Le sens de la parabole racontée par Jésus sur les appelés et les élus est tout à fait clair et ne nécessite aucune explication. Et pourtant, des questions demeurent. Et la plus importante d'entre elles est pratique, concernant notre propre choix spirituel et de vie. S'il s'agit de dire que seules des personnes défavorisées se retrouvent à table, cela signifie-t-il que...
Le sens de la parabole racontée par Jésus sur les appelés et les élus est tout à fait clair et ne nécessite aucune explication. Et pourtant, des questions demeurent. Et la plus importante d'entre elles est pratique, concernant notre propre choix spirituel et de vie. S'il s'agit de dire que seules des personnes défavorisées se retrouvent à table, cela signifie-t-il que pour nous aussi, si nous ne devenons pas nous-mêmes ainsi, il n'y aura pas de place à cette table ?
Il existe une réponse traditionnelle à cette question : ce qui compte, ce n'est pas ce que nous avons et ce dont nous disposons, mais notre attitude envers cela. Formellement, une telle réponse peut être considérée comme tout à fait correcte. Mais que signifie-t-elle pour nous au fond ? Et quel était, à proprement parler, le principal problème de ces personnes tout à fait prospères que le maître avait invitées à son festin ? Dans les biens ? Dans la prospérité matérielle ou la réussite dans la vie en tant que telle ? Probablement pas, après tout.
Chacune des personnes prospères invitées refuse celui qui appelle non pas parce qu'elle possède quelque chose, ni même parce qu'elle vient d'acquérir quelque chose d'important. Tous le refusent parce que leurs acquisitions (quelles qu'elles soient) leur dictent une logique de comportement bien déterminée, entièrement conditionnée par ce qui a été acquis. C'est cette logique qui les pousse à refuser l'invitation.
À première vue, on pourrait penser qu'il s'agit simplement dans ce cas d'un choix entre deux variantes de comportement alternatives, entre l'invitation et ses propres intérêts — en fin de compte, entre le monde et le Royaume. Mais si l'on réfléchit à la situation, il n'est pas difficile de remarquer qu'en réalité, le choix se fait entre les relations et leur absence. Le maître n'a pas convié ses invités chez lui sans raison, il était manifestement lié à eux par une amitié ancienne et, semblait-il, profonde. Mais il s'est avéré qu'au moment le plus joyeux et le plus important pour leur ami, chacun des invités a choisi non pas sa relation avec lui, mais son propre monde, sa propre vie, avec laquelle ils se sont isolés de la personne qui les invitait. Le choix ne se fait pas, au fond, entre différentes formes de vie spirituelle, mais entre la vie spirituelle et son absence, même si par maître on entend non pas le Messie, mais une personne tout à fait ordinaire : car la vie spirituelle, c'est précisément les relations, les relations avec Dieu, avec le Christ, avec le prochain.
Le refus des relations au profit de quoi que ce soit d'autre signifie en fait un refus de la vie spirituelle. Dans ce contexte, l'appel à ceux qui n'ont rien devient compréhensible : rien ne les empêche d'apprécier l'importance des relations qui leur sont offertes, puisqu'ils n'ont rien qui pourrait les masquer. L'option n'est peut-être pas la meilleure (après tout, chacun aimerait voir chez soi ses vieux amis, et non des gens de la rue, même ceux qui sont toujours prêts à venir), mais dans la situation actuelle — la seule possible.
21 r) Dans les écrits de Qumrân ces infirmes étaient exclus du combat eschatologique et du banquet qui le suivrait.
23 s) Après « les places et les rues de la ville » du v. 21, « les chemins et le long des clôtures » du v. 23 semblent être hors de la ville on pressent là deux catégories différentes, d’une part les pauvres et les « impurs » en Israël, d’autre part les païens. La « force » employée à introduire ces miséreux veut seulement exprimer le triomphe de la grâce sur leur impréparation, non une violation de leur conscience. On sait l’abus qui a été fait au cours de l’histoire de ce compelle intrare.
26 t) Hébraïsme, Jésus ne demande pas la haine, mais le détachement complet et immédiat, cf. 9.57-62.
26 u) « sa femme » propre à Luc, qui exprime ainsi sa tendance ascétique, cf. 1 Co 7. De même 18.29.
33 v) Luc ne semble pas établir de distinction entre les disciples. L’avertissement vaut pour tous. Cf. Mc 1.17.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.