Le Fils de l'homme n'a pas où reposer la tête. Nulle part... mais pourquoi ? Pourquoi trouvons-nous un endroit où reposer la tête, tandis que Lui n'a pas de place ? Même le plus démuni des sans-abri de Moscou trouvera un coin chaud dans une gare ou ailleurs, mais notre Seigneur n'a pas de place. Pourquoi ?...
Le Fils de l'homme n'a pas où reposer la tête. Nulle part... mais pourquoi ? Pourquoi trouvons-nous un endroit où reposer la tête, tandis que Lui n'a pas de place ? Même le plus démuni des sans-abri de Moscou trouvera un coin chaud dans une gare ou ailleurs, mais notre Seigneur n'a pas de place. Pourquoi ? Il a pourtant pris place à des repas et fréquenté même des maisons riches, ce qui signifie que des gens fortunés L'ont accueilli chez eux. Pourquoi dit-Il donc qu'Il n'a pas où reposer la tête ? Se plaint-Il vraiment de Son dénuement et de Sa pauvreté ? Non, bien sûr.
On peut dire que notre première réaction à ces paroles est effectivement une pitié, un amour et une tendresse sans mesure. Combien d'expériences mystiques ces mots ont suscitées, combien de fois a-t-on parlé de donner au Seigneur son cœur pour qu'Il y repose la tête. Mais sont-ce là les seuls sentiments que le Seigneur veut éveiller en nous par les paroles de la lecture d'aujourd'hui ? S'il en était ainsi, Il ne ferait que Se plaindre et demander qu'on Le plaigne. On ne peut dire que cela soit entièrement absent, car le Seigneur a également assumé la nature humaine, dans laquelle est inscrit le désir d'amour et de tendresse, désir qui n'est pas pécheur en lui-même. Nous avons pourtant le sentiment qu'il ne faut pas s'arrêter à cette seule compréhension de Ses paroles : nous devons réfléchir plus profondément et chercher d'autres sens.
Quand un enfant est malade, quand il repose la nuit brûlant de fièvre, sa mère ne peut dormir. Même si rien ne dépend d'elle et qu'elle ne peut rien faire, elle ne peut reposer la tête et s'endormir. Mais dès que la fièvre tombe, le sommeil vient de lui-même. En réalité, notre monde est lui aussi terriblement malade. Réfléchissons : s'est-il écoulé une seule minute sur terre sans qu'un homme meure quelque part, sans qu'un malheur survienne ? Pour nous, le temps se partage entre la nuit et le jour ; pour le Seigneur, entre les mains duquel repose toute la terre, il n'y a ni nuit ni jour.
On se souvient de la « Prière du soir » du métropolite Antoine de Souroge : « Dans un hôpital ou dans la chambre d'un malade, il y a des gens qui ne dormiront pas parce qu'ils souffrent, parce qu'ils ont peur, parce qu'ils sont inquiets pour ceux qu'ils aiment, dont les uns portent avec eux le poids de leur maladie et dont les autres seront laissés orphelins par leur mort. Il y a des hommes dans la solitude de la prison ; certains sont jeunes, et quelque part au-delà des murs se trouve la jeune fille qu'ils aiment, il y a leurs enfants, leurs camarades, il y a la liberté, il y avait l'espérance, et maintenant il ne reste rien. Il existe aussi des prisons où les nuits sont terribles, où les interrogatoires vont commencer ; ils se prolongent de longues heures au cœur de la nuit ; quelqu'un sera battu, quelqu'un sera torturé. Ils retourneront dans leurs cellules épuisés et entreront dans un jour où ils n'auront aucune consolation, seulement la peur de la nuit à venir. Maintenant la nuit se referme sur eux, la peur enveloppe leur corps et leur âme. En outre, dans toutes les villes, il y a la nuit bruyante, la nuit des bars, la nuit des jeux de hasard, la nuit de l'ivrogne, la nuit où des jeunes gens et des jeunes filles perdront leur pureté ; la nuit où des époux, ayant oublié l'amour et saisis par le seul désir, seront durs l'un envers l'autre. Il y a des gens qui perdront leur honneur et qui auront honte de se réveiller le matin. »
Et en méditant les paroles du métropolite, on peut se demander : quand il existe de telles nuits sur terre, comment le Seigneur pourrait-Il dormir ?
46 o) La réponse topique à cette question est donnée au v. 48, et sous une forme plus primitive qu’en Mt 18.3-4 ou Mc 9.35. Le logion du v. 48, cf. Mt 18.5 ; Mc 9.37, est pris d’un autre contexte, cf. Mt 10.40.
49 p) Var. « nous l’en avons empêché ».
51 q) De 9.51 à 18.14 s’écarte de Mc et rassemble, dans le cadre littéraire, fourni par Mc 10.1, d’une montée vers Jérusalem, 9.53, 57 ; 10.1 ; 13.22, 33 ; 17.11 ; cf. 2.38, des matériaux qu’il a puisés dans un Recueil également utilisé par Mt et dans d’autres traditions qui lui sont propres. Tandis que Mt a dépecé ce Recueil pour en répartir les fragments dans tout son évangile, a préféré le reproduire en bloc, précisément dans cette section 9.51—18.14, dont il fournit l’apport principal.
51 r) L’« enlèvement » ou « assomption » de Jésus, cf. 2 R 2.9-11 ; Mc 16.19 ; Ac 1.2, 10-11 ; 1 Tm 3.16, comprend les derniers jours de sa destinée souffrante et les premiers de sa destinée glorieuse (passion, mort, résurrection et ascension). Pour le même ensemble, Jn emploiera le terme plus théologique « glorifier », Jn 7.39 ; 12.16, 23 ; 13.31s ; la crucifixion sera pour lui une « élévation », Jn 12.32.
53 s) Les Samaritains, toujours très mal disposés pour les Juifs, Jn 4.9, devaient se montrer particulièrement hostiles vis-à-vis des pèlerins de Jérusalem. Aussi évitait-on généralement leur territoire, cf. Mt 10.5. Luc et Jean (Jn 4.1-42) sont seuls à mentionner le passage de Jésus en terre schismatique, cf. 17.11, 16. De très bonne heure, la primitive Église imitera le Maître, Ac 8.5-25.
54 t) Add. « comme fit Élie ». Allusion à 2 R 1.10-12. Jacques et Jean se montrent de vrais « fils du tonnerre », Mc 3.17.
55 u) Add. « Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes. Car le Fils de l’homme n’est pas venu perdre les âmes des hommes, mais les sauver. » Leçon suspecte d’origine marcionite.
59 v) Add. « Seigneur », cf. Mt 8.21.
60 w) Le logion joue sur le double sens, physique et spirituel, du mot « mort ».
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.