L'image de Babylone en train de périr était très actuelle à la fin de l'époque de l'exil. En effet, la chute de la Babylonie et de sa capitale fut inattendue et très impressionnante. Elle fut d'autant plus inattendue que Babylone était une forteresse de premier ordre, préparée à un long siège...
L'image de Babylone en train de périr était très actuelle à la fin de l'époque de l'exil. En effet, la chute de la Babylonie et de sa capitale fut inattendue et très impressionnante. Elle fut d'autant plus inattendue que Babylone était une forteresse de premier ordre, préparée à un long siège. Les historiens discutent encore des raisons de la fin si rapide de cette ville, en supposant une trahison dans les rangs de ses défenseurs. Mais, dans la période postexilique, Babylone devint le symbole de la lutte contre Dieu, et c'est précisément dans ce sens qu'elle apparaît aussi bien dans les prophéties d'Isaïe de Babylone que dans les livres du Nouveau Testament, en particulier dans le livre de l'Apocalypse.
Bien sûr, la captivité babylonienne contribua beaucoup à cette réinterprétation de l'image de Babylone. Mais il ne s'agit pas seulement d'elle. Il s'agit de l'esprit impérial qui traversait la vie du royaume néo-babylonien. Et de l'esprit de la civilisation moderne comme telle. Bien sûr, il nous est difficile aujourd'hui de considérer la civilisation babylonienne comme moderne ; pour nous, c'est l'Antiquité. Mais elle portait déjà en elle cet esprit d'affirmation de soi qui est propre à toutes les civilisations, anciennes comme nouvelles. Et il ne s'agit même pas ici de la conscience de la puissance technique ni du sentiment de sécurité, mais du sentiment d'autosuffisance. L'homme imprégné de l'esprit de la civilisation est convaincu qu'il est protégé des imprévus et qu'il maîtrise la situation.
Bien sûr, toute technologie peut, en tout temps, connaître une panne ; mais cette panne est perçue comme une anomalie, comme une situation extraordinaire qu'on peut et qu'on doit liquider, éliminer et, autant que possible, empêcher à l'avenir. L'homme de la civilisation n'éprouve habituellement pas sa dépendance envers les puissances supérieures. Et si cette expérience apparaît, cela signifie que l'homme a cessé d'être porteur de son esprit. C'est précisément pour cette raison, et non à cause de la perversité ou de la malveillance des technologies en elles-mêmes, que toutes les grandes civilisations sont condamnées. Dieu n'abandonne pas l'homme, et tôt ou tard vient inévitablement le moment où cet homme se lasse de la civilisation.
Depuis assez longtemps déjà, les historiens ont remarqué le phénomène d'une sorte de fatigue des civilisations, fatigue psychologique et sociale qui s'accumule en elles avec le temps, un peu comme la fatigue peut s'accumuler avec le temps dans des structures métalliques. Mais presque aucun d'eux n'a considéré les causes spirituelles de cette fatigue des civilisations. Or la fatigue spirituelle se révèle justement être la cause principale de leur chute : résister à Dieu, tenter de s'enfermer loin de Lui, ne finit jamais bien. C'est toujours une voie vers nulle part. Vers le néant historique.
46:1 u) Le prophète entrevoit la prise de Babylone par Cyrus. Les dieux du panthéon assyro-babylonien, Bel, dieu du ciel, et Nebo, dieu de la sagesse, sont écrasés. Les Babyloniens s’enfuient, emportant leurs dieux, c’est-à-dire les idoles qui les représentent.
46:3 v) À l’inverse des idolâtres qui « portent » leurs dieux dans leur fuite, c’est Yahvé qui a « porté » Israël depuis les origines. — « Depuis votre naissance, ... depuis le berceau » litt. « depuis les entrailles, ... depuis le sein ».
