Le Décalogue est connu de quiconque a lu la Bible au moins une fois dans sa vie, et beaucoup de ceux qui ne l'ont jamais lue savent ou ont au moins entendu quelque chose des Dix commandements. C'est la seule partie de la Torah qui soit aujourd'hui réellement actuelle pour l'immense majorité des chrétiens : la législation vétérotestamentaire, qu'il s'agisse de législation civile ou cultuelle, est regardée par la plupart des chrétiens d'aujourd'hui comme quelque chose qui ne les concerne pas directement. Cette perception s'explique en grande partie par le fait que ces lois paraissent au chrétien d'aujourd'hui sans actualité, d'abord parce que, comme on dit dans de tels cas, « le Christ a tout accompli pour nous », et ensuite parce que les lois que nous trouvons dans la Torah, qu'il s'agisse du livre de l'Exode, du Lévitique ou du Deutéronome, ont été données par Dieu pour une autre époque et semblent aujourd'hui totalement inapplicables.
Pourtant, beaucoup dépend ici de la manière dont nous percevons la Torah dans son ensemble et le Décalogue en particulier. Le Décalogue n'est pas seulement un code moral où l'ordre des prescriptions et des interdits n'aurait pas d'importance ; c'est une composition littéraire intégrale, dans laquelle chaque commandement occupe sa place propre, strictement définie, hors de laquelle il perd sinon tout son sens, du moins une part considérable de celui-ci. En effet, si l'on regarde la première partie du Décalogue, les cinq premiers commandements, il est facile de voir que le principal est ici le premier commandement, non parce qu'il interdit le paganisme, mais parce qu'il parle de Dieu, devant qui se tient l'homme et qui peut et doit devenir le centre et le sens de sa vie. Les autres commandements des cinq premiers sont donnés comme moyens de résoudre cette tâche spirituelle. Exclure de sa vie tout ce qui masque Dieu en prétendant prendre Sa place dans l'âme et le cœur de l'homme (deuxième commandement) ; faire de la prière non une formalité, mais une véritable communion pleine avec Dieu (troisième commandement) ; apprendre à passer du temps avec Dieu (quatrième commandement) ; enfin, ajouter à la communion avec Dieu une relation pleine et respectueuse avec le prochain, en évitant toute adoration de l'homme et des traditions humaines (cinquième commandement) : voilà le chemin proposé par la première partie du Décalogue.
Sa seconde partie décrit un autre chemin, celui qui éloigne de Dieu, le chemin par lequel l'homme détruit spirituellement et concrètement lui-même, ses relations avec Dieu et avec son prochain. Ici, dans le second groupe de cinq commandements, le principal est le cinquième (ou le dixième, si l'on prend le Décalogue dans son ensemble) : il interdit l'envie, interdit de désirer « la maison de son prochain », de désirer son monde, son espace spirituel que Dieu lui donne et dont l'envieux veut chasser l'homme. La violation de chacun des commandements suivants, menant au mensonge et à la calomnie, au vol, à la débauche et enfin au meurtre, n'est que la logique de cette éviction menée jusqu'au bout.
Ainsi, déjà le Décalogue indique deux chemins : le chemin de la vie et le chemin de la mort, entre lesquels l'homme devra faire son choix. Et toute la Torah, dans son ensemble, place elle aussi l'homme devant ce choix : car il faut choisir non « en principe » ni « en général », mais dans des situations concrètes, et les lois que nous trouvons dans les livres de l'Ancien Testament décrivent les situations typiques dans lesquelles, d'une manière ou d'une autre, chacun de nous se trouve au cours de sa vie. Comprise ainsi, la Torah pourra devenir pour nous, selon la parole de l'apôtre Paul, un « pédagogue vers le Christ », vers qui il nous semble être venus sans plus avoir besoin de guides, mais vers qui il nous faudra tendre et qu'il nous faudra rattraper jusqu'à Son retour dans la gloire.
