Bible-Centre

Lecture en trois ans pour le 2 août 2006

La Bible de Jérusalem (fr)

Ecclésiaste (or Qohélet), Chapitre 9

Deuxième partie> 1 Le Shéol pour tous., 13 Sagesse et folie.
Oui, j’ai pris tout cela à cœur et j’ai éprouvé tout cela,
à savoir que les justes, les sages et
leurs travaux sont dans la main de Dieu.
Soit l’amour, soit la haine, l’homme ne sait rien de tout ce qui l’attend.
Tout est le même pour tous : un sort unique,
pour le juste et le méchant,
pour le bon et le mauvais,
pour le pur et l’impur,
pour celui qui sacrifie et celui qui ne sacrifie pas,
pour le bon et le pécheur,
pour celui qui prête serment et celui qui craint de prêter serment.
C’est un mal, parmi tout ce qui se fait sous le soleil, qu’il y ait un même sort pour tous. Et le cœur des hommes est plein de méchanceté, la sottise est dans leur cœur durant leur vie et leur fin est chez les morts.
Mais il y a de l’espoir pour celui qui est lié à tous les vivants,
et un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort.
Les vivants savent au moins qu’ils mourront, mais les morts ne savent rien du tout. Il n’y a plus pour eux de rétribution, puisque leur souvenir est oublié.
Leur amour, leur haine, leur jalousie ont déjà péri, et ils n’auront plus jamais part à tout ce qui se fait sous le soleil.
Va, mange avec joie ton pain
et bois de bon cœur ton vin,
car Dieu a déjà apprécié tes œuvres.
En tout temps porte des habits blancs
et que le parfum ne manque pas sur ta tête.
Prends la vie avec la femme que tu aimes,
tous les jours de la vie de vanité que Dieu te donne sous le soleil,
tous tes jours de vanité,
car c’est ton lot dans la vie
et dans la peine que tu prends sous le soleil.
10 Tout ce que ta main trouve à faire, fais-le
tant que tu en as la force,
car il n’y a ni œuvre, ni réflexion, ni savoir, ni sagesse
dans le Shéol où tu t’en vas.
11 J’ai vu encore sous le soleil
que la course ne revient pas aux plus rapides,
ni le combat aux héros,
qu’il n’y a pas de pain pour les sages,
pas de richesse pour les intelligents,
pas de faveur pour les savants :
temps et contretemps leur arrivent à tous.
12 Mais l’homme ne connaît pas son heure.
Comme les poissons pris au filet perfide,
comme les oiseaux pris au piège,
ainsi sont surpris les enfants des hommes au temps du malheur,
quand il fond sur eux à l’improviste.
13 Voici encore quelle sorte de sagesse j’ai vue sous le soleil, et elle me paraît importante :
14 Il y avait une ville, petite, avec peu d’habitants. Un grand roi vint contre elle ; il l’assiégea et bâtit contre elle de grands ouvrages.
15 Mais il trouva devant lui un homme pauvre et sage qui sauva la ville par sa sagesse. Or personne n’a gardé le souvenir de cet homme pauvre.
16 Alors je dis :La sagesse vaut mieux que la force,
mais la sagesse du pauvre est méconnue
et ses paroles, personne ne les écoute.
17 On écoute les paroles calmes des sages plus que les cris de celui qui commande aux insensés.
18 Mieux vaut la sagesse que les armes,
mais un seul pécheur annule beaucoup de bien.
Notes:
Commentaire sur le fragment en cours
Commentaire sur le livre
Notes sur la partie

1 e) Texte repris par Sg 3.1, mais dans la perspective de l’immortalité.


1 f) Littéralement « tout ce qui est devant eux ». Grec, Sym., Vulg. ont compris ensuite « La vanité (hebel) en eux tous ».


2 g) « et le mauvais » versions, absent de l’hébr. Ce stique serait une addition.


3 h) « leur fin » ’aharîtam Sym. ; « après eux » ’aharayw hébr.


4 i) « est lié » qeré, versions ; « est choisi » hébr. ketib.


6 j) La certitude de la mort va rendre plus discrète l’invitation à la joie, vv. 7-8, cf. Qo 2.24, qui s’achève par le conseil de fidélité à l’amour d’une vie entière, jusqu’à la séparation définitive, au sujet de laquelle aucune consolation n’est entrevue.


14 k) « ouvrages » (ou « terrassements ») versions ; « filet » (ou « piège ») hébr.


Ce petit livre s’intitule « Propos de Qohélet, fils de David, roi à Jérusalem ». Le mot « Qohélet », cf. Ec 12, 12 ; 7.27 ; 12.8-10, n’est pas un nom propre mais un nom commun employé parfois avec l’article ; bien que sa forme soit féminine, il se construit au masculin. D’après l’explication la plus vraisemblable, c’est un nom de fonction qui désigne celui qui parle dans l’assemblée (qahal, en grec ekklèsia, d’où les titres latin et français, transcrits de la Bible grecque), en somme le « Prédicateur ». Il est dit « fils de David et roi dans Jérusalem », cf. Ec 1.12, et, bien que le nom ne soit pas écrit, il est certainement identifié avec Salomon à qui le texte fait clairement allusion, Ec 1.16 (cf. 1 R 3.12 ; 5.10-11 ; 10.7) ou Ec 2.7-9 (cf. 1 R 3.13 ; 10.23). Mais cette attribution n’est qu’une fiction littéraire de l’auteur qui met ses réflexions sous le patronage du plus illustre des sages d’Israël. La langue du livre et sa doctrine, sur laquelle on va revenir, interdisent de le placer avant l’Exil. On a souvent contesté l’unité d’auteur et l’on a distingué deux, trois, quatre et jusqu’à huit mains différentes. Mais beaucoup d’incohérences s’expliquent si l’on discerne un certain nombre de citations faites par Qohélet et ensuite critiquées par lui. L’épilogue (Ec 12.9-14) est dû à deux mains distinctes : l’une (9-11) est celle d’un disciple fervent ; la seconde (12-14), d’un juif pieux qui exhorte à craindre Dieu et à observer ses commandements.

