2 Il prit la parole et dit: |
3 Périsse le jour qui me vit naître et la nuit qui a dit: " Un garçon a été conçu! " |
Telle est la première réaction de Job aux malheurs qui se sont abattus sur lui : il commence par maudire le jour de sa naissance. Il faut dire que chez les Juifs, du moins dans l'Antiquité, il n'était pas d'usage de célébrer l'anniversaire de naissance d'un homme. L'homme venait seulement de venir au monde ; il n'y avait rien de remarquable dans ce fait en soi, et si l'on devait célébrer certains événements de la vie d'un homme, c'étaient ceux qui témoignaient de ses réalisations dans ce monde, non son apparition même à la lumière. Mais maudire le jour de sa propre naissance ne serait évidemment venu à l'esprit de personne. Même une mauvaise vie était considérée comme meilleure que la mort, meilleure que le shéol qui attendait chacun au bout du chemin : on n'attendait pas de rétribution après la mort, le shéol était le même pour tous.
Job considère la vie, du moins la sienne, précisément comme un mal. Un mal plus grand encore que le shéol. C'était pour le moins étrange. S'il s'était agi, par exemple, d'un bouddhiste, un tel discours aurait été tout à fait compréhensible : pour un bouddhiste, la vie est précisément un mal, et toute vie, même très heureuse. Parce que même la vie la plus heureuse est pleine de souffrances et se termine d'une manière qui n'a rien d'heureux. Mais Job n'est pas bouddhiste. Et il n'a pas haï la vie pour des considérations générales. Cette vie est simplement devenue soudain pour lui insupportable. À cause de la maladie et des autres malheurs ? Peut-être, bien sûr.
Mais il ne s'agit pas seulement, ni même tellement, des maladies et des malheurs. Job lui-même dit que ce qu'il redoutait lui est précisément arrivé. Et il ne s'agit manifestement pas des maladies et des malheurs en tant que tels. Ce n'est pas par hasard que Job est présenté dans le livre comme un juste idéal, tel qu'en général il n'en existe pas dans la vie. L'auteur en avait besoin. Parce qu'un tel juste, selon les représentations religieuses généralement admises de son époque, celle de l'auteur, ne devrait pas souffrir. Les justes ne souffrent pas, ce sont les pécheurs qui souffrent. Il semblerait que dans la Bible, même dans les livres de l'Ancien Testament, il soit question plus qu'assez de la souffrance des justes.
Mais ici, il n'y a tout de même pas cette logique évangélique qui décrit la souffrance du juste comme conséquence inévitable de l'incompatibilité entre la justice et le monde qui gît dans le mal. Ici, la souffrance du juste reste une anomalie, même trop fréquente, même souvent prolongée. Et voici que le juste parfait pose enfin, pour la première fois dans l'histoire du peuple de Dieu, la question de front : pourquoi donc moi, juste, devrais-je souffrir ? Et si le juste souffre, peut-on considérer la vie comme un bien ? Ne serait-elle pas du tout un don de Dieu, mais une punition de Sa part ?
1 Enfin Job ouvrit la bouche et maudit le jour de sa naissance. |
2 Il prit la parole et dit: |
3 Périsse le jour qui me vit naître et la nuit qui a dit: " Un garçon a été conçu! " |
4 Ce jour-là, qu'il soit ténèbres, que Dieu, de là-haut, ne le réclame pas, que la lumière ne brille pas sur lui! |
5 Que le revendiquent ténèbre et ombre épaisse, qu'une nuée s'installe sur lui, qu'une éclipse en fasse sa proie! |
6 Oui, que l'obscurité le possède, qu'il ne s'ajoute pas aux jours de l'année, n'entre point dans le compte des mois! |
7 Cette nuit-là, qu'elle soit stérile, qu'elle ignore les cris de joie! |
8 Que la maudissent ceux qui maudissent les jours et sont prêts à réveiller Léviathan! |
9 Que se voilent les étoiles de son aube, qu'elle attende en vain la lumière et ne voie point s'ouvrir les paupières de l'aurore! |
10 Car elle n'a pas fermé sur moi la porte du ventre, pour cacher à mes yeux la souffrance. |
11 Pourquoi ne suis-je pas mort au sortir du sein, n'ai-je péri aussitôt enfanté? |
12 Pourquoi s'est-il trouvé deux genoux pour m'accueillir, deux mamelles pour m'allaiter? |
13 Maintenant je serais couché en paix, je dormirais d'un sommeil reposant, |
14 avec les rois et les grands ministres de la terre, qui se sont bâti des mausolées, |
15 ou avec les princes qui ont de l'or en abondance et de l'argent plein leurs tombes. |
16 Ou bien, tel l'avorton caché, je n'aurais pas existé, comme les petits qui ne voient pas le jour. |
17 Là prend fin l'agitation des méchants, là se reposent les épuisés. |
18 Les captifs de même sont laissés tranquilles et n'entendent plus les cris du surveillant. |
19 Là voisinent petits et grands et l'esclave est libéré de son maître. |
