La lecture d’aujourd’hui est consacrée à l’un des thèmes évangéliques les plus importants : le pardon des péchés. Le sens de la parabole comme celui de l’enseignement se résume à ceci : Dieu ne nous pardonne nos péchés que si...
La lecture d’aujourd’hui est consacrée à l’un des thèmes évangéliques les plus importants : le pardon des péchés. Le sens de la parabole comme celui de l’enseignement se résume à ceci : Dieu ne nous pardonne nos péchés que si nous sommes nous-mêmes prêts à pardonner les péchés de ceux qui pèchent contre nous.
On interprète parfois cette exigence comme un appel au pardon indistinct de tout. Mais une lecture plus attentive du texte montre qu’il n’en est pas du tout ainsi. En effet, ce pardon indistinct suppose souvent que la personne offensée ne remarque tout simplement pas le péché commis contre elle ou n’y prête pas attention. Dans les milieux chrétiens, on entend même parfois des appels à apprendre à ignorer les péchés de son prochain, y compris ceux qui sont dirigés contre nous. Cependant, dans la pratique, une telle ignorance conduit habituellement tôt ou tard à une explosion émotionnelle, dans laquelle toutes les blessures accumulées se déversent au dehors, au point qu’il ne reste aucune trace de l’apparence de paix.
Jésus, Lui, n’appelle nullement à ignorer le péché ; au contraire, Il juge nécessaire d’appeler les choses par leur nom, ouvertement et, si nécessaire, en présence de témoins, parfois même publiquement, dans l’assemblée de l’Église (v. 15-17). Bien sûr, une telle explication peut mener non seulement à la réconciliation, mais aussi à la rupture ; cependant, dans tous les cas, les choses auront été clarifiées dans les relations entre les personnes, et ce n’est qu’alors que le pardon et la restauration des relations deviendront possibles.
Ce n’est pas un hasard si l’enseignement parle aussi de l’assemblée des fidèles (v. 19-20) : elle est impossible tant que les relations ne sont pas restaurées. Mais on ne peut les restaurer en ne remarquant pas le péché ou en l’ignorant ; cela n’est possible que par le repentir, d’une part, et par le pardon du péché, d’autre part.
Et cela n’a rien d’étonnant : il est ici question de la vie spirituelle, où les relations, aussi bien entre les personnes qu’entre chaque personne et Dieu, passent au premier plan. Ne pas remarquer le péché, faire comme si rien ne s’était passé entre frères, signifierait dès le départ construire ces relations sur le mensonge, ce qui serait une grave erreur spirituelle.
Mais une erreur non moins grande serait d’absolutiser le péché, de le considérer comme quelque chose qui aurait désormais rendu à jamais impossibles des relations normales entre frères. Bien sûr, dans notre monde encore non transfiguré, les conséquences d’un péché commis consciemment et délibérément étaient effectivement tenues pour irréversibles ; mais nous ne vivons déjà plus dans les temps anciens, nous vivons à l’époque du Royaume qui vient et se révèle, et désormais le péché, même commis consciemment, ne peut avoir de conséquences irréversibles si celui qui l’a commis se repent sincèrement de ce qu’il a fait. Et si nous vivons dans le Royaume, nous saurons discerner la personne derrière son péché, et donc nous saurons aussi lui pardonner ; sinon, un seul péché commis contre nous détruira pour toujours nos relations avec elle.
Mais nous ne pouvons compter sur le pardon de nos propres péchés que dans le Royaume. Dieu n’exige pas de nous de pardonner les péchés du prochain parce que, sans cela, nous ne serions pas assez bons pour Lui et pour le Royaume ; simplement, en ne manifestant pas la disposition à tout pardonner au prochain et à recommencer une relation avec lui, nous refusons aussi le Royaume, où tout commence précisément à partir d’une page blanche, y compris pour nous-mêmes.
21 t) À l’exemple de Dieu et de Jésus, Lc 23.34, et comme le faisaient déjà entre eux les Israélites, Lv 19.18-19 ; cf. Ex 21.25, les chrétiens doivent se pardonner mutuellement, 5.39 ; 6.12 (cf. 7.2) ; 2 Co 2.7 ; Ep 4.32 ; Col 3.13, mais « le prochain » s’étend à tout homme, y compris ceux à qui il faut rendre le bien pour le mal, 5.44-45 ; Rm 12.17-21 ; 1 Th 5.15 ; 1 P 3.9 ; cf. Ex 21.25 ; Ps 5.11. Ainsi l’amour couvre une multitude de péchés, Pr 10.12 cité par Jc 5.20 ; 1 P 4.8.
22 u) D’autres entendent « soixante-dix fois sept fois », cf. 6.9.
Les grandes lignes de la vie de Jésus que nous rencontrons chez saint Marc se retrouvent dans l’évangile de saint Matthieu, mais l’accent est mis de façon différente. Le plan d’abord est autre. Récits et discours alternent : 1-4, récit : enfance et début du ministère ; 5-7, discours : sermon sur la montagne (béatitudes, entrée dans le Royaume) ; 8-9, récit : dix miracles montrant l’autorité de Jésus, invitation aux disciples ; 10 : discours missionnaire ; 11-12, récit : Jésus rejeté par « cette génération »; 13, discours : sept paraboles sur le Royaume ; 14-17, récit : Jésus reconnu par les disciples ; 18, discours : la vie communautaire dans l’Église ; 9-22, récit : autorité de Jésus, dernière invitation ; 23-25, discours apocalyptique : malheurs, venue du Royaume ; 26-28, récit : mort et résurrection. On remarquera la correspondance des récits (nativité et vie nouvelle, autorité et invitation, refus et reconnaissance), et le rapport entre le premier et le cinquième discours, et entre le deuxième et le quatrième ; le troisième discours forme le centre de la composition. Comme par ailleurs Matthieu reproduit beaucoup plus complètement que Marc l’enseignement de Jésus (qu’il a en grande partie en commun avec Luc) et insiste sur le thème du « Royaume des Cieux », 3.2 ; 4.17, on peut caractériser son évangile comme une instruction narrative sur la venue du Royaume des Cieux.
