Dans la tradition chrétienne, l'image de Marthe et de Marie est devenue classique, symbolisant deux formes du service chrétien — l'active et la contemplative — et établissant en même temps leurs priorités, car le Sauveur dit sans aucune ambiguïté ce qui est principal dans le service. On comprend habituellement ses paroles comme une indication de ce que faisait Marie, qui écoutait les paroles de Jésus sans s'en détourner une seule minute. Cependant, « une seule chose » et « beaucoup de choses » permettent aussi une interprétation quelque peu différente. Ce n'est pas un hasard si Jésus parle des « beaucoup de choses » comme de quelque chose qui cause à l'homme inquiétude et agitation, du moins si l'on comprend littéralement le texte grec.
Marthe s'affaire beaucoup; elle pense sans cesse à quelque chose qui l'inquiète et lui ôte la paix. Elle n'a pas le temps d'écouter, non parce qu'elle est occupée aux tâches domestiques, mais à cause de cette inquiétude permanente qui la prive de paix intérieure. La multitude des tâches l'inquiète précisément parce qu'elle y est entièrement plongée: intérieurement, elle se précipite d'une tâche à l'autre, craignant de ne pas suffire à tout ce qu'elle pense devoir faire. Et c'est son agitation, non le nombre de tâches, qui l'épuise au point qu'elle n'a déjà plus la force d'écouter le Sauveur.
Il n'existe qu'une seule issue, et Jésus l'indique: quitter le multiple pour l'unique, pour l'essentiel qui soutient l'homme, pour la relation avec lui, avec Jésus. Lorsque cette relation devient le centre et le foyer de la vie intérieure de l'homme, toutes ses activités extérieures s'ordonnent autour de ce centre. L'homme ne se disperse plus, ne se fragmente plus en une multitude de projections de lui-même liées aux affaires quotidiennes, mais demeure intérieurement entier et rassemblé autour de cette seule chose qui remplit véritablement de vie sa personne et toutes ses activités.