46:5 w) L’opposition entre les dieux babyloniens vaincus et Yahvé, Dieu d’Israël triomphant, amène le prophète à reprendre l’argument de la puissance incomparable du vrai Dieu, cf. 44.7 ; 41.21-29 ; 42.8 ; 43.8-13.
46:6 x) « balance » litt. « roseau », c’est-à-dire le fléau de la balance.
46:8 y) Sens incertain. On corrige parfois en « soyez confus », mais le grec « soyez fermes » semble appuyer la traduction proposée.
46:11 z) Cyrus, qui fond sur ses ennemis comme un oiseau de proie. Le terme n’est pas péjoratif.
47:1 a) Ce poème est une qîna, c’est-à-dire une lamentation au rythme dissymétrique. C’est le seul exemple chez le Second Isaïe d’un de ces oracles contre les nations qu’on trouve chez les autres prophètes ; son style rappelle les oracles de châtiment contre Jérusalem.
47:1 b) Littéralement « Vierge de la fille de Babylone », expression fréquente pour désigner une ville ou un pays personnifiés, cf. 37.22 ; 2 R 19.21 ; Lm 2.13 (Sion) ; 23.12 (Sidon) ; Jr 46.11 (l’Égypte) ; Lm 1.15 (Juda) ; Jr 14.17 (« mon peuple »).
47:3 c) « ne s’opposera » conj. ; l’hébr. a la première personne.
47:4 d) Ce v., sans verbe dans l’hébr., peut être une glose ; mais le grec, qu’on suit ici, ajoute « a dit ».
47:8 e) Babylone semble vouloir s’égaler à Yahvé, cf. 42.8 ; 45.14 ; 46.9. Elle sera châtiée de son orgueil.
47:15 f) Le terme signifie habituellement « marchands » (étymologiquement « ceux qui vont et viennent »?) ; mais en le rapprochant d’un mot identique en akkadien, on peut le comprendre au sens de « devin », « enchanteur », cf. vv. 9, 12-13.
Le prophète Isaïe est né aux environs de 765 av. J.-C. L’année de la mort du roi Ozias, en 740, il reçut dans le Temple de Jérusalem sa vocation prophétique, la mission d’annoncer la ruine d’Israël et de Juda en punition des infidélités du peuple, 6.1-13. Il exerça son ministère pendant quarante ans, qui furent dominés par la menace grandissante que l’Assyrie fit peser sur Israël et sur Juda. On distingue quatre périodes entre lesquelles on peut, avec plus ou moins d’assurance, répartir les oracles du prophète.
Cette participation active aux affaires de son pays fait d’Isaïe un héros national. Il est aussi un poète de génie. L’éclat de son style, la nouveauté de ses images font de lui le grand « classique » de la Bible. Ses compositions ont une force concise, une majesté, une harmonie qui ne seront plus jamais atteintes. Mais sa grandeur est d’abord religieuse. Isaïe a été marqué pour toujours par la scène de sa vocation dans le Temple, où il a eu la révélation de la transcendance de Dieu et de l’indignité de l’homme. Son idée de Dieu a quelque chose de triomphal et d’effrayant aussi : Dieu est le Saint, le Fort, le Puissant, le Roi. L’homme est un être souillé par le péché, dont Dieu demande réparation. Car Dieu exige la justice dans les relations sociales et aussi la sincérité dans le culte qu’on lui rend. Il veut qu’on soit fidèle. Isaïe est le prophète de la foi et, dans les crises graves que traverse sa nation, il demande qu’on se confie en Dieu seul : c’est l’unique chance de salut. Il sait que l’épreuve sera sévère, mais il espère qu’un « reste » sera épargné, dont le Messie sera le roi. Isaïe est le plus grand des prophètes messianiques. Le Messie qu’il annonce est un descendant de David, qui fera régner sur terre la paix et la justice et répandra la connaissance de Dieu, 2.1-5 ; 7.10-17 ; 9.1-6 ; 11.1-9 ; 28.16-17.
