La résolution avec laquelle le prophète appelle ses adversaires au jugement de Dieu peut nous paraître aujourd'hui quelque peu présomptueuse. Nous savons bien qu'il n'y a pas d'hommes sans péché, et que devant ce Jugement nous serons tous accusés, même si...
La résolution avec laquelle le prophète appelle ses adversaires au jugement de Dieu peut nous paraître aujourd'hui quelque peu présomptueuse. Nous savons bien qu'il n'y a pas d'hommes sans péché, et que devant ce Jugement nous serons tous accusés, même si, selon les critères terrestres, nous avions absolument raison face à nos adversaires. Mais le prophète ne pense pas nécessairement au dernier Jugement, celui où, à la fin des temps, le sort de chacun dans l'éternité est déterminé.
Toute intervention de Dieu dans les événements pouvait être appelée, en ces temps-là, jugement de Dieu. Et pas seulement en ces temps-là : parfois, nous aussi aujourd'hui (même si cela arrive rarement), nous voyons la main de Dieu dans les événements de notre propre vie ou de l'histoire du monde. C'est de ce Jugement-là que parle Isaïe, et il est sûr qu'il y sera justifié devant ses ennemis. Une telle assurance pouvait aussi être liée à l'évidence de la situation : le passage parle clairement de persécutions, probablement subies par Isaïe avant même la conquête de Babylone par les Perses ; on peut trouver, dans les sources babyloniennes comme dans les livres bibliques, de vagues échos d'un conflit entre le dernier roi de Babylonie et la communauté juive, tout comme de son conflit avec le sacerdoce traditionnel.
Mais il ne s'agissait pourtant pas seulement de la justice humaine du prophète. Son conflit avec ceux qui s'opposaient à lui n'était pas simplement un affrontement entre des personnes différentes occupant des positions différentes. C'était le conflit d'un homme qui accomplit l'œuvre de Dieu avec ceux qui s'opposaient aux plans de Dieu et voulaient les détruire. Il avait besoin du jugement de Dieu non pour affirmer sa propre justice ni pour triompher de ses ennemis, mais pour que l'œuvre de Dieu ne s'arrête pas, pour qu'elle continue et s'achève avec succès.
Dieu non plus n'a pas besoin de triompher pour triompher ; Il n'a pas à prouver Sa justice à qui que ce soit. Ce qui Lui importe, c'est d'accomplir Son plan de salut de l'homme et de faire de notre monde déchu une partie de Son Royaume, en le transfigurant et en changeant sa nature même. Chacun de Ses serviteurs devient une partie de ce plan, et Dieu fait donc tout pour que chacun de Ses serviteurs réussisse dans la mission qu'Il lui a confiée. Y compris pour ceux qui voient en lui leur adversaire : car Dieu ne veut la perte de personne ; Il veut que tous, y compris les pécheurs les plus terribles, se convertissent, se repentent et restent vivants.
50:1 b) Poème difficile et peut-être incomplet. Il n’est pas sûr qu’il fasse suite au poème précédent mais il semble reprendre le thème de 49.24-26 c’est une réponse aux Israélites qui ne veulent pas croire à la délivrance prochaine.
50:1 c) Les deux questions appellent une réponse négative on ne peut pas faire la preuve juridique que Dieu a répudié Israël, cf. Dt 24.1-4 et les images d’Os 2.4-9, et qu’il a vendu ses enfants, Ex 21.7. Dieu reste fidèle. Les responsables sont les Israélites eux-mêmes, cf. la fin du v. C’est un usage particulier du thème de l’épouse infidèle, Os 2.4-9 ; Jr 3.1 ; Ez 16.
50:3 d) La nature désolée, cf. 42.15 ; 44.27, et le ciel d’orage, cf. Ex 13.22 ; 19.16, annoncent la venue de Dieu pour le jugement.
50:4 e) Dans ce troisième chant, le Serviteur apparaît moins comme un prophète que comme un sage, disciple fidèle de Yahvé, vv. 4-5, chargé d’enseigner à son tour les « craignant Dieu », c’est-à-dire tous les Juifs pieux, v. 10, mais aussi les égarés ou les infidèles « qui marchent dans les ténèbres ». Grâce à son courage et au secours divin, vv. 7-9, il supportera les persécutions, vv. 5-6, jusqu’à ce que Dieu lui accorde un triomphe définitif, vv. 9-11. — Jusqu’au v. 9 inclus, c’est le Serviteur qui parle.
