Aujourd'hui, au chapitre 59 du Livre du prophète Isaïe, nous lisons des choses d'une importance exceptionnelle ; ce chapitre est une sorte de quintessence de la révélation prophétique. Répondant à la question que les hommes se posent sans l'exprimer — pourquoi Dieu n'entend-Il pas nos souffrances et ne nous aide-t-Il pas ? —, le prophète affirme que le Seigneur entend notre cri et voudrait...
Aujourd'hui, au chapitre 59 du Livre du prophète Isaïe, nous lisons des choses d'une importance exceptionnelle ; ce chapitre est une sorte de quintessence de la révélation prophétique. Répondant à la question que les hommes se posent sans l'exprimer — pourquoi Dieu n'entend-Il pas nos souffrances et ne nous aide-t-Il pas ? —, le prophète affirme que le Seigneur entend notre cri et voudrait nous venir en aide : « La main du Seigneur n'est pas trop courte pour sauver, ni Son oreille trop dure pour entendre. » Mais, poursuit le prophète, « vos iniquités ont mis une séparation entre vous et votre Dieu ». Voilà toute la raison de l'état terrible dans lequel nous nous trouvons tous. Nos catastrophes naturelles et sociales, notre vulnérabilité face à la violence et à la haine qui règnent dans le monde, la vague aveugle et dévorante de souffrance qui submerge innocents et coupables — tout cela arrive parce que nos iniquités nous ont séparés de Dieu. Il est vital pour nous de le comprendre : si nous rejetons la faute sur les autres, il devient impossible de remédier à quoi que ce soit.
Parlant des péchés qui rongent toute la trame de la vie humaine, le prophète évoque des choses que chacun connaît. Le mensonge et la violence envers autrui, le silence lâche devant l'injustice, la soif de profit aux dépens des autres, et l'aveuglement, l'aveuglement sans fin... « Nous tâtonnons comme des aveugles le long d'un mur » : ce sont les paroles terribles que le prophète prononce au sujet de ceux qui ne connaissent pas le chemin de la paix. Où est la vérité et où est le mensonge, où est le chemin de la vie et où est celui de la mort, comment échapper à la perdition — tout cela nous est caché, parce que nous sommes infidèles à la volonté du Tout-Puissant. Nous avons soif de vie, de délivrance, de bonheur et d'éternité ; nous « grondons comme des ours » devant l'injustice et la cruauté de la vie ; « nous attendons le salut... mais il est loin de nous ». Tout cela arrive non pas parce qu'un être cruel et sanguinaire nous persécute, mais uniquement parce que nos voies sont tortueuses.
Le prophète conclut cette partie du chapitre par des paroles amères : à cause de notre aveuglement et de notre trahison envers Dieu, « celui qui s'écarte du mal est exposé à l'outrage ». Ces mots sont à la fois une prophétie des moqueries et des outrages infligés au Fils de Dieu, qui n'a commis aucun péché, et une réponse à l'éternelle question humaine : pourquoi les gens de bien souffrent-ils ?
Mais c'est ensuite que le prophète dit l'essentiel de ce chapitre. Il annonce cette grande révélation : le Seigneur voit toute l'horreur et l'injustice de ce monde, et « il déplaît à Ses yeux qu'il n'y ait pas de justice ». Lorsqu'Il appelait Moïse, le Seigneur lui disait qu'Il avait entendu le cri de souffrance de Son peuple et qu'Il venait le délivrer. Maintenant, par la voix du Deutéro-Isaïe, la même chose est dite au monde entier, épuisé par le mal qui y règne. Et le Seigneur révèle au prophète qu'Il Se lèvera Lui-même pour combattre le mal, qu'Il revêtira la justice comme une cuirasse et mettra sur Sa tête le casque du salut.
