations ont amené nombre de critiques catholiques et protestants à admettre un rédacteur évoluant dans la mouvance paulinienne, mais l’accord n’existe plus quand il s’agit d’identifier l’auteur anonyme. Toutes sortes de noms ont été proposés, tels que Barnabé, Aristion, Silas, Apollos, Priscilla, etc. Il semble plus simple d’essayer d’en tracer le portrait : il s’agit d’un Juif de culture hellénistique, familier de l’art oratoire, attentif à une interprétation ponctuelle des passages vétérotestamentaires qu’il utilise, souvent d’après la version des LXX, pour appuyer ses arguments.
Le lieu et la date de composition, ainsi que les destinataires, ne sont pas non plus assurés. Il semble que l’écrit ait été envoyé depuis l’Italie (13.24, mais l’expression n’est pas claire) et qu’il ait été rédigé avant la destruction de Jérusalem. Mais, s’il parle effectivement de la liturgie vétérotestamentaire comme d’une réalité encore actuelle (8.4s ; 13.10), il ne fait jamais allusion au Temple détruit par Tite en 70 après J.-C. et se réfère toujours à la Tente du désert et aux textes qui la décrivent, encore en vigueur au-delà des vicissitudes historiques concernant le sanctuaire. Même la résonance de certains passages de 1.1-13 dans la Prima Clementis – que l’on accepte ou non l’hypothèse d’un fonds commun de références bibliques – n’est pas très utile, compte tenu des difficultés de datation de l’écrit clémentin. Hébreux fait ensuite allusion à une persécution désormais finie (10.32-34) ou en voie d’extinction (13.3), mais ces données sont trop minces pour nous aider à décider d’une date. Ce qui est sûr, en revanche, c’est une certaine distance dans le temps par rapport à la prédication apostolique (2.3-4) et à la première annonce reçue par les destinataires eux-mêmes faite par des « chefs » qui ne sont pas mieux identifiés (13.7 ; cf. 10.32). Hébreux réserve au seul Christ le titre d’« apôtre » (3.1).
Étant donné que la préoccupation principale de l’écrivain semble être celle de mettre en garde contre le danger d’apostasie (6.4-8 ; 10.19-39) et de conforter ceux qui semblent regretter la splendeur du culte mosaïque et le côté rassurant – y compris du point de vue psychologique – d’une religion officielle que les jeunes communautés chrétiennes n’étaient pas en mesure de garantir (9.9b-10), on peut penser que les destinataires étaient des Hébreux convertis en milieu hellénistique ou bien des gentils fascinés par la culture hébraïque, à l’image des lecteurs auxquels s’adresse Philon d’Alexandrie. Ce qui est sûr c’est qu’ils devaient être familiarisés – à travers la catéchèse ou l’exégèse juive contemporaine – avec un certain jargon technique issu de la lecture des LXX (cf. 5.10 ; 7.11) ainsi qu’avec certaines interprétations traditionnelles (7.1-3 ; 11.17-19). On ne peut pas en dire autant en ce qui concerne le Temple : les descriptions de lieux et de rites sont abondantes mais elles ne sont pas toujours précises (cf. 9.1-4 ; 10.11 ; 13.21).
Il y a aussi discussion à propos du genre littéraire auquel appartiendrait He : lettre, discours, traité sous forme épistolaire ? La langue a, en effet, la spontanéité du langage parlé (p. ex. : 2.5 ; 7.4 ; 9.5 ; 11.32), en même temps, l’ensemble présente des décrochages subits (3.1 ; 8.1 ; 10.1 ; 13.1), des répétitions (2.1-4 ; 12.25 ; 2.17-18 ; 4.14-16 ; 6.4-8 ; 10.26-31) et surtout des reprises du thème principal après de longs intervalles qui cadrent mal dans le contexte (4.4-16 ; 5.9-10 ; 6.20 ; 8.1-2 ; 9.11 ; 10.19-23). Tout cela ne rappelle pas le genre de l’homélie qui, elle, doit tenir en haleine un auditoire du début jusqu’à la fin. En outre, la disposition quasi concentrique des thèmes cadre encore moins avec le genre du discours : apparemment on parle du sacerdoce et du sacrifice du Christ dans un passage central (7.1-10.8) ; de la persévérance dans la foi, dans deux passages symétriques (3.1-4.14 ; 10.19-12.13) encadrés par deux discours, l’un sur les anges (1 ;5-2.18) l’autre étant une parénèse aux teintes apocalyptiques (12.14-13.19). Il n’y aurait pas d’auditeur qui ne s’y perde !