20 Pourquoi donner à un malheureux la lumière, la vie à ceux qui ont l'amertume au cœur, |
21 qui aspirent après la mort sans qu'elle vienne, fouillent à sa recherche plus que pour un trésor? |
22 Ils se réjouiraient en face du tertre funèbre, exulteraient de trouver la tombe. |
23 Pourquoi ce don à l'homme dont la route est cachée et que Dieu entoure d'une haie? |
24 Pour nourriture, j'ai mes soupirs, comme l'eau s'épanchent mes rugissements. |
25 Toutes mes craintes se réalisent et ce que je redoute m'arrive. |
26 Pour moi, ni tranquillité, ni paix, ni repos : rien que du tourment! |
Les premières paroles de Job furent des paroles de malédiction. Il maudit le jour de sa naissance (v. 3-10). Bien sûr, la première idée qui pourrait venir à l'esprit est que Job est simplement fatigué, fatigué des souffrances qui se sont abattues sur lui avec une régularité effrayante tout récemment. C'est pourquoi il rêve du shéol, du monde des ombres, où tous sont égaux et où cessent toutes les souffrances (v. 11-19). Pour bien percevoir ces plaintes, il importe de se rappeler que les Juifs de l'Antiquité n'avaient pas de représentation de la rétribution après la mort sous la forme qui s'est si largement répandue dans le milieu chrétien à partir du haut Moyen Âge, lorsque se formaient les représentations devenues ensuite traditionnelles du paradis et de l'enfer.
Le judaïsme de l'époque postexilique, où fut écrit le Livre de Job, ne connaissait que l'enseignement sur le dernier Jugement, sur la résurrection universelle au jour du Jugement et sur le Royaume messianique qui devait venir au jour de l'avènement du Messie, lequel, dans la conscience des Juifs croyants de cette époque, était déjà inséparable du jour du Jugement et de la résurrection universelle. Quant à l'après-mort, on pensait qu'il était le même pour tous: après la mort, l'homme devenait une ombre et descendait au shéol, qui était la demeure des ombres. La mort égalisait tous les hommes, et la rétribution ne pouvait venir avant le jour du Jugement et de la résurrection universelle.
Mais Job n'avait rien à perdre, et il était prêt à partir dans le monde des ombres. Et pourtant les choses n'étaient pas si simples. Pour Job, ce qui se révèle apparemment le plus terrible, ce n'est pas qu'il souffre, mais l'absence d'issue de ces souffrances, leur totale absence de motif et l'impasse provoquée par cette absence de motif (v. 20-23). Le juste ne méritait pas la souffrance, et Job avait toutes les raisons de s'étonner; mais le plus terrible était que, ne sachant pas de quoi il était coupable, Job ne pouvait rien faire pour changer la situation. Sa religion liait les souffrances au péché et à l'impiété, à ce qui était pour Job plus terrible que toutes les souffrances. Il lui semblait que Dieu le punissait comme on punit les impies pour leurs péchés, qu'il était lui-même devenu un impie pour Dieu, et il ne pouvait rien y avoir de pire qu'un tel retournement (v. 24-26). Mais le plus terrible était que la religiosité de Job ne pouvait en rien l'aider. Il offrait des sacrifices de purification même lorsqu'il pouvait supposer un péché là où, très possible, il n'y en avait pas du tout; mais maintenant il ne comprenait pas de quoi il devait se repentir ni de quoi il devait être purifié.
1 Enfin Job ouvrit la bouche et maudit le jour de sa naissance. |
2 Il prit la parole et dit: |
3 Périsse le jour qui me vit naître et la nuit qui a dit: " Un garçon a été conçu! " |
Encore—mais pourquoi ? Nous avons tellement envie d’ouvrir la Bible et d’y lire quelque chose... qui affirme la vie... Or l’Église ne nous propose rien de moins que des paroles de désespoir. Pourquoi ? Peut-être cela sera-t-il plus clair pour celui qui a touché le fond de l’abîme du désespoir—et qui est pourtant revenu à la lumière. Lorsque l’on s’y trouve, on pense être la seule personne aussi malheureuse au monde, et que personne, absolument personne, ne peut imaginer combien on souffre et combien on a peur... Lorsque l’on n’y est jamais allé, on n’y pense pas... Mais l’Église nous propose de vivre la situation du désespoir—ensemble. Peut-être seul avec Dieu. Peut-être avec l’un de nos frères.
La lecture d’aujourd’hui nous dit que la « vallée de la mort » est parfois une étape nécessaire. Nous ne devons pas fermer les yeux et faire comme si elle n’existait pas. Nous ne devons pas encourager celui qui traverse cette vallée par des slogans faussement joyeux. Il faut comprendre qu’elle existe et que Dieu nous conduit par la main même à travers cette vallée, même si nous ne ressentons pas Sa présence.
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