En décrivant les hommes des derniers temps, Paul, pourrait-on penser, force un peu les traits. Pourtant, déjà à son époque, tout ce qu'il disait était propre à la société dans laquelle il lui fallut vivre, à un degré ou à un autre...
En décrivant les hommes des derniers temps, Paul, pourrait-on penser, force un peu les traits. Pourtant, déjà à son époque, tout ce qu'il disait était propre à la société dans laquelle il lui fallut vivre, à un degré ou à un autre. Et les hommes d'autres époques, lisant les épîtres de Paul, pensaient sûrement que les derniers temps étaient déjà arrivés : ils reconnaissaient leurs contemporains dans la description de l'apôtre. Et il faut l'admettre, ils n'étaient pas loin de la vérité.
Le fait est que Paul pouvait très bien considérer comme les derniers temps, sinon sa propre époque, du moins celle qui vint peu après son martyre, après l'an 70, lorsque le Temple de Jérusalem fut détruit et que la Judée cessa d'exister comme autonomie juive au sein de l'Empire romain. C'est précisément ainsi que le Sauveur Lui-même décrivait les derniers temps, mentionnant la destruction du Temple et la ruine de la Judée comme le dernier événement historique de fait, après lequel, selon Ses propres paroles, viendrait « la fin ».
Cela ne signifie évidemment pas encore qu'Il reviendra le jour même où le Temple sera détruit, comme le pensaient les chrétiens de la troisième et, peut-être, de la quatrième génération, contemporains des événements annoncés par Jésus. Mais toute l'histoire ultérieure de l'humanité se déploie déjà dans le cadre d'une autre logique historique, que l'on pourrait appeler eschatologique. Et dans le cadre de cette logique, il faut avant tout parler de la polarisation spirituelle de l'humanité ; tous les processus qui s'y déroulent désignent de plus en plus précisément cette polarisation mentionnée par Paul comme par Jean dans son livre de l'Apocalypse. Tous ceux qui aspirent à une vie pieuse dans le Christ sont persécutés, tandis que prospèrent ceux qui font le mal. Rien d'étonnant à cela : le monde déchu gît dans le mal, et la seule question est de savoir dans quelle mesure ce mal s'y manifeste et dans quelle mesure il y reste caché.
Il semble parfois qu'il y ait eu dans l'histoire de l'humanité des intervalles lumineux, que tout n'y soit pas si sombre, et que les moeurs aient été, ici ou là, tout autres que celles décrites par l'apôtre. En effet, la société patriarcale et traditionnelle paraît, à première vue, moins corrompue que la société hellénistique décrite dans l'épître. Mais, malheureusement, ce n'est qu'une question de temps : toute société cesse tôt ou tard d'être patriarcale et traditionnelle, devenant semblable à celle que Paul décrit. Pourtant, il ne s'agit pas seulement de cela.
On peut bien sûr se plaindre de la corruption des moeurs et de la destruction des bonnes vieilles structures patriarcales, mais elles ne s'effondrent pas par hasard. Elles s'effondrent parce que le mal du monde déchu est aussi en elles, simplement il n'y est pas aussi visible. Et lorsque le monde qui paraissait bon et moral s'écroule sous la pression de moeurs et de coutumes étrangères, il ne s'écroule pas parce qu'on le « détruit » ou qu'on le « dilue », mais parce que le mal est aussi en lui, seulement auparavant il n'était pas si visible. Maintenant le secret est devenu manifeste, et les événements ont commencé à suivre leur cours. La logique de l'époque eschatologique est universelle ; la seule question est de savoir où la polarisation mentionnée par l'apôtre se manifestera plus tôt et où elle se manifestera plus tard. Mais Paul ne doute pas qu'elle se produira.
5 o) Semblables aux faux prophètes annoncés, Mt 7.15 ; 24.4-5, 24. Cette recrudescence de l’impiété est caractéristique des « derniers temps », cf. 1 Tm 4.1.
8 p) Les magiciens d’Égypte ne sont pas nommés en Ex 7.11-13, 22, etc. Dans les écrits juifs, Jannès et Jambrès (var. « Membrès »), supposés disciples ou même fils de Balaam, Nb 22.2, sont les chefs du groupe. Ceux qui résistent à la vérité, 1 Tm 2.4, se rendent incapables de la connaître.