Encore est-il possible de reconnaître deux parcours argumentaires. Le premier prend son élan de l’exégèse christologique de Ps 8 en 2.5-18, il se prolonge en 5.1-10 pour atteindre son plein développement en 7.1-28 ; 10.1-18 est enrichi d’une parénèse (10.26-36 et 12.14-17) et arrive à sa conclusion en 13.20-21. Ce premier parcours est spécifiquement consacré au sacerdoce du Christ. Le second parcours développe le thème de la foi, suivant l’exemple du peuple de l’Exode et il est reconnaissable surtout en 1.1-3 ; 2.1-4 ; 3.1-4.13 ; 10.36-12.3 ; 12.18-25. C’est bien à l’intérieur de ce thème que sont concentrés les traits les plus marqués d’inspiration paulinienne. L’insertion (cf. 13.1) des chapitres 8 et 9, qui brise la continuité entre 7.28 et 10.1, (qui présente des doublets avec 10.1-18 et qui constitue le thème auquel on fait le plus souvent appel dans les reprises du sujet, ci-dessus citées) peut être considérée comme un développement complémentaire du premier parcours argumentaire.
Vraisemblablement deux homélies, écrites pour être prononcées, ont été fusionnées dans la phase rédactionnelle de façon à regrouper les parénèses vers la fin du texte. C’est à cette phase que l’on pourrait attribuer l’insertion de 8-9, les reprises et la récapitulation de 13.9-15. Certes, n’importe quelle subdivision a son côté arbitraire ; je suivrai celle-ci dans la présentation de la traduction du texte.
Le premier auteur conçoit la révélation biblique comme un « continuum » (1.1-2) en quatre temps : le temps des Patriarches et des promesses (6.13-18) ; le temps de la Loi, « ombre » (8.5 ; 10.1) et réalisation « charnelle » (7.16) ; la relance des promesses à travers David et les Prophètes (4.7 ; 7.28 ; 8.7-13 ; l’« image » de 10.1) ; et enfin l’ère eschatologique, l’« aujourd’hui » (4.7) qui nous englobe (11.39-40) inauguré par le Christ. L’auteur ébauche les traits de ce temps à partir d’une conception de l’univers constitué en deux plans, les « éons »: l’univers immanent que nous ne voyons pas encore soumis au Christ (2.8) et l’univers divin, fondement de la réalité selon la mentalité hellénistique et selon certains courants de l’apocalyptique juive, dans lequel Jésus est rentré en tant que roi (1.6) et comme prêtre après avoir été libéré du pouvoir de la mort (5.7 ; 13.20). Une réédition postérieure (chap. 8-9) présente l’action sacerdotale éternelle qu’il exerce, en continuité avec l’offre de soi-même accomplie pendant sa vie. Cela permet au croyant de s’approcher de Dieu en pleine confiance, sans médiation humaine.
En effet, la vie du fidèle doit être considérée comme un exode continu vers une patrie promise (4.1-6) qui ne peut pas être identifiée avec un lieu terrestre quel qu’il soit (4.8 ; 11.13 ; 13.14).
Cette affirmation, qui est loin d’être banale pour des Hébreux – même hellénisés – vivant entre deux révoltes juives (64-135 ap. J.-C.), doit être intégrée à l’idée que l’existence terrestre, vécue dans l’obéissance au Christ (5.9) précurseur et guide du salut (6.20 ; 2.10), est elle-même une liturgie (13.15-16).