Au chapitre 18, par la bouche du prophète Ézéchiel, le Seigneur s'élève une fois de plus contre l'idée humaine d'un héritage de la culpabilité et du châtiment du péché. Cette idée, si répandue et si compréhensible pour les hommes, rend Dieu semblable à nous-mêmes, car c'est nous qui ne distinguons pas les personnes, mais les jugeons par catégories. Dieu nous dit au contraire que...
Au chapitre 18, par la bouche du prophète Ézéchiel, le Seigneur s'élève une fois de plus contre l'idée humaine d'un héritage de la culpabilité et du châtiment du péché. Cette idée, si répandue et si compréhensible pour les hommes, rend Dieu semblable à nous-mêmes, car c'est nous qui ne distinguons pas les personnes, mais les jugeons par catégories. Dieu nous dit au contraire qu'Il établit Sa relation personnellement avec chacun de nous ; chaque personne prise séparément est jugée selon ses propres actes. Cette Révélation annonce la Nouvelle Alliance, dans laquelle les hommes entreront non pas par nations entières, mais chacun individuellement.
Le Seigneur en parle très en détail en examinant des cas concrets. Si le père est juste et le fils impie, le père a trouvé faveur auprès de Dieu, tandis que le fils périra dans ses péchés. Comme les Juifs refusent d'entendre cela ! Lorsque d'autres prophètes, et le Christ Lui-même, disent la même chose, cela provoque chez eux un accès de fureur. Voyez, nous avons eu de si merveilleux et saints ancêtres, et pourtant nous-mêmes serons jugés selon nos actes, sans réduction pour l'hérédité... C'est pour cela qu'ils haïssaient le prophète Jérémie, Jean le Baptiste et le Seigneur Jésus Lui-même. Il faut remarquer que nos exclamations convulsives sur la Sainte Russie s'inscrivent elles aussi souvent dans cette logique. Pourtant, la promesse du Seigneur d'accorder Sa faveur au juste, même si ses ancêtres étaient impies, est bien plus importante pour chacun de nous : elle s'applique à nous qui vivons dans l'espace post-soviétique bien davantage que la nostalgie d'une grandeur passée.
Mais le Seigneur ne se limite pas à ces déterminations généalogiques. Dans la seconde moitié du chapitre, Il proclame la grande Révélation de la miséricorde envers ceux qui se repentent. Le pécheur repentant sera accueilli par Dieu, et toutes ses transgressions, dit le Seigneur, ne lui seront pas rappelées. Et voici que retentissent ici pour la première fois ces grandes paroles : « Est-ce que Je désire la mort du méchant ?... N'est-ce pas plutôt qu'il se détourne de ses voies et qu'il vive ? » Cela est dit de chacun des hommes, car, comme le répète souvent la parole de Dieu, nous sommes tous d'une manière ou d'une autre coupables devant l'amour du Créateur. Mais Il veut le salut de chacun, même du pécheur le plus endurci. En même temps, le Seigneur parle aussi de l'autre face du principe de la responsabilité des hommes pour leurs actes : il faudra répondre du mal, et s'en repentir est nécessaire au salut. Aucun mérite ne couvrira les mauvaises actions ; seul un cœur contrit peut délivrer une personne.
