En s’adressant à l’Église de Rome, Paul appelle les chrétiens par le mot qui est essentiel pour comprendre le christianisme. Il les appelle saints. Et il ne s’agit pas ici du fait qu’ils étaient tous...
En s’adressant à l’Église de Rome, Paul appelle les chrétiens par le mot qui est essentiel pour comprendre le christianisme. Il les appelle saints. Et il ne s’agit pas ici du fait qu’ils étaient tous des justes. La notion de sainteté comme justice est devenue propre au christianisme médiéval, mais aux temps du christianisme primitif, la sainteté signifiait autre chose. À peu près la même chose qu’elle signifiait autrefois, avant le christianisme. Alors, la sainteté désignait avant tout la consécration. Un état particulier de la nature ou de l’homme entrés en contact avec la présence de Dieu. Cette présence de Dieu qui se révélait dans les lieux choisis par Dieu. Par exemple, près des autels yahvistes, qui n’apparaissaient jamais sans raison, mais toujours là et au moment où Dieu se manifestait, où Il révélait d’une manière ou d’une autre Sa présence.
Cette présence même pouvait, invisiblement pour l’œil mais de façon parfaitement réelle, transformer la nature de ce qu’elle touchait. Y compris, naturellement, l’homme. Mais l’homme avait une particularité : il devait nécessairement prendre une part consciente au processus de sa propre sanctification. L’homme peut changer lors de la rencontre avec Dieu, mais seulement s’il le veut lui-même, s’il s’adresse à Dieu avec la demande correspondante, puis s’il se remet entièrement au pouvoir de Dieu afin qu’Il accomplisse cette demande. Alors l’homme peut devenir autre. Sa vie peut devenir autre. Pour parler le langage biblique, son âme. Et son cœur aussi.
D’abord, le cœur : car c’est précisément là, dans le cœur, que se décide si l’homme se remettra à Dieu ou non. Dans le langage de la Bible, le cœur est la source de la volonté humaine, son « moi » spirituel, le lieu même où se fait le choix et où se prennent les décisions. Et l’état du cœur détermine déjà la vie de l’homme. Son cours. Ce que le langage biblique appelle l’âme : ce courant de vie dans lequel l’homme demeure et qui traverse l’homme. Ce qu’un philosophe contemporain appellerait sans doute l’existence.
La plénitude de ce courant par la présence de Dieu est ce que les livres du Nouveau Testament appellent la sainteté de l’homme et de sa vie. Certes, l’appel à la sainteté retentissait déjà auparavant. Mais avant la venue du Christ, s’il était réalisable, il ne l’était que partiellement. Il en va autrement maintenant, lorsque, selon la parole du Sauveur, le Royaume s’est approché. Désormais, il est ouvert à tout chercheur, et tout chercheur peut prendre part à sa vie. Le christianisme, au fond, n’est rien d’autre que la vie du Royaume et la vie dans le Royaume. Tout le reste est secondaire.
C’est pourquoi Paul et les autres apôtres appellent les chrétiens saints : ils sont sanctifiés par cette vie qu’ils vivent et qu’ils portent en eux. Bien sûr, cela ne garantit pas encore, non seulement l’absence de péché du Christ, mais même la justice yahviste traditionnelle, qui supposait la capacité de l’homme à suivre Dieu malgré sa propre condition pécheresse. Une telle sanctification n’est absolument pas un mérite humain : elle ne dépend pas de l’homme, elle lui est donnée gratuitement. Mais il dépend seulement de l’homme de savoir ce qu’il fera de ce don. Car le christianisme est un chemin qu’il faut parcourir. Et Paul connaît ce chemin autrement que par ouï-dire.