50:6 f) Cette description des souffrances du Serviteur sera reprise et développée dans le quatrième chant, 52.13—53.12. Elle évoque déjà Mt 26.67 ; 27.30p.
50:10 g) Le prophète reprend ici la parole en invitant les Israélites et peut-être aussi les nations païennes (ceux qui « marchent dans les ténèbres »), cf. 49.6, à mettre leur espoir en Dieu ; puis il condamne ceux qui « allument un feu », v. 11, peut-être les semeurs de discorde.
50:11 h) Littéralement « qui ceignez » on fixait des brins d’étoupe à la tête des flèches incendiaires. L’interprétation est incertaine.
51:1 i) Ici commence un grand poème de la restauration de Sion, qui continue jusqu’en 52.12. Il peut avoir été composé en une fois, il peut être l’assemblage de courts chants qu’unissent le même thème de salut et les mêmes exhortations à « écouter », 51.1, 4, 7, et à « s’éveiller », 51.9, 17 ; 52.1. — Le premier morceau est un rappel des bénédictions d’autrefois, notamment la bénédiction accordée à Abraham, Gn 12.1-3 ; cf. Ez 33.24, qui est à l’origine du don de la Terre promise dans laquelle le peuple exilé va être prochainement rétabli, v. 5.
51:4 j) On ne peut pas s’empêcher de faire un rapprochement entre ce programme et l’œuvre attribuée au Serviteur, notamment dans les deux premiers chants. Le Serviteur aussi sera lumière des nations, v. 4, cf. 49.6, il établira le droit et le salut, vv. 4, 5, 6, cf. 42.1, 4 ; 49.6, bref, c’est le Serviteur qui établira le Règne de Dieu sur le monde.
51:9 k) Yahvé est appelé à renouveler les merveilles du passé, sa victoire contre les puissances du chaos primordial et le passage de la Mer, pour ramener les exilés à Sion.
51:10 l) Les cosmologies orientales représentaient la création comme la victoire du dieu créateur sur les monstres du chaos, qui sont appelés Rahab, cf. Ps 89.11 ; Jb 9.15 ; 26.12, ou le Dragon (Tannin ou Léviathan), cf. Ps 74.13 ; Jb 7.12 ; 27.1 ; Ez 29.3, ou l’Abîme (Tehôm, cf. Tiamat de la cosmologie babylonienne), cf. Gn 1.2 ; Ha 3.10 ; Ps 104.6-8, etc. À l’époque du Second Isaïe, ces noms mythologiques ne sont plus que des évocations poétiques.
51:11 m) Ce v. reproduit littéralement 35.10, mais il est nécessaire ici, où il est préparé par les vv. 9-10.
51:12 n) Yahvé prend la parole pour réconforter Israël, cf. 40.1. Celui-ci ne doit craindre aucun mortel, même s’il a la force pour lui, car Yahvé, maître de la création, protège son peuple.
51:16 o) « tendre » syr., cf. v. 13 ; « planter » hébr.
51:17 p) Jérusalem, prostrée dans la tristesse, est invitée à se relever, comme Babylone avait reçu l’ordre de s’asseoir dans la poussière, 47.1. Mais le prophète rappelle d’abord à Jérusalem la profondeur de sa détresse. L’image de la « coupe de la colère » qui sera transmise aux persécuteurs, v. 22, se retrouve en Jr 13.13 ; 25.15-18 ; 48.26 ; 49.12 ; 51.7 ; Ez 23.32-34 ; Ha 2.15-16 ; Ab 16 ; Za 12.2 ; Ps 75.9 ; Lm 4.21.
51:19 q) Soit au sens de punition surabondante, soit les fléaux du vers suivant, comptés deux par deux.
51:19 r) « qui t’en consolera » versions, 1QIsa ; « qui je te consolerai » (?) TM.
51:23 s) Littéralement « comme la terre », sur laquelle on marche. Humiliation souvent imposée aux vaincus.
Le prophète Isaïe est né aux environs de 765 av. J.-C. L’année de la mort du roi Ozias, en 740, il reçut dans le Temple de Jérusalem sa vocation prophétique, la mission d’annoncer la ruine d’Israël et de Juda en punition des infidélités du peuple, 6.1-13. Il exerça son ministère pendant quarante ans, qui furent dominés par la menace grandissante que l’Assyrie fit peser sur Israël et sur Juda. On distingue quatre périodes entre lesquelles on peut, avec plus ou moins d’assurance, répartir les oracles du prophète.