Le chapitre 18 s'achève sur une exclamation douloureuse : la maison d'Israël refuse une telle miséricorde de Dieu, parce qu'elle ne veut pas assumer sa responsabilité ni se repentir de ses transgressions, comptant précisément sur ses mérites passés. Cela leur est refusé, comme à tous ceux qui viendront à Dieu. Dans les derniers versets, répétant une fois encore qu'Il ne veut pas la perte des hommes, mais veut qu'ils trouvent le salut, le Seigneur adresse au peuple cet appel : « Faites-vous un cœur nouveau et un esprit nouveau... pourquoi mourriez-vous ? »
D'un côté, c'est un appel à changer de vie, à ce même repentir dont Dieu a dit qu'il effacerait toutes les transgressions ; c'est un appel à se rapprocher de Dieu de toutes les forces de son cœur. Et en même temps, cet appel paraît profondément ambigu, car il est difficilement possible de l'accomplir. Le Seigneur avait dit pratiquement la même chose, quoique en des termes un peu différents, peu auparavant par le prophète Jérémie, et le prophète s'était écrié avec amertume : « Un Éthiopien peut-il changer sa peau, et un léopard ses taches ? Alors vous pourrez faire le bien, vous qui êtes habitués à faire le mal » (Jr 13:23). Qui peut se faire un cœur nouveau et un esprit nouveau ? Même si le cœur d'une personne cherche le repentir, comment pourrait-elle arracher le péché de son propre être ? Ces paroles reflètent l'impasse tragique de l'époque et posent la question la plus importante : « Que faire, si cela est impossible aux hommes ? » Dans la seconde moitié du livre, le prophète Ézéchiel donnera une réponse à cette question en parlant de la venue du Christ et de la conclusion de la Nouvelle Alliance, lorsque Dieu Lui-même donnera à celui qui se repent un cœur nouveau et un esprit nouveau.
5 u) L’énumération qui suit rappelle les confessions ou « professions » qui devaient être associées à certaines solennités liturgiques.
6 v) Manger (le repas sacré) sur les hauts lieux était une pratique des cultes idolâtriques.
10 w) « une de ces (fautes) » syr., Vulg. ; « un frère d’une de ces (fautes) » hébr.
13 x) « ne vivra pas », litt. « pour vivre, il ne vivra pas » (tournure fréquente) grec ; « et vivant, il ne vivra pas » hébr.
17 y) « de l’injustice » grec, cf. v. 8 ; « du malheureux » hébr.
18 z) « des rapines » conj., cf. vv. 7, 12, 16 ; « les rapines de son frère » (?) hébr.
21 a) Non seulement l’homme n’est pas accablé par les crimes de ses ancêtres, mais il peut se soustraire au poids de son propre passé. La notion de conversion (et aussi de perversion), non collective mais strictement personnelle, se trouve mise en valeur. L’attitude présente de l’âme détermine seule le jugement de Dieu, cf. 14.12 et Mt 3.2.
26 b) L’hébr. ajoute « à cause d’eux » omis par grec et syr.
À la différence du livre de Jérémie, celui d’Ézéchiel se présente comme un tout bien ordonné. Après une introduction, 1.3, où le prophète reçoit de Dieu sa mission, le corps du livre se divise clairement en quatre parties : 1° les chap. 4-24 contiennent presque uniquement des reproches et des menaces contre les Israélites avant le siège de Jérusalem ; 2° les chap. 25-32 Sont des oracles contre les nations, où le prophète étend la malédiction divine aux complices et aux provocateurs de la nation infidèle ; 3° dans les chap. 33-39, pendant et après le siège, le prophète console son peuple en lui promettant un avenir meilleur ; 4° il prévoit enfin, chap. 40-48, le statut politique et religieux de la communauté future, rétablie en Palestine.
Cependant, cette logique de la composition dissimule de sérieuses failles. Il y a de nombreux doublets, ainsi 3.17-21 = 33.7-9 ; 8.25-29 = 33.17-20, etc. Les indications sur le mutisme dont Ézéchiel est frappé par Dieu, 3.26 ; 24.27 ; 33.22, sont séparées par de longs discours. La vision du char divin, 1.4 – 3.15, est interrompue par celle du livre, 2.1 – 3.9. De même, la description des péchés de Jérusalem, 11.1-21, fait suite au chap. 8 et coupe manifestement le récit du départ du char divin qui, de 10.22, se continue en 11.22. Les dates données dans les chap. 26-33 ne se suivent pas. Ces maladresses sont difficilement imputables à un auteur écrivant son ouvrage d’un seul jet. Il est beaucoup plus vraisemblable qu’elles sont le fait de disciples travaillant sur des écrits ou des souvenirs, les combinant et les complétant. Le livre d’Ézéchiel a donc eu, dans une certaine mesure, le sort des autres livres prophétiques. Mais l’égalité de la forme et de la doctrine nous assure que ces disciples nous ont gardé fidèlement la pensée et, généralement, la parole même de leur maître. Leur travail rédactionnel est surtout sensible dans la dernière partie du livre, 40-48, dont le noyau remonte cependant à Ézéchiel lui-même.
