On dirait qu’il n’y a rien de plus opposé que l’amour et la loi, l’amour et de sèches prescriptions religieuses. Pourtant Jean considère précisément l’accomplissement des commandements comme une manifestation de l’amour...
On dirait qu’il n’y a rien de plus opposé que l’amour et la loi, l’amour et de sèches prescriptions religieuses. Pourtant Jean considère précisément l’accomplissement des commandements comme une manifestation de l’amour ! Comment cela peut-il être ?
La réponse à cette question peut se trouver dans le fait que ce sont précisément les commandements donnés par Dieu, et d’abord le Décalogue, qui constituent le fondement de la Torah. Or la Torah ne se réduit pas à une législation ; au temps de l’apôtre, aussi bien dans la Synagogue que dans l’Église, étaient largement répandues les représentations de la Torah comme d’un axe spirituel intérieur sur lequel était fondée toute la vie de l’homme, tant la vie spirituelle que la vie en général. Cet axe spirituel était appelé Torah intérieure, et son cœur était constitué par les relations d’amour qui lient l’homme aussi bien à ses proches qu’à Dieu. Mais il était impossible de faire grandir en soi la Torah intérieure sans relations avec Dieu et avec les proches, et ces relations étaient réglées par les commandements. Ainsi l’accomplissement des commandements devenait expression et incarnation de l’amour, y compris de l’amour du prochain.
Mais à la lumière de la révélation chrétienne, de nouvelles connotations de sens s’ajoutaient à ces représentations traditionnelles. Et il s’agit avant tout, bien sûr, de cet amour dont le Sauveur Lui-même a parlé comme d’un « commandement nouveau ». Car un tel amour devient non seulement une relation, comme il l’était auparavant (du moins est-ce ainsi que les auteurs de la plupart des livres bibliques comprennent l’amour : pour eux, il est d’abord une relation à une autre personne, visant en premier lieu le bien de cette autre personne), mais aussi le milieu spirituel sans lequel il n’y a pas de Royaume. L’amour devient une sorte de nature du Royaume, sa substance spirituelle, de même que les éléments naturels deviennent la substance naturelle du monde non transfiguré. Et la forme qui donne qualité à cette substance, ce sont les relations d’amour qui lient tous ses habitants les uns aux autres comme au Christ. Dans une telle situation, la Torah intérieure n’est plus seulement l’axe spirituel de l’homme, mais aussi sa forme, déterminant sa propre qualité spirituelle et la qualité de sa vie spirituelle dans le Royaume.
Alors les paroles de l’apôtre acquièrent un sens nouveau : en effet, pour que l’amour devienne un milieu de vie pleinement organique pour l’homme, la Torah intérieure, impensable sans l’accomplissement des commandements, doit devenir pour lui l’unique forme. On se souvient alors involontairement des paroles du Sauveur disant qu’Il est venu non pour détruire la Torah, mais pour la mener à sa plénitude. À la plénitude propre au Royaume.
6 e) Ou « Ce commandement, vous devez l’observer tel que vous l’avez appris dans le début. »
En plus de l’évangile, trois épîtres nous ont été conservées par la tradition sous le nom de Jean. Elles offrent avec l’évangile sous sa forme actuelle une telle parenté littéraire et doctrinale qu’il est difficile de ne pas les attribuer au même auteur, probablement ce « Jean l’Ancien » dont parlait Papias (cf. 2 Jn 1 ; 3 Jn 1). La troisième épître est vraisemblablement la première en date ; elle tend à régler un conflit d’autorité qui avait surgi dans une des Églises relevant de l’autorité de Jean. La deuxième épître met en garde une autre Église particulière contre la propagande de faux docteurs niant la réalité de l’Incarnation. Quant à la première épître, de beaucoup la plus importante, elle se présente plutôt comme une lettre encyclique destinée aux communautés d’Asie, menacées par les déchirements des premières hérésies. Jean y a condensé l’essentiel de son expérience religieuse ; partant de thèmes parallèles successifs (lumière, 1 Jn 1.5s ; justice, 1 Jn 2.29s ; amour, 1 Jn 4.7-8s ; vérité, 1 Jn 5.6s), il veut montrer le lien intime qui existe entre notre état d’enfants de Dieu et la rectitude de notre vie morale, considérée comme fidélité au double commandement de la foi en Jésus et de l’amour fraternel (1 Jn 3.23-24). C’est un des écrits du NT les plus marqués par la pensée qui s’exprime dans les écrits de la secte de Qumrân : le double dualisme « lumière-ténèbres » et « vérité-mensonge » (1 Jn 1.5-7 ; 2.9-11 ; 2.21-22) ; le discernement des « esprits » (2 Jn 4.1-6) qui se termine par l’opposition entre « esprit de vérité et esprit d’erreur », comme à Qumrân. Dans l’évangile, une telle influence qumranienne est limitée à de rares passages, spécialement 3.19-21.
1 Jn 2.18-21 fait état d’un schisme qui se serait produit dans les milieux « johanniques ». Face à des dissidents tentés par la gnose, pour qui seul le message du Fils de Dieu compte, l’épître rappelle que le Sauveur du monde (1 Jn 4.14) était aussi un homme de chair (1 Jn 4.2 ; 2 Jn 7) et de sang (1 Jn 1.7 ; 5.5-6), avec un nom bien humain, Jésus (1 Jn 1.7 ; 2.22 ; 4.3 ; 5.1, 5), et que le disciple doit suivre son exemple (1 Jn 2.6 ; 3.16-18 ; 4.11, 20). De fait, la première épître contient une des affirmations les plus bouleversantes de toute la Bible : « Dieu est Amour » (1 Jn 4.8, 16).