Un tel génie religieux a profondément marqué son époque et a fait école. On conserva ses paroles et on y ajouta. Le livre qui porte son nom est le résultat d’un long travail de composition dont il est impossible de restituer toutes les étapes. Le plan définitif rappelle celui de Jérémie (d’après le grec) et d’Ézéchiel : 1-12, oracles contre Jérusalem et Juda ; 13-23, oracles contre les nations ; 24-35, promesses. Mais ce plan n’est pas rigide ; d’autre part, l’analyse a montré que le livre ne suivait qu’imparfaitement l’ordre chronologique de la carrière d’Isaïe. Il a été formé à partir de plusieurs collections d’oracles. Certains groupements remontent au prophète lui-même, cf. 8.16 ; 30.8. Ses disciples, immédiats ou lointains, ont réuni d’autres ensembles, glosant parfois les paroles du maître ou y ajoutant. Les oracles contre les nations, groupés dans 13-23, ont accueilli des pièces postérieures, en particulier 13-14 contre Babylone (exilique). Des additions plus étendues sont : « l’Apocalypse d’Isaïe », 24-27, que son genre littéraire et sa doctrine ne permettent pas de mettre plus haut que le Ve siècle av. J.-C. ; une liturgie prophétique d’après l’Exil, 33 ; une « petite Apocalypse », 34-35, qui dépend du Second Isaïe. Enfin, on a mis en appendice le récit de l’action d’Isaïe lors de la campagne de Sennachérib, 36-39, emprunté à 2 R 18-19 avec l’insertion d’un psaume post-exilique mis dans la bouche d’Ézéchias, 38 9-20.
Le livre a reçu des additions encore plus considérables. Les chap. 40-55 ne peuvent pas être l’œuvre du prophète du VIIIe siècle. Non seulement son nom n’y est jamais mentionné, mais le cadre historique est postérieur d’environ deux siècles : Jérusalem est prise, le peuple est captif en Babylonie, Cyrus est déjà en scène et il sera l’instrument de la délivrance. Certes, la toute-puissance divine pourrait transporter un prophète dans un avenir éloigné, le couper du présent et changer ses images et ses pensées. Mais cela suppose un dédoublement de sa personnalité et un oubli de ses contemporains – vers lesquels il a été envoyé – qui sont sans exemple dans la Bible et contraires à la notion même de la prophétie, qui ne fait intervenir l’avenir que comme un enseignement pour le présent. Ces chapitres contiennent la prédication d’un anonyme, un continuateur d’Isaïe et un grand prophète comme lui, que, faute de mieux, nous appelons le Deutéro-Isaïe ou le Second Isaïe. Il a prêché en Babylonie entre les premières victoires de Cyrus, en 550 av. J.-C., qui laissaient présager la ruine de l’empire babylonien, et l’édit libérateur de 538, qui permit les premiers retours. Le recueil, sans être réellement composé, offre plus d’unité que les chap. 1-39. Il s’ouvre par l’équivalent d’un récit de vocation prophétique, 40.1-11, et il s’achève par une conclusion, 55.6-13. D’après ses premiers mots : « Consolez, consolez mon peuple », 40.1, on l’appelle le « livre de la Consolation d’Israël ».
C’est en effet son thème principal. Les oracles des chap. 1-39 étaient généralement menaçants et pleins d’allusions aux événements des règnes d’Achaz et d’Ézéchias ; ceux des chap. 40-55 sont détachés de ce contexte historique et ils sont consolants. Le jugement a été accompli par la ruine de Jérusalem, le temps de la restauration est proche. Ce sera un complet renouveau et cet aspect est souligné par l’importance donnée au thème de Dieu créateur joint à celui de Dieu sauveur. Un nouvel Exode, plus merveilleux que le premier, ramènera le peuple à une nouvelle Jérusalem, plus belle que la première. Cette distinction entre deux temps, celui des « choses passées » et celui des « choses à venir », marque le début de l’eschatologie. Par rapport au premier Isaïe, la pensée est plus théologiquement construite. Le monothéisme est affirmé doctrinalement et la vanité des faux dieux est démontrée par leur impuissance. La sagesse et la providence insondables de Dieu sont mises en relief. L’universalisme religieux s’exprime clairement pour la première fois. Ces vérités sont dites sur un ton enflammé et avec un rythme bref, qui manifestent l’urgence du salut.