Comme en d’autres livres sapientiaux, ainsi Job et l’Ecclésiastique, pour ne rien dire des Proverbes qui sont composites, la pensée va et vient, elle se reprend et se corrige. Il n’y a pas de plan défini, mais ce sont des variations sur un thème unique, la vanité des choses humaines, qui est affirmé au début et à la fin du livre, Ec 1.2, 12.8. Tout est décevant : la science, la richesse, l’amour, la vie même. Celle-ci n’est qu’une suite d’actes décousus et sans portée, Ec 3.1-11, qui s’achève par la vieillesse, Ec 12.1-7, et par la mort, laquelle frappe également sages et fous, riches et pauvres, bêtes et hommes, Ec 3.14-20. Le problème de Qohélet est celui de Job : le bien et le mal ont-ils leur sanction ici-bas ? Et, comme la réponse de Job, celle de Qohélet est négative, car l’expérience contredit les solutions reçues, Ec 7.25-8.14. Seulement, Qohélet est un homme en bonne santé, il ne cherche pas comme Job les raisons de la souffrance, il constate l’inanité du bonheur et il se console en cueillant les joies modestes que peut donner l’existence, Ec 3.12-13 ; 8.15 ; 9.7-9. Disons plutôt qu’il cherche à se consoler, car il est d’un bout à l’autre insatisfait. Le mystère de l’au-delà le tourmente, sans qu’il entrevoie une solution au problème du Shéol, Ec 3.21 ; 9.10 ; 12.7. Mais Qohélet est un croyant et, s’il est déconcerté par le tour que Dieu donne aux affaires humaines, il affirme que Dieu n’a pas de comptes à rendre, Ec 3.11, 14 ; 7.13, qu’on doit accepter de sa main les épreuves comme les joies, Ec 7.14 (cf. 1 S 2.6 ; Jb 2.10). À Qohélet comme à Job, la réponse ne peut être donnée que par l’affirmation d’une sanction d’outre-tombe.

Le livre a le caractère d’une œuvre de transition. Les assurances traditionnelles sont ébranlées mais rien de ferme ne les remplace encore. Dans ce tournant de la pensée hébraïque, on a cherché à discerner des influences étrangères qui se seraient exercées sur Qohélet. Il faut écarter les rapprochements souvent proposés avec les courants philosophiques du stoïcisme, de l’épicurisme et du cynisme, que Qohélet aurait pu connaître par l’intermédiaire de l’Égypte hellénisée ; aucun de ces rapprochements n’est décisif et la mentalité de l’auteur est très éloignée de celle des philosophes grecs. On a établi des parallèles, en apparence plus valables, avec des compositions égyptiennes comme le Dialogue du Désespéré avec son âme ou les Chants du Harpiste et, plus récemment, avec la littérature mésopotamienne de sagesse et avec l’Épopée de Gilgamesh où figure déjà le proverbe « le fil triple ne rompt pas » (cf. Ec 4.1), ainsi que l’exhortation au Carpe Diem (cf. Ec 9.7ss.). Mais on ne peut démontrer l’influence directe d’aucune de ces œuvres. Les rencontres se font sur des thèmes qui sont parfois très anciens et qui étaient devenus le bien commun de la sagesse orientale. C’est sur cet héritage du passé que Qohélet a exercé sa réflexion personnelle, comme le dit son éditeur, Ec 12.9.

Qohélet est un Juif de Palestine, probablement de Jérusalem même. Il écrit un hébreu tardif, semé d’aramaïsmes, et il emploie deux mots perses (pardes, Ec 2.5 ; pitgam, Ec 8.11). Cela suppose une date assez postérieure à l’Exil, mais antérieure au début du IIe siècle av. J.-C., où Ben Sira a utilisé le livret ; de fait, la paléographie situe aux environs de 150 av. J.-C. des fragments de Qo trouvés dans les grottes de Qumrân. Le IIIe siècle est donc la date de composition la plus vraisemblable. C’est le temps où la Palestine, soumise aux Ptolémées, est atteinte par le courant humaniste et ne connaît pas encore le sursaut de foi et d’espérance de l’époque des Maccabées.

Le livre ne marque qu’un moment dans le développement religieux et il ne faut pas le juger en le détachant de ce qui l’a précédé et de ce qui le suivra. En soulignant l’insuffisance des conceptions anciennes et en forçant les esprits à affronter les énigmes humaines, il appelle une révélation plus haute. Il donne une leçon de détachement des biens terrestres et, en niant le bonheur des riches, il prépare le monde à entendre que « bienheureux sont les pauvres », Lc 6.20.

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