Manifestement, les paroles de Job irritent de plus en plus ses amis. Et si Éliphaz tente encore d’être objectif et amical, un autre des amis participant à la conversation, Bildad, fond directement sur Job avec des reproches (v. 1 – 2). Il dit à son ami: jusqu’à quand accuseras-tu Dieu? Car Il ne peut en aucune manière avoir tort; Il ne châtie que ceux qui méritent le châtiment (v. 3 – 4)! Bildad, au fond, ne dit rien de nouveau à Job; il ne fait que répéter ce qu’Éliphaz a dit. Il dit: si tu es vraiment juste, Dieu confirmera ta justice (v. 5 – 7). Le seul argument nouveau dans la bouche de Bildad est le recours à la tradition, à l’opinion des pères (v. 8 – 9).
Mais cette opinion, au fond, ne fait que soutenir les représentations religieuses établies et généralement admises: l’impie ne réussit jamais, il disparaîtra de la face de la terre, il se desséchera comme l’herbe privée d’eau (v. 10 – 19). À Job, en cas de soumission, Bildad promet, comme Éliphaz auparavant, la fin prochaine des épreuves envoyées par Dieu et le retour de l’ancienne prospérité (v. 20 – 22). Une telle réaction de Bildad aux paroles de Job a peu d’explication rationnelle. Il semble que Bildad ait simplement peur de ce qu’il a entendu et réagisse de manière tout à fait irrationnelle, comme il arrive souvent aux hommes sous l’influence de la peur. Et sa réaction est d’autant plus vive qu’il s’agit d’une peur religieuse. Une telle peur est propre, à un degré ou à un autre, à tous les hommes religieux; elle apparaît lorsque le monde intérieur de l’homme religieux est menacé de déformation, voire de destruction.
En effet, ce que Job a dit devait paraître à tout homme religieux presque blasphématoire: car, à première vue, il a osé mettre en doute la justice de Dieu Lui-même, Son droit de juger chacun et de prononcer Ses propres décisions sans rendre compte de rien à personne! L’idée qu’un homme puisse douter de la justice de Dieu paraît monstrueuse à la conscience religieuse; car la religion n’est que l’œuvre des mains humaines, et l’homme, surtout l’homme religieux, comprend très bien qu’il ne peut pas parler avec Dieu d’égal à égal. L’expérience de la révélation est autre chose: dans une telle expérience, la sainte crainte née du sentiment de la réelle proximité de Dieu côtoie souvent l’audace qui naît là où Dieu abaisse volontairement Sa grandeur afin que Sa communion avec l’homme devienne une communion d’égaux. Mais l’expérience d’une telle communion est l’expérience de la révélation; la religion en tant que telle ne la connaît pas, et elle est donc perçue par la conscience religieuse, au mieux comme de l’audace, au pire comme du blasphème.