Cette participation active aux affaires de son pays fait d’Isaïe un héros national. Il est aussi un poète de génie. L’éclat de son style, la nouveauté de ses images font de lui le grand « classique » de la Bible. Ses compositions ont une force concise, une majesté, une harmonie qui ne seront plus jamais atteintes. Mais sa grandeur est d’abord religieuse. Isaïe a été marqué pour toujours par la scène de sa vocation dans le Temple, où il a eu la révélation de la transcendance de Dieu et de l’indignité de l’homme. Son idée de Dieu a quelque chose de triomphal et d’effrayant aussi : Dieu est le Saint, le Fort, le Puissant, le Roi. L’homme est un être souillé par le péché, dont Dieu demande réparation. Car Dieu exige la justice dans les relations sociales et aussi la sincérité dans le culte qu’on lui rend. Il veut qu’on soit fidèle. Isaïe est le prophète de la foi et, dans les crises graves que traverse sa nation, il demande qu’on se confie en Dieu seul : c’est l’unique chance de salut. Il sait que l’épreuve sera sévère, mais il espère qu’un « reste » sera épargné, dont le Messie sera le roi. Isaïe est le plus grand des prophètes messianiques. Le Messie qu’il annonce est un descendant de David, qui fera régner sur terre la paix et la justice et répandra la connaissance de Dieu, 2.1-5 ; 7.10-17 ; 9.1-6 ; 11.1-9 ; 28.16-17.
Un tel génie religieux a profondément marqué son époque et a fait école. On conserva ses paroles et on y ajouta. Le livre qui porte son nom est le résultat d’un long travail de composition dont il est impossible de restituer toutes les étapes. Le plan définitif rappelle celui de Jérémie (d’après le grec) et d’Ézéchiel : 1-12, oracles contre Jérusalem et Juda ; 13-23, oracles contre les nations ; 24-35, promesses. Mais ce plan n’est pas rigide ; d’autre part, l’analyse a montré que le livre ne suivait qu’imparfaitement l’ordre chronologique de la carrière d’Isaïe. Il a été formé à partir de plusieurs collections d’oracles. Certains groupements remontent au prophète lui-même, cf. 8.16 ; 30.8. Ses disciples, immédiats ou lointains, ont réuni d’autres ensembles, glosant parfois les paroles du maître ou y ajoutant. Les oracles contre les nations, groupés dans 13-23, ont accueilli des pièces postérieures, en particulier 13-14 contre Babylone (exilique). Des additions plus étendues sont : « l’Apocalypse d’Isaïe », 24-27, que son genre littéraire et sa doctrine ne permettent pas de mettre plus haut que le Ve siècle av. J.-C. ; une liturgie prophétique d’après l’Exil, 33 ; une « petite Apocalypse », 34-35, qui dépend du Second Isaïe. Enfin, on a mis en appendice le récit de l’action d’Isaïe lors de la campagne de Sennachérib, 36-39, emprunté à 2 R 18-19 avec l’insertion d’un psaume post-exilique mis dans la bouche d’Ézéchias, 38 9-20.
Le livre a reçu des additions encore plus considérables. Les chap. 40-55 ne peuvent pas être l’œuvre du prophète du VIIIe siècle. Non seulement son nom n’y est jamais mentionné, mais le cadre historique est postérieur d’environ deux siècles : Jérusalem est prise, le peuple est captif en Babylonie, Cyrus est déjà en scène et il sera l’instrument de la délivrance. Certes, la toute-puissance divine pourrait transporter un prophète dans un avenir éloigné, le couper du présent et changer ses images et ses pensées. Mais cela suppose un dédoublement de sa personnalité et un oubli de ses contemporains – vers lesquels il a été envoyé – qui sont sans exemple dans la Bible et contraires à la notion même de la prophétie, qui ne fait intervenir l’avenir que comme un enseignement pour le présent. Ces chapitres contiennent la prédication d’un anonyme, un continuateur d’Isaïe et un grand prophète comme lui, que, faute de mieux, nous appelons le Deutéro-Isaïe ou le Second Isaïe. Il a prêché en Babylonie entre les premières victoires de Cyrus, en 550 av. J.-C., qui laissaient présager la ruine de l’empire babylonien, et l’édit libérateur de 538, qui permit les premiers retours. Le recueil, sans être réellement composé, offre plus d’unité que les chap. 1-39. Il s’ouvre par l’équivalent d’un récit de vocation prophétique, 40.1-11, et il s’achève par une conclusion, 55.6-13. D’après ses premiers mots : « Consolez, consolez mon peuple », 40.1, on l’appelle le « livre de la Consolation d’Israël ».
