Les paroles de l’apôtre sur les conditions dans lesquelles lui-même et ses frères dans la foi doivent vivre et témoigner peuvent paraître une déclaration de résistance héroïque, des paroles de héros qui s’opposent au monde entier et sont prêts à combattre jusqu’à la victoire finale. Sans doute en serait-il ainsi sans un « mais ». Paul comprend parfaitement qu’ici, dans ce monde en voie de transfiguration mais pas encore transfiguré, et donc encore plongé dans le mal, ils ne vaincront pas.
Bien sûr, cela n’enlève rien à l’héroïsme : la mort héroïque est une réalité que l’histoire connaît. Mais l’apôtre, manifestement, voit le sens non pas même dans la victoire, possible ou impossible, mais dans le fait même que, malgré tous les efforts du mal dans lequel gît le monde, eux n’ont pas disparu de ce monde ; ils sont toujours là et poursuivent leur œuvre, leur témoignage.
Une telle logique, du point de vue des lois du monde non transfiguré, paraît quelque peu étrange et, au minimum, sans perspective : les témoins ne pourront de toute façon pas changer radicalement la situation en leur faveur ; dès lors, quel sens ont tous leurs efforts ?
Mais du point de vue du Royaume, tout se met en place : de ce point de vue, il est tout à fait évident que, jusqu’au triomphe définitif du Royaume et à la pleine transfiguration du monde, il ne sera réellement pas possible de changer radicalement l’état des choses dans le monde. Mais le Royaume doit être présent dans le monde, présent comme Église, comme communauté de justes vivant de la vie du Royaume et témoignant de ce Royaume.
Ils ne pourront pas transformer le monde non transfiguré en paradis terrestre, mais ils sont capables de manifester une alternative à l’ordre existant des choses et de donner à ceux qui le cherchent la possibilité de participer à la vie du Royaume. Et c’est là la tâche principale de l’Église, telle que la comprennent Jésus Lui-même et tous les apôtres, y compris Paul, bien sûr. Quant à ses souffrances et à celles de ses compagnons de service, il n’en parle pas pour se vanter devant quelqu’un ou pour effrayer quelqu’un.
Il veut simplement, semble-t-il, dissiper l’illusion, qui commençait déjà à se répandre parmi une partie des chrétiens, selon laquelle l’Église pourrait un jour, d’une manière ou d’une autre, devenir une partie naturelle et organique de ce monde, y trouver sa place et même le transformer, sinon en paradis, du moins en quelque chose de plus digne qu’il ne l’est depuis la chute. Et l’apôtre ne se lasse pas de rappeler à tous que ces espérances sont illusoires. Or les illusions ne sont pas inoffensives, parce qu’elles détournent ceux qui s’y attachent de l’essentiel, du Royaume.