9 Il se mit alors à dire au peuple la parabole que voici : " Un homme planta une vigne, puis il la loua à des vignerons et partit en voyage pour un temps assez long.
10 " Le moment venu, il envoya un serviteur aux vignerons pour qu'ils lui donnent une part du fruit de la vigne ; mais les vignerons le renvoyèrent les mains vides, après l'avoir battu.
11 Il recommença, envoyant un autre serviteur; et celui-là aussi, ils le battirent, le couvrirent d'outrages et le renvoyèrent les mains vides.
12 Il recommença, envoyant un troisième; et celui-là aussi, ils le blessèrent et le jetèrent dehors.
13 Le maître de la vigne se dit alors : "Que faire ? je vais envoyer mon fils bien-aimé ; peut-être respecteront-ils celui-là. "
14 Mais, à sa vue, les vignerons faisaient entre eux ce raisonnement : "Celui-ci est l'héritier ; tuons-le, pour que l'héritage soit à nous. "
15 Et, le jetant hors de la vigne, ils le tuèrent. " Que leur fera donc le maître de la vigne ?
16 Il viendra, fera périr ces vignerons et donnera la vigne à d'autres. " A ces mots, ils dirent : " A Dieu ne plaise ! "
17 Mais, fixant sur eux son regard, il dit : " Que signifie donc ceci qui est écrit : La pierre qu'avaient rejetée les bâtisseurs, c'est elle qui est devenue pierre de faîte ?
18 Quiconque tombera sur cette pierre s'y fracassera, et celui sur qui elle tombera, elle l'écrasera. "
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La parabole de la vigne, comme toutes les paraboles de ce genre, concerne avant tout le peuple de Dieu : car c'est précisément lui qui, dans la tradition prophétique, est habituellement appelé symboliquement la vigne. Dans un tel contexte, le sens de la parabole devient tout à fait compréhensible, et tous ceux qui écoutent Jésus le comprennent sans exception. Bien plus : ceux que ce qui était dit concernait directement comprirent parfaitement que cela les concernait précisément eux ; le cri « que cela n'arrive pas ! » en est la meilleure preuve.
La réponse du Sauveur à ce « que cela n'arrive pas ! » est elle aussi assez univoque : Il rappelle à ceux qui L'écoutent la pierre angulaire. L'image de la pierre angulaire apparaît constamment dans les paraboles de Jésus, et son sens tient à ce que ces pierres, utilisées lors de la construction d'une maison comme éléments d'angle de la fondation en bandes, ne convenaient à rien d'autre qu'à l'usage auquel elles étaient destinées. Il ne fait aucun doute qu'en parlant de la pierre angulaire, Jésus pense à Lui-même, faisant ainsi de Ses auditeurs les personnages de la parabole qu'Il a racontée. Manifestement, Il veut faire comprendre à ceux qui L'écoutent que chacun d'eux se trouve devant un choix auquel on ne peut se soustraire.
Beaucoup, sans doute, auraient voulu que Jésus soit l'un parmi beaucoup d'autres, prophètes, prédicateurs, maîtres de la Torah, bref, qu'Il soit un homme ordinaire. Alors on aurait pu L'écouter sans vraiment Lui prêter attention, et L'accepter sans L'accepter, comme nous le faisons toujours lorsque, dans notre âme, nous ne sommes pas d'accord avec celui qui parle. Dans ce cas, une acceptation polie et formelle ne signifie rien de plus que l'accord avec le droit de l'interlocuteur à sa propre opinion, à un point de vue différent du nôtre, dont au fond nous n'avons parfois aucun souci. Mais celui qui avance ce point de vue doit alors reconnaître notre droit à notre propre compréhension de la vérité, différente de celle qu'il propose. Il doit admettre ce qu'on appelle aujourd'hui le pluralisme, reconnaître la relativité de toute vérité et de toute opinion, y compris la sienne propre, et alors on lui permettra à son tour de s'exprimer, comme à tous les autres.
Si Jésus avait accepté de telles règles du jeu, Il n'aurait peut-être pas eu à mourir sur la croix. Mais c'est précisément là le point : Il ne pouvait en aucune manière les accepter, non parce qu'Il Lui fallait absolument prouver quelque chose à quelqu'un et gagner toutes les disputes dans lesquelles Ses auditeurs L'entraînaient, mais parce que l'acceptation de telles règles serait devenue pour Lui un faux témoignage et l'effondrement de Sa mission.
Car Il a apporté dans le monde le Royaume et a manifesté au monde la plénitude de Dieu, et ce n'était déjà plus simplement une opinion parmi beaucoup d'autres, ni même une révélation parmi beaucoup d'autres : Il a réellement manifesté au monde toute la plénitude de la vérité et toute la plénitude de la révélation. Tous les grands sages et prophètes venus avant Lui posaient des questions et exprimaient des opinions ; Lui ne posait pas de questions, Il y répondait, et Il est Lui-même devenu la réponse à toutes les questions possibles. Et on ne pouvait L'accueillir qu'en cette qualité : toute autre attitude envers Lui aurait été duplicité.
Bien sûr, si l'homme ne comprend réellement pas Qui se tient devant lui, la situation peut encore être réparée : ce qui n'est pas compris aujourd'hui peut l'être demain. Mais s'il s'agit d'un refus d'accueillir l'évidence, d'un refus de renoncer à son propre droit à l'opinion devant la Vérité vivante, la situation est sans issue : car la Vérité ne peut cesser d'être la vérité, quoi que quelqu'un puisse désirer. Il reste soit à L'accueillir, soit à Le rejeter. Soit considérer cet étrange Maître comme Celui qu'Il Se considère Lui-même être, soit Le traiter, au mieux, comme un fou, et au pire comme un apostat conscient et un blasphémateur qui prétend à ce à quoi aucun homme ne peut prétendre. Il fallait choisir : il n'y avait pas de troisième voie.
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