C’est en effet son thème principal. Les oracles des chap. 1-39 étaient généralement menaçants et pleins d’allusions aux événements des règnes d’Achaz et d’Ézéchias ; ceux des chap. 40-55 sont détachés de ce contexte historique et ils sont consolants. Le jugement a été accompli par la ruine de Jérusalem, le temps de la restauration est proche. Ce sera un complet renouveau et cet aspect est souligné par l’importance donnée au thème de Dieu créateur joint à celui de Dieu sauveur. Un nouvel Exode, plus merveilleux que le premier, ramènera le peuple à une nouvelle Jérusalem, plus belle que la première. Cette distinction entre deux temps, celui des « choses passées » et celui des « choses à venir », marque le début de l’eschatologie. Par rapport au premier Isaïe, la pensée est plus théologiquement construite. Le monothéisme est affirmé doctrinalement et la vanité des faux dieux est démontrée par leur impuissance. La sagesse et la providence insondables de Dieu sont mises en relief. L’universalisme religieux s’exprime clairement pour la première fois. Ces vérités sont dites sur un ton enflammé et avec un rythme bref, qui manifestent l’urgence du salut.
Dans le livre sont enclavées quatre pièces lyriques, les « chants du Serviteur », 42.1-4 (5-9) ; 49.1-6 ; 50.4-9 (10-11) ; 52.13–53.12. Ils présentent un parfait serviteur de Yahvé, rassembleur de son peuple et lumière des nations, qui prêche la vraie foi, qui expie par sa mort les péchés du peuple et est glorifié par Dieu. Ces passages sont parmi les plus étudiés de l’Ancien Testament et l’on ne s’accorde ni sur leur origine ni sur leur signification. L’attribution des trois premiers chants au Second Isaïe reste très vraisemblable ; il est possible que le quatrième soit l’œuvre d’un de ses disciples. L’identification du Serviteur est très discutée. On y a souvent vu une figure de la communauté d’Israël, à laquelle d’autres passages du Second Isaïe donnent effectivement le titre de « serviteur ». Mais les traits individuels sont trop marqués et c’est pourquoi d’autres exégètes, qui forment actuellement la majorité, reconnaissent dans le Serviteur un personnage historique du passé ou du présent ; dans cette perspective, l’opinion la plus attrayante est celle qui identifie le Serviteur avec le Second Isaïe lui-même ; le quatrième chant aurait été ajouté après sa mort. On a combiné aussi les deux interprétations en considérant le Serviteur comme un individu incorporant les destinées de son peuple.
De toute manière, une interprétation qui se limiterait au passé ou au présent ne rend pas suffisamment compte des textes. Le Serviteur est le médiateur du salut à venir et cela justifie l’interprétation messianique qu’une partie de la tradition juive elle-même a donnée de ces passages, moins l’aspect de la souffrance. Ce sont au contraire les textes sur le Serviteur souffrant et son expiation vicaire que Jésus a retenus en les appliquant à lui-même et à sa mission, Lc 22.19-20, 37 ; Mc 10.45, et la première prédication chrétienne a reconnu en lui le Serviteur parfait annoncé par le Second Isaïe, Mt 12.17-21 ; Jn 1.29.
La dernière partie du livre, chap. 56-66, a été considérée comme l’œuvre d’un autre prophète qu’on a appelé le « Trito-Isaïe », le Troisième Isaïe. On reconnaît généralement aujourd’hui que c’est un recueil composite. Le Psaume de 63.7–64.11 paraît antérieur à la fin de l’Exil ; l’oracle de 66.1-4 est contemporain de la reconstruction du Temple vers 520 av. J.-C. La pensée et le style des chap. 60-62 les apparentent de très près au Second Isaïe. Les chap. 56-59, dans leur ensemble, peuvent dater du Ve siècle av. J.-C. Les chap. 65-66 (sauf 66.1-4), qui ont une forte saveur apocalyptique, ont été datés de l’époque grecque par certains exégètes, mais d’autres les placent au lendemain du retour de l’Exil. Prise en général, cette troisième partie du livre apparaît comme l’œuvre des continuateurs du Second Isaïe ; c’est le dernier produit de la tradition isaïenne qui a prolongé l’action du grand prophète du VIIIe siècle.
On a retrouvé dans une grotte du bord de la mer Morte un manuscrit complet d’Isaïe datant probablement du IIe siècle avant notre ère. Il s’écarte du texte massorétique par une orthographe particulière et par des variantes dont certaines sont utiles pour l’établissement du texte. Elles sont indiquées dans les notes par le sigle 1 QIsa.