L'histoire avec Abimélek soulève bien des questions. D'un côté, il y a le désir même de faire passer sa femme pour sa soeur afin de se protéger des problèmes. De l'autre, il y a l'intervention de Dieu dans la situation, du côté d'un homme qui se conduit pour le moins de manière étrange et lâche. Comment comprendre tout cela ? De quoi Abraham a-t-il si peur ? Pourquoi ne compte-t-il pas sur l'aide de Dieu ? Il est tout naturel qu'Abraham, s'il pensait du mal d'Abimélek, ait dû craindre pour sa vie. Le seul moyen de contracter un mariage légal avec une femme mariée était de faire d'elle une veuve. On pouvait épouser une veuve, la loi serait formellement respectée. En présentant Sara comme sa soeur, Abraham voulait de toute évidence éviter précisément ce scénario. Il s'agissait simplement de survivre à tout prix, même au prix d'une violation feinte de la fidélité conjugale.
Feinte, parce que forcée : en aucune autre circonstance ni Abraham ni Sara n'auraient évidemment accepté une telle chose. Abraham, alors, ne compte pas beaucoup sur Dieu : il ne sait pas encore comment ni quand Dieu voudra intervenir dans sa vie. Abraham a sa propre expérience de la rencontre avec Dieu, mais il n'a pas encore de représentations stables des relations avec Dieu. Aujourd'hui, nous savons, au moins en théorie, que Dieu ne nous abandonne jamais. Dans l'Antiquité, on voyait les choses autrement : aucun dieu n'était tenu de rester constamment auprès de l'homme. Les dieux venaient et repartaient, apparaissaient et disparaissaient. On pouvait demander de l'aide à son dieu, on pouvait espérer son intervention, mais il était impossible d'en être sûr. Abraham devait regarder son Dieu ainsi, car il était un homme de son temps. Il ne savait pas encore par expérience ce que signifie l'omniprésence de Dieu. Les dieux païens n'étaient pas ainsi : ils apparaissaient et disparaissaient justement parce qu'ils ne pouvaient pas être partout à la fois.
Le Dieu d'Abraham était autre : l'Unique n'est pas comme les dieux païens. Mais Abraham ne le savait pas encore ; il devait encore se convaincre que pour son Dieu il n'y a pas de distances. Quant à Abimélek, il en savait encore moins et agissait, selon son propre témoignage, d'un coeur pur et sans arrière-pensée. C'est pourquoi Dieu l'arrête par un simple avertissement : Abimélek n'avait aucune faute dans ce qui se passait. La leçon principale était ici pour Abraham, non pour Abimélek. Une leçon qui peut nous paraître aujourd'hui tout à fait évidente, mais qui était nouvelle pour Abraham, comme tout ce qui, dans sa vie, touchait à son Dieu.
