Quelle puissance l'apôtre a-t-il donc en vue lorsqu'il parle de la puissance du Royaume ? On pourrait répondre qu'il s'agit de la puissance de Dieu, et cette réponse ne serait pas fausse. Mais que recouvre-t-elle ? En effet, on parlait beaucoup de la puissance de Dieu avant même la venue du Christ dans le monde, et...
Quelle puissance l'apôtre a-t-il donc en vue lorsqu'il parle de la puissance du Royaume ? On pourrait répondre qu'il s'agit de la puissance de Dieu, et cette réponse ne serait pas fausse. Mais que recouvre-t-elle ? En effet, on parlait beaucoup de la puissance de Dieu avant même la venue du Christ dans le monde, et on la comprenait de différentes manières. Bien sûr, les croyants savaient déjà que la puissance de Dieu et ce que le monde païen entend par puissance étaient des réalités différentes. Mais cette différence n'était pas toujours clairement comprise. Il s'agissait avant tout du fait que Dieu peut intervenir à tout moment dans n'importe quelle situation et la changer d'une manière totalement inattendue pour l'observateur extérieur : ce qui semblait inébranlable s'effondre en un instant, tandis que ce qui était complètement impuissant et insignifiant acquiert soudain de la force et devient le facteur décisif.
Mais il s'agissait encore généralement des lois du monde non transfiguré, que Dieu utilise pour réaliser Ses desseins, souvent en dépit de ceux qui s'y opposent, en retournant les événements à Son avantage d'une manière tout à fait imprévisible. L'histoire de Joseph est peut-être la plus remarquable illustration d'un tel retournement : ses frères firent tout pour empêcher l'accomplissement du dessein de Dieu, tel qu'ils le comprenaient, mais tous leurs efforts, comme il apparut plus tard, ne firent qu'en rapprocher l'accomplissement.
Paul parle d'une autre situation, celle où le Royaume est déjà entré dans le monde et où témoignent déjà de lui des personnes qui ont l'expérience de la vie en lui et de la communion avec Celui qui a apporté le Royaume dans le monde. Il ne s'agit évidemment plus ici d'une puissance extérieure. Il faut remarquer qu'à l'époque du Second Temple, l'annonce de Dieu devint en un certain sens l'annonce de la parole : aussi bien la Parole de Dieu dans tous les sens de cette expression que la parole humaine sans laquelle il était impossible de raconter au monde sa propre expérience de la communion avec Dieu et de l'écoute de la Parole.
Telle était notamment la prédication des maîtres et des docteurs pharisiens avec lesquels le Sauveur polémiqua tant pendant Son ministère terrestre. C'était aussi un témoignage, mais un témoignage sur leur propre expérience, souvent subjective, de la communion avec Dieu. Le témoignage chrétien, au sens véritable du terme, est toujours objectif : il témoigne non de soi devant Dieu, mais du Christ et du Royaume. Un tel témoignage n'est possible que lorsque le témoin a déjà participé à la vie du Royaume, qu'il vit de cette vie et que sa puissance agit en lui. C'est manifestement de cette puissance que témoigne l'apôtre, voyant précisément en elle la manifestation du Royaume.
Tandis qu’il écrivait les épîtres aux Thessaloniciens, Paul évangélisait Corinthe durant plus de dix-huit mois, Ac 18.1-18, du printemps 50 à la fin de l’été 51. Selon sa coutume d’agir dans les grands centres, il voulait implanter la foi au Christ dans ce port fameux très peuplé, d’où elle rayonnerait dans toute l’Achaïe, 2 Co 1.1 ; 9.2. De fait, il réussit à y établir, surtout dans les couches modestes de la population, 1 Co 1.26-28, une forte communauté. Mais cette grande ville était un foyer de culture grecque, où s’affrontaient des courants de pensée et de religion fort divers. Le contact de la jeune foi chrétienne avec cette capitale du paganisme devait poser pour les néophytes bien des problèmes délicats. C’est à les résoudre que s’emploie l’Apôtre dans les deux lettres qu’il leur écrit.