L'apôtre Paul cite ce passage en en élargissant le sens au chapitre 6 de l'Épître aux Éphésiens, appelant tous les fidèles à revêtir « toutes les armes de Dieu », car le combat contre le mal se déroule dans la vie de chacun. Lorsque nous lisons ou parlons de l'armée du Seigneur, lorsque nous L'appelons « Sabaoth, Dieu des armées », ce nom ne porte pas seulement le sens que lui donnait à l'origine le prophète Amos, qui l'aimait tant. Dieu ne dirige pas seulement les légions célestes des anges, Il ne gouverne pas seulement le mouvement des planètes. Son armée, qu'Il mène au combat contre le mal, ce sont les hommes revêtus de la cuirasse de Sa justice.
Mais ceux qui choisissent la fidélité à la justice de Dieu obtiennent bien davantage que Sa protection et Son appui : ils obtiennent la victoire de Dieu sur le mal et la mort. Dans cette marche contre le mal et la mort, qui passe par la Croix pour conduire à la Résurrection, le Rédempteur vient à nous et conclut avec nous une Alliance nouvelle. Et dans cette alliance du Rédempteur, l'Esprit de Dieu qui repose sur Lui devient, dès ici et maintenant, source de vie pour les hommes.
1 o) Cette liturgie pénitentielle est dans la ligne du chap. précédent et doit dater de la même époque le salut promis tarde à s’accomplir, la faute n’en est pas à Dieu mais aux péchés des hommes. C’est ce que disent les vv. 1-2 et que développe le reste du poème. Il commence par un acte d’accusation, vv. 3-8.
9 p) À la parole prophétique succède la confession de la communauté, qui s’explicite davantage à partir du v. 12 et jusqu’au v. 15a.
10 q) Sens discuté. Le mot traduit par « bien-portant » paraît dérivé du mot shemen, « graisse », mais beaucoup de traducteurs proposent des corrections. Le grec a omis ce mot.
15 r) C’est maintenant la venue de Yahvé comme juge et comme rédempteur, vv. 15-20. On a rapproché ce passage de l’apocalypse d’24-27.
21 s) Cet oracle en prose annonce la pérennité de l’alliance de Yahvé avec Israël, marquée par l’effusion de l’Esprit et l’activité prophétique. Cf. 40.7-8 ; 51.16 ; 61.1 ; Jr 1.9. Venant après la formule de conclusion du v. 20, il est une addition.
Le prophète Isaïe est né aux environs de 765 av. J.-C. L’année de la mort du roi Ozias, en 740, il reçut dans le Temple de Jérusalem sa vocation prophétique, la mission d’annoncer la ruine d’Israël et de Juda en punition des infidélités du peuple, 6.1-13. Il exerça son ministère pendant quarante ans, qui furent dominés par la menace grandissante que l’Assyrie fit peser sur Israël et sur Juda. On distingue quatre périodes entre lesquelles on peut, avec plus ou moins d’assurance, répartir les oracles du prophète.
Cette participation active aux affaires de son pays fait d’Isaïe un héros national. Il est aussi un poète de génie. L’éclat de son style, la nouveauté de ses images font de lui le grand « classique » de la Bible. Ses compositions ont une force concise, une majesté, une harmonie qui ne seront plus jamais atteintes. Mais sa grandeur est d’abord religieuse. Isaïe a été marqué pour toujours par la scène de sa vocation dans le Temple, où il a eu la révélation de la transcendance de Dieu et de l’indignité de l’homme. Son idée de Dieu a quelque chose de triomphal et d’effrayant aussi : Dieu est le Saint, le Fort, le Puissant, le Roi. L’homme est un être souillé par le péché, dont Dieu demande réparation. Car Dieu exige la justice dans les relations sociales et aussi la sincérité dans le culte qu’on lui rend. Il veut qu’on soit fidèle. Isaïe est le prophète de la foi et, dans les crises graves que traverse sa nation, il demande qu’on se confie en Dieu seul : c’est l’unique chance de salut. Il sait que l’épreuve sera sévère, mais il espère qu’un « reste » sera épargné, dont le Messie sera le roi. Isaïe est le plus grand des prophètes messianiques. Le Messie qu’il annonce est un descendant de David, qui fera régner sur terre la paix et la justice et répandra la connaissance de Dieu, 2.1-5 ; 7.10-17 ; 9.1-6 ; 11.1-9 ; 28.16-17.
