Pour la conscience religieuse, la menace du châtiment de Dieu est l'un des principaux facteurs de discipline, souvent même plus important que la perspective des récompenses de Dieu. Parfois, en lisant le Livre du Deutéronome, on peut avoir l'impression que ceux qui pensent ainsi ont raison : dans un même chapitre décrivant les bénédictions et les malédictions de Dieu, les bénédictions occupent un peu plus du quart de tout le texte, tandis que le reste est consacré aux malédictions.
Pourtant, déjà les prophètes de l'Ancien Testament affirmaient, comme Ézéchiel par exemple, que Dieu ne veut nullement la mort du pécheur ; Il veut que le pécheur se convertisse, se repente et reste vivant. S'il en est ainsi, il ne s'agit évidemment pas du désir de Dieu de punir les apostats, de rendre leur vie aussi semblable que possible à l'enfer tel que les gens religieux se le représentent d'ordinaire. Il s'agit d'autre chose : de l'état même du monde après la chute. Le principal problème tient à ce que le monde, selon la parole de la Bible, « gît dans le mal », et c'est dans cet état qu'il demeure précisément depuis la chute. Dans le monde déchu, le mal est tout-puissant ; du moins en était-il ainsi jusqu'à la venue du Christ.
De nos jours, les choses se présentent un peu autrement : nous vivons en effet à l'époque du Royaume qui vient. Mais au temps de la rédaction du Livre du Deutéronome, tout était différent ; alors rien dans le monde ne pouvait encore s'opposer au mal dans lequel il gît. Rien, sauf Dieu. Mais il était très difficile pour l'homme de maintenir avec Dieu des relations stables, profondes et conscientes. Cela était d'autant plus difficile lorsqu'il s'agissait de tout un peuple : dans le monde déchu, ce n'est pas la majorité, mais une minorité des hommes qui cherche des relations avec Dieu, et même la religiosité comme telle, à elle seule, ne garantit encore rien.
Il fallait des efforts spirituels délibérés pour changer la situation au moins localement ; et elle n'a radicalement changé qu'après la venue du Christ. Le mal, la destruction, l'entropie ont dans le monde déchu leur propre inertie : comme en montagne, il suffit d'une pierre lancée pour qu'une avalanche entière se précipite vers le bas, entraînant avec elle tous ceux qui ont eu le malheur ou l'imprudence de se trouver sur son chemin. Pour que le mal triomphe dans le monde déchu, il n'y a rien à faire : il suffit de ne rien faire. Avec le bien, c'est exactement l'inverse : chaque pas demande un effort.
C'est pourquoi les malédictions de Dieu se révèlent si destructrices : elles ne sont rien d'autre que la conséquence de la rupture des relations avec Dieu, qu'il est très facile de perdre, sans aucun effort, mais qu'il est ensuite très difficile de rétablir. Cette inertie du mal engendre tout ce qui est décrit avec tant de force dans le Livre du Deutéronome. Il ne s'agit pas de vengeance contre l'homme, mais d'une terrible vérité : la vérité de la réalité que l'homme se crée et dans laquelle il se retrouve lorsqu'il a perdu ses relations avec Dieu.