Dans le livre sont enclavées quatre pièces lyriques, les « chants du Serviteur », 42.1-4 (5-9) ; 49.1-6 ; 50.4-9 (10-11) ; 52.13–53.12. Ils présentent un parfait serviteur de Yahvé, rassembleur de son peuple et lumière des nations, qui prêche la vraie foi, qui expie par sa mort les péchés du peuple et est glorifié par Dieu. Ces passages sont parmi les plus étudiés de l’Ancien Testament et l’on ne s’accorde ni sur leur origine ni sur leur signification. L’attribution des trois premiers chants au Second Isaïe reste très vraisemblable ; il est possible que le quatrième soit l’œuvre d’un de ses disciples. L’identification du Serviteur est très discutée. On y a souvent vu une figure de la communauté d’Israël, à laquelle d’autres passages du Second Isaïe donnent effectivement le titre de « serviteur ». Mais les traits individuels sont trop marqués et c’est pourquoi d’autres exégètes, qui forment actuellement la majorité, reconnaissent dans le Serviteur un personnage historique du passé ou du présent ; dans cette perspective, l’opinion la plus attrayante est celle qui identifie le Serviteur avec le Second Isaïe lui-même ; le quatrième chant aurait été ajouté après sa mort. On a combiné aussi les deux interprétations en considérant le Serviteur comme un individu incorporant les destinées de son peuple.
De toute manière, une interprétation qui se limiterait au passé ou au présent ne rend pas suffisamment compte des textes. Le Serviteur est le médiateur du salut à venir et cela justifie l’interprétation messianique qu’une partie de la tradition juive elle-même a donnée de ces passages, moins l’aspect de la souffrance. Ce sont au contraire les textes sur le Serviteur souffrant et son expiation vicaire que Jésus a retenus en les appliquant à lui-même et à sa mission, Lc 22.19-20, 37 ; Mc 10.45, et la première prédication chrétienne a reconnu en lui le Serviteur parfait annoncé par le Second Isaïe, Mt 12.17-21 ; Jn 1.29.
La dernière partie du livre, chap. 56-66, a été considérée comme l’œuvre d’un autre prophète qu’on a appelé le « Trito-Isaïe », le Troisième Isaïe. On reconnaît généralement aujourd’hui que c’est un recueil composite. Le Psaume de 63.7–64.11 paraît antérieur à la fin de l’Exil ; l’oracle de 66.1-4 est contemporain de la reconstruction du Temple vers 520 av. J.-C. La pensée et le style des chap. 60-62 les apparentent de très près au Second Isaïe. Les chap. 56-59, dans leur ensemble, peuvent dater du Ve siècle av. J.-C. Les chap. 65-66 (sauf 66.1-4), qui ont une forte saveur apocalyptique, ont été datés de l’époque grecque par certains exégètes, mais d’autres les placent au lendemain du retour de l’Exil. Prise en général, cette troisième partie du livre apparaît comme l’œuvre des continuateurs du Second Isaïe ; c’est le dernier produit de la tradition isaïenne qui a prolongé l’action du grand prophète du VIIIe siècle.
On a retrouvé dans une grotte du bord de la mer Morte un manuscrit complet d’Isaïe datant probablement du IIe siècle avant notre ère. Il s’écarte du texte massorétique par une orthographe particulière et par des variantes dont certaines sont utiles pour l’établissement du texte. Elles sont indiquées dans les notes par le sigle 1 QIsa.