Un tel génie religieux a profondément marqué son époque et a fait école. On conserva ses paroles et on y ajouta. Le livre qui porte son nom est le résultat d’un long travail de composition dont il est impossible de restituer toutes les étapes. Le plan définitif rappelle celui de Jérémie (d’après le grec) et d’Ézéchiel : 1-12, oracles contre Jérusalem et Juda ; 13-23, oracles contre les nations ; 24-35, promesses. Mais ce plan n’est pas rigide ; d’autre part, l’analyse a montré que le livre ne suivait qu’imparfaitement l’ordre chronologique de la carrière d’Isaïe. Il a été formé à partir de plusieurs collections d’oracles. Certains groupements remontent au prophète lui-même, cf. 8.16 ; 30.8. Ses disciples, immédiats ou lointains, ont réuni d’autres ensembles, glosant parfois les paroles du maître ou y ajoutant. Les oracles contre les nations, groupés dans 13-23, ont accueilli des pièces postérieures, en particulier 13-14 contre Babylone (exilique). Des additions plus étendues sont : « l’Apocalypse d’Isaïe », 24-27, que son genre littéraire et sa doctrine ne permettent pas de mettre plus haut que le Ve siècle av. J.-C. ; une liturgie prophétique d’après l’Exil, 33 ; une « petite Apocalypse », 34-35, qui dépend du Second Isaïe. Enfin, on a mis en appendice le récit de l’action d’Isaïe lors de la campagne de Sennachérib, 36-39, emprunté à 2 R 18-19 avec l’insertion d’un psaume post-exilique mis dans la bouche d’Ézéchias, 38 9-20.
Le livre a reçu des additions encore plus considérables. Les chap. 40-55 ne peuvent pas être l’œuvre du prophète du VIIIe siècle. Non seulement son nom n’y est jamais mentionné, mais le cadre historique est postérieur d’environ deux siècles : Jérusalem est prise, le peuple est captif en Babylonie, Cyrus est déjà en scène et il sera l’instrument de la délivrance. Certes, la toute-puissance divine pourrait transporter un prophète dans un avenir éloigné, le couper du présent et changer ses images et ses pensées. Mais cela suppose un dédoublement de sa personnalité et un oubli de ses contemporains – vers lesquels il a été envoyé – qui sont sans exemple dans la Bible et contraires à la notion même de la prophétie, qui ne fait intervenir l’avenir que comme un enseignement pour le présent. Ces chapitres contiennent la prédication d’un anonyme, un continuateur d’Isaïe et un grand prophète comme lui, que, faute de mieux, nous appelons le Deutéro-Isaïe ou le Second Isaïe. Il a prêché en Babylonie entre les premières victoires de Cyrus, en 550 av. J.-C., qui laissaient présager la ruine de l’empire babylonien, et l’édit libérateur de 538, qui permit les premiers retours. Le recueil, sans être réellement composé, offre plus d’unité que les chap. 1-39. Il s’ouvre par l’équivalent d’un récit de vocation prophétique, 40.1-11, et il s’achève par une conclusion, 55.6-13. D’après ses premiers mots : « Consolez, consolez mon peuple », 40.1, on l’appelle le « livre de la Consolation d’Israël ».
C’est en effet son thème principal. Les oracles des chap. 1-39 étaient généralement menaçants et pleins d’allusions aux événements des règnes d’Achaz et d’Ézéchias ; ceux des chap. 40-55 sont détachés de ce contexte historique et ils sont consolants. Le jugement a été accompli par la ruine de Jérusalem, le temps de la restauration est proche. Ce sera un complet renouveau et cet aspect est souligné par l’importance donnée au thème de Dieu créateur joint à celui de Dieu sauveur. Un nouvel Exode, plus merveilleux que le premier, ramènera le peuple à une nouvelle Jérusalem, plus belle que la première. Cette distinction entre deux temps, celui des « choses passées » et celui des « choses à venir », marque le début de l’eschatologie. Par rapport au premier Isaïe, la pensée est plus théologiquement construite. Le monothéisme est affirmé doctrinalement et la vanité des faux dieux est démontrée par leur impuissance. La sagesse et la providence insondables de Dieu sont mises en relief. L’universalisme religieux s’exprime clairement pour la première fois. Ces vérités sont dites sur un ton enflammé et avec un rythme bref, qui manifestent l’urgence du salut.