D’après l’état actuel, Ézéchiel a exercé toute son activité parmi les exilés de Babylonie entre 593 et 571, les dates extrêmes données par le texte, 1.2 et 29.17. On s’est étonné que, dans ces conditions, les oracles de la première partie paraissent adressés aux habitants de Jérusalem et que parfois Ézéchiel ait l’air d’être corporellement présent dans la ville, surtout 11.13. On a donc émis l’hypothèse d’un double ministère d’Ézéchiel : il serait resté en Palestine et y aurait prêché jusqu’après la ruine de Jérusalem en 587. C’est seulement alors qu’il aurait rejoint les captifs de Babylonie. La vision du rouleau en 2.1–3.9 marquerait la vocation du prophète en Palestine, celle du char divin, 1.4-28 et 3.10-15, marquerait l’arrivée chez les exilés. Le transfert de cette vision au début du livre en aurait changé toute la perspective. Cette hypothèse sert à répondre à certaines difficultés, mais elle en soulève d’autres. Elle entraîne de sérieux remaniements du texte, elle doit admettre que, même pendant son ministère « palestinien », Ézéchiel vivait ordinairement en dehors de la ville, puisqu’il y est « transporté », 8.3, et il est curieux que, si Ézéchiel et Jérémie ont prêché ensemble à Jérusalem, ni l’un ni l’autre ne fasse allusion au ministère de son confrère. D’autre part, les difficultés de la thèse traditionnelle ne doivent pas être exagérées : les reproches adressés aux gens de Jérusalem servaient de leçon aux exilés et, lorsque Ézéchiel paraît être dans la Ville Sainte, le texte dit explicitement qu’il y est transporté « en vision », 8.3, comme il en est ramené « en vision », 11.24. L’hypothèse d’un double ministère ne garde que peu de partisans.
Quelle que soit la solution adoptée, la même grande figure se dégage du livre. Ézéchiel est un prêtre, 1.3. Le Temple est sa préoccupation majeure, qu’il s’agisse du Temple présent qui est souillé par des rites impurs, 8, et que quitte la Gloire de Yahvé, 10, ou du Temple futur, dont il décrit minutieusement le plan, 40-42, et où il voit revenir Dieu, 43. Il a le culte de la Loi et, dans son histoire des infidélités d’Israël, 20, le reproche d’avoir « profané les sabbats » revient comme un refrain. Il a horreur des impuretés légales, 4.14, et un grand souci de séparer le sacré du profane, 45.1-6. En qualité de prêtre, il réglait des cas de droit ou de morale, et son enseignement prend de ce fait un tour casuistique, 18. Sa pensée et son vocabulaire s’apparentent à la Loi de Sainteté, Lv 17-26. Cependant on ne peut démontrer ni qu’il s’en soit inspiré ni que la Loi de Sainteté dépende de lui, et les contacts les plus frappants se trouvent dans des passages rédactionnels. Il reste que les deux ensembles ont été transmis dans des milieux de pensée très voisins. L’œuvre d’Ézéchiel s’intègre au courant « sacerdotal » comme celle de Jérémie appartenait au courant « deutéronomiste ».
Mais ce prêtre est aussi un prophète d’action. Plus qu’aucun autre, il a multiplié les gestes symboliques. Il mime le siège de Jérusalem, 4.1 – 5.4, le départ des émigrants, 12.1-7, le roi de Babylone à la croisée des chemins, 21.23s, l’union de Juda et d’Israël, Ez 37.15s. Jusque dans les épreuves personnelles que Dieu lui envoie, il est un « signe » pour Israël, 24.24, comme avaient été Osée, Isaïe et Jérémie. Mais la complexité de ses actions symboliques contraste avec la simplicité des gestes de ses prédécesseurs.
