RÉFLEXIONS pour Jb 21:1-34 — le 5 février 2015

RÉFLEXIONS pour Jb 21:1-34

Job n'a visiblement aucune peine à réfuter tous les arguments de ses amis concernant la rétribution des justes et le châtiment des pécheurs. Du moins en ce qui concerne ce monde. Cela n'a rien d'étonnant : ce monde est plongé dans le mal, et il serait étrange que la justice gouverne son existence. Dans un monde déchu, seul le péché peut régner, et Job le comprend parfaitement.

Ses amis aussi, d'ailleurs, mais ils essaient malgré tout de réfuter l'évidence en invoquant les écrits traditionnels des sages. Toutefois, ils négligent un point essentiel : tous les textes qu'ils citent, directement ou indirectement, présupposent ce que les théologiens appellent parfois aujourd'hui l'horizon eschatologique. Autrement dit, leurs auteurs considèrent chaque situation, y compris celles qui concernent les récompenses et les rétributions, du point de vue de l'éternité de Dieu. Ils perçoivent chacune de ces situations dans la plénitude des temps, lorsque tout est déjà déterminé et que tous les points ont été mis sur les i.

Mais si l'on regarde le monde de l'intérieur du temps, comme un processus encore inachevé, qui n'a pas encore atteint la plénitude des temps, on n'y verra ni triomphe de la justice ni rétribution du juste. Pas davantage que le châtiment mérité du pécheur. C'est précisément ce fait tout à fait évident que Job signale à ses amis. Pourquoi ? Peut-être parce qu'il ne voit aucune autre perspective que le shéol, qui met tout le monde à égalité, si bien qu'il ne peut plus y être question de rétribution ?

C'est bien sûr possible. Mais une autre explication l'est aussi : arrivé dans une impasse existentielle, Job commence à comprendre que le concept religieux lui-même d'une rétribution inévitable, qu'elle survienne après la mort ou soit reportée à la fin des temps, est insuffisant. Qu'il ne correspond pas à certaines lois fondamentales de la vie spirituelle. Car la seule réalité accessible à l'être humain dans sa vie est celle du moment présent, celle qui existe ici et maintenant.

Vivre d'une rétribution future, c'est vivre non de la réalité, mais d'une illusion. Et peu importe alors que cette rétribution arrive aussitôt le parcours terrestre achevé ou à la fin des temps : dans les deux cas, il s'agit de quelque chose qui n'existe pas ici et maintenant. Ainsi, l'homme religieux qui vit dans l'attente d'une rétribution vit de quelque chose d'irréel. La question n'est pas de savoir s'il recevra ce qu'il attend, mais de constater qu'ici et maintenant il est contraint de vivre de ce qui, en tout cas, ne fait pas encore partie de sa vie. De vivre de ce qui n'existe pas.

Et puisqu'il est impossible de vivre de ce qui n'existe pas, il ne lui reste que ses propres représentations de ce qui l'attend au bout du chemin. Ainsi que de ce qu'il doit lui-même être pour se conformer à son idéal. Vivre d'idées, de fantasmes, parfois même d'illusions. Mais Job n'a plus ni fantasmes, ni illusions, ni espoirs. Tant qu'il y a un avenir, on peut s'en imaginer tout ce qu'on veut et vivre de cette imagination. Lorsqu'il n'y a plus d'avenir, il reste à vivre le présent. Et là, la religion ne peut être d'aucun secours. Il faut autre chose. Mais Job ne comprend pas encore quoi.