Dans le livre sont enclavées quatre pièces lyriques, les « chants du Serviteur », 42.1-4 (5-9) ; 49.1-6 ; 50.4-9 (10-11) ; 52.13–53.12. Ils présentent un parfait serviteur de Yahvé, rassembleur de son peuple et lumière des nations, qui prêche la vraie foi, qui expie par sa mort les péchés du peuple et est glorifié par Dieu. Ces passages sont parmi les plus étudiés de l’Ancien Testament et l’on ne s’accorde ni sur leur origine ni sur leur signification. L’attribution des trois premiers chants au Second Isaïe reste très vraisemblable ; il est possible que le quatrième soit l’œuvre d’un de ses disciples. L’identification du Serviteur est très discutée. On y a souvent vu une figure de la communauté d’Israël, à laquelle d’autres passages du Second Isaïe donnent effectivement le titre de « serviteur ». Mais les traits individuels sont trop marqués et c’est pourquoi d’autres exégètes, qui forment actuellement la majorité, reconnaissent dans le Serviteur un personnage historique du passé ou du présent ; dans cette perspective, l’opinion la plus attrayante est celle qui identifie le Serviteur avec le Second Isaïe lui-même ; le quatrième chant aurait été ajouté après sa mort. On a combiné aussi les deux interprétations en considérant le Serviteur comme un individu incorporant les destinées de son peuple.
De toute manière, une interprétation qui se limiterait au passé ou au présent ne rend pas suffisamment compte des textes. Le Serviteur est le médiateur du salut à venir et cela justifie l’interprétation messianique qu’une partie de la tradition juive elle-même a donnée de ces passages, moins l’aspect de la souffrance. Ce sont au contraire les textes sur le Serviteur souffrant et son expiation vicaire que Jésus a retenus en les appliquant à lui-même et à sa mission, Lc 22.19-20, 37 ; Mc 10.45, et la première prédication chrétienne a reconnu en lui le Serviteur parfait annoncé par le Second Isaïe, Mt 12.17-21 ; Jn 1.29.
La dernière partie du livre, chap. 56-66, a été considérée comme l’œuvre d’un autre prophète qu’on a appelé le « Trito-Isaïe », le Troisième Isaïe. On reconnaît généralement aujourd’hui que c’est un recueil composite. Le Psaume de 63.7–64.11 paraît antérieur à la fin de l’Exil ; l’oracle de 66.1-4 est contemporain de la reconstruction du Temple vers 520 av. J.-C. La pensée et le style des chap. 60-62 les apparentent de très près au Second Isaïe. Les chap. 56-59, dans leur ensemble, peuvent dater du Ve siècle av. J.-C. Les chap. 65-66 (sauf 66.1-4), qui ont une forte saveur apocalyptique, ont été datés de l’époque grecque par certains exégètes, mais d’autres les placent au lendemain du retour de l’Exil. Prise en général, cette troisième partie du livre apparaît comme l’œuvre des continuateurs du Second Isaïe ; c’est le dernier produit de la tradition isaïenne qui a prolongé l’action du grand prophète du VIIIe siècle.
On a retrouvé dans une grotte du bord de la mer Morte un manuscrit complet d’Isaïe datant probablement du IIe siècle avant notre ère. Il s’écarte du texte massorétique par une orthographe particulière et par des variantes dont certaines sont utiles pour l’établissement du texte. Elles sont indiquées dans les notes par le sigle 1 QIsa.