La genèse de ces deux épîtres est assez claire, en dépit de quelques points douteux. Une première lettre « précanonique », 1 Co 5.9-13, de date incertaine, n’a pas été conservée. Plus tard, durant le séjour qu’il fit à Éphèse au cours du troisième voyage, durant juste un peu plus de deux ans (52-54), Ac 19.1 ; 20.1, des questions apportées par une délégation de Corinthiens, 1 Co 16.17, auxquelles s’ajoutaient des informations reçues par le moyen d’Apollos, Ac 18.27s ; 1 Co 16.12, et des « gens de Chloé », 1 Co 1.11, poussèrent Paul à écrire une nouvelle lettre, qui est notre 1 Co, aux environs de Pâques 54 (1 Co 5.7s ; 16.5-9). Peu après, une crise dut se produire à Corinthe, où Timothée joua probablement un rôle, (1 Co 4.17 ; 16.10-11) et qui l’obligea à y faire une visite rapide et pénible, 2 Co 1.23–2.1, au cours de laquelle il promit de revenir bientôt, 2 Co 1.15-16. En fait, il ne revint pas et remplaça cette visite par une lettre sévère et écrite « parmi bien des larmes », 2 Co 2.3s, 9, qui produisit un effet salutaire, 2 Co 7.8-13. C’est en Macédoine, après avoir quitté Éphèse à la suite de crises très graves mal connues de nous, 1 Co 15.32 ; 2 Co 1.8-10 ; Ac 19.23-40, que Paul apprit de Tite cet heureux résultat, 2 Co 1.12s ; 7.5-16 ; et c’est alors qu’il écrivit les deux parties de 2 Co, pendant le printemps et l’été de 55. Il devait ensuite repasser par Corinthe, Ac 20.1s, cf. 2 Co 9.5 ; 12.14 ; 13.1, 10, pour de là remonter à Jérusalem et y être fait prisonnier.
Selon certains, 2 Co serait une compilation de plusieurs lettres – jusqu’à cinq – envoyées par Paul à Corinthe en différentes occasions. D’autres, moins impressionnés par les transitions difficiles que cette théorie cherche à expliquer, admettent cependant que les chap. 10-13 ne peuvent être la suite de 1-9. Il est psychologiquement impossible que Paul passe brutalement de la célébration de la réconciliation des chap. 1-9 à l’admonestation amère et aux justifications sarcastiques des chap. 10-13. On a suggéré que les chap. 10-13 pourraient être l’épître écrite dans les larmes, à cause de leur ton sévère, mais cela ne convient guère au contexte. L’épître écrite dans les larmes a été provoquée par la conduite d’un individu, 2 Co :2.5-8, or il n’y est même pas fait allusion dans les chap. 10-13, qui parlent du tort fait aux communautés par les faux apôtres. Il est donc plus probable que ces chapitres ont été déterminés par une détérioration de la situation à Corinthe après l’envoi des chap. 1-9.
Si ces épîtres apportent sur l’âme de Paul et sur ses relations avec ses convertis des lumières d’un extrême intérêt, leur importance doctrinale n’est pas moindre. Nous y trouvons, surtout dans 1 Co, des informations et des décisions sur bien des problèmes cruciaux du christianisme primitif, aussi bien dans sa vie intérieure : pureté des mœurs, 1 Co :5.1-13 ; 6.12-20, mariage et virginité, 1 Co 7.1-40, tenue des assemblées religieuses et célébration de l’eucharistie, 11-12, usage des charismes, 1 Co 12.1–14.40, – que dans ses rapports avec le monde païen : appel aux tribunaux, 1 Co 6.1-11, viandes offertes aux idoles 8-10. Ce qui aurait pu n’être que cas de conscience ou règlements de liturgie devient, grâce au génie de Paul, occasion de vues profondes sur la vraie liberté de la vie chrétienne, la sanctification du corps, le primat de la charité, l’union au Christ. La défense de son apostolat, 2 Co 10-13, lui inspire des pages splendides sur la grandeur du ministère apostolique, 2 Co 2.12 – 6.10 ; et le sujet très concret de la collecte, 2 Co 8-9, est illuminé par l’idéal de l’union entre les Églises. L’horizon eschatologique est toujours présent et sous-tend tout l’exposé sur la résurrection de la chair, 1 Co 15. Mais les descriptions apocalyptiques de 1 Th et 2 Th font place à une discussion plus rationnelle qui justifie cette espérance difficile pour des esprits grecs. Cette adaptation de l’Évangile au monde nouveau où il pénètre se manifeste surtout dans l’opposition de la folie de la Croix à la sagesse hellénique. Aux Corinthiens qui se divisent en s’opposant leurs différents maîtres et leurs talents humains, Paul rappelle qu’il n’y a qu’un seul maître, le Christ, un seul message, le salut par sa croix, et que là est la seule et vraie Sagesse, 1 Co 1.10 – 4.13. Ainsi, par la force des choses et sans renier les perspectives eschatologiques, il est amené à insister davantage sur la vie chrétienne présente, comme union au Christ dans la vraie connaissance qui est celle de la foi. Cette vie que donne la foi, il va l’approfondir encore, et, cette fois, par rapport au judaïsme, à la suite de la crise galate.