Ézéchiel est surtout un visionnaire. Son livre ne contient que quatre visions proprement dites, mais elles occupent une place considérable : 1-3 ; 8-11 ; 37 ; 40-48. Elles ouvrent un monde fantastique : les quatre animaux du char de Yahvé, la sarabande cultuelle du Temple avec son grouillement de bêtes et d’idoles, la plaine d’ossements qui s’animent, un Temple futur dessiné comme sur un plan d’architecte, d’où jaillit un fleuve de rêve dans une géographie utopique. Ce pouvoir d’imaginer s’étend aux tableaux allégoriques que trace le prophète : les deux sœurs Ohola et Oholiba, 23, le Naufrage de Tyr, 27, le Pharaon-Crocodile, 29 et 32, l’Arbre Géant, 31, la Descente aux Enfers, 32.
En contraste avec cette puissance visuelle, peut-être comme sa rançon et comme si l’intensité des images étouffait l’expression, le style d’Ézéchiel est monotone et gris, froid et dilué, d’une indigence rare quand on le compare à celui des grands classiques, à la pureté vigoureuse d’Isaïe, à la chaleur émouvante de Jérémie. L’art d’Ézéchiel vaut par ses dimensions et son relief, qui créent comme une atmosphère d’horreur sacrée devant le mystère du divin.
On voit que, si par bien des traits Ézéchiel se relie à ses prédécesseurs, il ouvre néanmoins une voie nouvelle. Et cela est vrai aussi de sa doctrine. Ézéchiel rompt avec le passé de sa nation. Le souvenir des promesses faites aux Pères et de l’Alliance conclue au Sinaï apparaît sporadiquement mais, si Dieu a sauvé jusqu’ici son peuple souillé dès sa naissance, 16.3s, ce n’est pas pour accomplir les promesses, c’est pour défendre l’honneur de son nom, 20 ; s’il doit remplacer l’Alliance ancienne par une Alliance éternelle, 16.60 ; 37.26s, ce n’est pas en récompense d’un « retour » du peuple vers lui, c’est par une bienveillance pure, nous dirions une grâce prévenante, et le repentir viendra après, 16.62-63. Le messianisme d’Ézéchiel, d’ailleurs peu exprimé, n’est plus royal et glorieux : il annonce bien un futur David mais celui-ci ne sera que le « berger » de son peuple, 34.23 ; 37.24, un « prince », 24.24, et non plus un roi, pour lequel il n’y a pas de place dans la vision théocratique de l’avenir, 45.7s. Il rompt avec la tradition de la solidarité dans le châtiment et affirme le principe de la rétribution individuelle, 18 ; cf. 33. Solution théologique provisoire qui, trop souvent contredite par les faits, conduira lentement à l’idée d’une rétribution outre-tombe. Prêtre si attaché à son Temple, il rompt, comme avait déjà fait Jérémie, avec l’idée que Dieu est lié à son sanctuaire. En lui se marient l’esprit prophétique et l’esprit sacerdotal qui étaient restés souvent opposés : les rites – qui subsistent – sont valorisés par les sentiments qui les inspirent. Toute la doctrine d’Ézéchiel est centrée sur le renouvellement intérieur : il faut se faire un cœur nouveau et un esprit nouveau, 18.31, ou plutôt Dieu lui-même donnera un « autre » cœur, un cœur « nouveau », et mettra dans l’homme un esprit « nouveau », 11.19 ; 36.26. Comme pour la bienveillance divine qui prévient le repentir, on est ici au seuil de la théologie de la grâce, que développeront saint Jean et saint Paul.
Cette spiritualisation de toutes les données religieuses est le grand apport d’Ézéchiel. Quand on l’appelle le père du Judaïsme, on se réfère souvent à son souci de séparation du profane, de pureté légale, à ses minuties rituelles, et l’on pense aux Pharisiens. Cela est tout à fait injuste : Ézéchiel, comme Jérémie mais d’une autre manière, est à l’origine du courant spirituel très pur qui a traversé le judaïsme et débouche dans le Nouveau Testament. Jésus est le Bon Pasteur qu’Ézéchiel avait annoncé et il a inauguré le culte en esprit que celui-ci avait appelé.
Par un autre de ses aspects, Ézéchiel est à l’origine du courant apocalyptique. Ses visions grandioses préludent à celles de Daniel et il n’est pas étonnant que dans l’Apocalypse de saint Jean on retrouve si souvent son influence.