Les lettres à Timothée et à Tite sont adressées à deux des plus fidèles disciples de Paul, Ac 16.14 ; 2 Co 2.13. Elles donnent des directives pour l’organisation et la conduite des communautés qui leur ont été confiées. C’est pourquoi l’on a coutume, depuis le XVIIIe siècle, de les appeler « pastorales ». Par rapport aux autres lettres de Paul, celles-ci présentent des divergences significatives. On note par exemple une différence considérable dans le vocabulaire. Nombre de mots fréquents dans les autres épîtres ont disparu ici et on trouve une forte proportion de mots qui n’apparaissent nulle part ailleurs. Le style n’est plus passionné et enthousiaste mais terne et bureaucratique. La façon d’aborder les problèmes a changé. Paul se contente de condamner les faux enseignements au lieu de s’y opposer en argumentant de manière persuasive. Enfin on a du mal à situer ces lettres dans le cours de la vie de Paul, tel que les Actes nous le font connaître. On comprendra donc que l’authenticité des Pastorales soit discutée. On explique souvent ces différences en invoquant l’âge avancé de Paul, qui aurait peut-être laissé plus de latitude à un secrétaire (peut-être Luc, 2 Tm 4.11) et en rappelant que nous ignorons tout de la vie de Paul après qu’il eut été relâché de prison à Rome. Mais des critiques en aussi grand nombre rejettent ces arguments qu’ils jugent trop subjectifs et maintiennent que les Pastorales ont été composées par un disciple de Paul, à la fin du Ier siècle pour résoudre les problèmes d’une Église très différente. Cette hypothèse n’est nullement impossible mais aucun témoignage n’indique que les lettres pseudépigraphes existaient et représentaient quelque chose d’acceptable. 2 Th 2.2 et Ap 22.18 montrent que les premiers chrétiens voyaient la nécessité de distinguer les écrits authentiques des faux. Une minorité de critiques défend une position intermédiaire entre ces deux extrêmes : selon elle un fidèle disciple de Paul aurait hérité de trois lettres que Timothée et Tite avaient conservées jusqu’à leur mort. Il compléta alors ces lettres en y ajoutant ce qu’il pensait que Paul aurait pu dire pour répondre aux problèmes nouveaux que rencontrait l’Église. Les Pastorales ne seraient donc pas de l’Apôtre mais contiendraient des fragments authentiques : par exemple 2 Tm 1.15-18 ; 4.9-15 ; Tt 3.12-14. L’absence d’accord sur l’étendue et le nombre de ces fragments affaiblit gravement cette hypothèse, qui est également incapable de fournir la moindre preuve à l’appui d’une telle pratique éditoriale à cette époque.
Le fait que toutes les hypothèses actuelles soient insatisfaisantes fait penser qu’on a peut-être eu tort de traiter les Pastorales comme un ensemble unifié ; car alors les observations qui semblent justes pour une des lettres sont appliquées également aux deux autres ce qui provoque la confusion. Or, l’examen détaillé fait apparaître une plus grande proximité entre 1 Tm et Tt qu’entre l’une ou l’autre de celles-ci et 2 Tm. Si l’on considère cette dernière séparément, il n’y a aucune objection convaincante à ce qu’elle ait été écrite par Paul. Adressée à un individu, elle diffère des épîtres adressées à des Églises de la même manière que l’épître d’Ignace à l’Église de Smyrne diffère de son épître à Polycarpe, évêque de la même Église. Si l’on admet que 2 Tm 4.6 n’est pas une allusion à la mort qui approche, 2 Tm s’inscrit naturellement dans le cadre de la fin de l’emprisonnement de Paul à Rome, Ac 28.16s, alors qu’il espérait sa libération. Si l’on accepte l’authenticité de 2 Tm, le caractère hétérogène de 1 Tm et de Tt dans le corpus paulinien devient encore plus évident. En particulier, la vision de ministère qui y est développée contraste vivement avec la dynamique missionnaire qui est de règle chez Paul. Ce qui domine ici, c’est un souci d’intégration à la société ambiante, 1 Tm 2.1-2, 6.1-2 ; Tt 3.1-2 et les qualités requises pour les ministres sont celles de n’importe quel bureaucrate, 1 Tm 3.1-13, Tt 1.5-9. Il y a donc eu une nette évolution dans les Églises pauliniennes. Une Église enthousiaste, enflammée par l’Esprit est devenue une communauté douillette. Mais si le chef charismatique a cédé la place à une direction institutionnelle, il n’y a pas trace du type d’épiscopat monarchique attesté par Ignace d’Antioche. L’autorité dans l’Église est collégiale et les « évêques » 1 Tm 3.2-5, ont la même fonction que les « anciens » 1 Tm 5.17. Chaque ancien doit avoir les qualités d’un « évêque », Tt 1.6-9, il ne faut donc pas assigner à 1 Tm et à Tt une date trop tardive dans le Ier siècle.