Ce Royaume de Dieu (= des Cieux), qui doit rétablir parmi les hommes l’autorité souveraine de Dieu comme Roi enfin reconnu, servi et aimé, avait été préparé et annoncé par l’Ancienne Alliance. Aussi Matthieu, écrivant pour une communauté de chrétiens venus du judaïsme et sans doute discutant avec les rabbins, s’attache-t-il particulièrement à montrer dans la personne et l’œuvre de Jésus l’accomplissement des Écritures. À chaque tournant de son œuvre, il se réfère à l’AT pour prouver comment la Loi et les Prophètes sont « accomplis », c’est-à-dire non seulement réalisés dans leur attente, mais encore menés à une perfection qui les couronne et les dépasse. Il le fait pour la personne de Jésus, confirmant de textes scripturaires sa race davidique, 1.1-17, sa naissance d’une vierge, 1.23, à Bethléem, 2.6, son séjour en Égypte, son établissement à Capharnaüm, 4.14-16, son entrée messianique à Jérusalem, 21.5, 16 ; il le fait pour son œuvre, de guérisons miraculeuses, 11.4-5, d’enseignement qui « accomplit » la Loi, 5.17, en lui donnant une interprétation nouvelle et plus intérieure, 5.21-48 ; 19.3-9, 16-21. Et il ne souligne pas moins fortement comment l’humilité de cette personne et l’échec apparent de cette œuvre se trouvent aussi accomplir les Écritures : le massacre des Innocents, 2.17s, l’enfance cachée de Nazareth, 2.23, la mansuétude compatissante du « Serviteur », 12.17-21 ; cf. 8.17 ; 11.29 ; 12.7, l’abandon des disciples, 26.31, le prix dérisoire de la trahison, 27.9-10, l’arrestation, 26.54, l’ensevelissement durant trois jours, 12.40, tout cela était le dessein de Dieu annoncé par l’Écriture. Et de même l’incrédulité des foules, 13.13-15, et surtout des disciples des pharisiens, attachés à leurs traditions humaines, 15.7-9 et auxquels ne peut être donné qu’un enseignement mystérieux en paraboles, 13.14-15, 35, ceci encore était annoncé par les Écritures. Sans doute les autres synoptiques utilisent-ils aussi cet argument scripturaire, mais Matthieu le renforce notablement, au point d’en faire un trait marquant de son évangile. Ceci, joint à la construction systématique de son exposé, fait de son ouvrage la charte de l’économie nouvelle qui accomplit les desseins de Dieu dans le Christ.
Pour Matthieu Jésus est le Fils de Dieu et Emmanuel, Dieu avec nous dès le début. À la fin de l’évangile, Jésus en tant que Fils de l’homme est doté de toute autorité divine sur le Royaume de Dieu, aux cieux comme sur la terre. Le titre Fils de Dieu revient aux moments décisifs du récit : le baptême, 3.17 ; la confession de Pierre, 16.16 ; la transfiguration, 17.5 ; le procès de Jésus et sa crucifixion, 26.63 ; 27.40, 43, 54. Lié à ce titre-là, on trouve celui de Fils de David (dix fois, ainsi 9.27), en vertu duquel Jésus est le nouveau Salomon, guérisseur et sage. En effet Jésus parle comme la Sagesse incarnée, 11.25-30 et 23.37-39. Le titre Fils de l’homme, qui parcourt l’évangile, culminant à la dernière scène majestueuse, 28.18-20, vient de Dn 7.13-14, où il se trouve en rapport étroit avec le thème du Royaume.
L’annonce de la venue du Royaume entraîne une conduite humaine qui dans Matthieu s’exprime surtout par la poursuite de la justice et l’obéissance à la Loi. La justice, thème préféré de Matthieu (3.15 ; 5.6, 10, 20 ; 6.1, 33 ; 21.32), est ici la réponse humaine d’obéissance à la volonté du Père, plutôt que le don divin du pardon qu’elle est pour saint Paul. La validité de la Loi (Torah) mosaïque est affirmée, 5.17-20, mais son développement par les pharisiens est rejeté en faveur de son interprétation par Jésus, qui insiste surtout sur les préceptes éthiques, sur le Décalogue et sur les grands commandements de l’amour de Dieu et du prochain, et qui parle d’autres sujets (le divorce, 5.31-32 ; 19.1-10) dans la mesure où ils revêtent un aspect moral.
Parmi les évangélistes Matthieu se distingue aussi par son intérêt explicite pour l’Église, 16.18 ; 18.18 (deux fois). Il cherche à donner à la communauté des croyants des principes de conduite et des chefs autorisés. Ces principes sont évoqués dans les grands discours, surtout au chap. 18 qui contient des principes en vue de prendre des décisions et de résoudre des conflits : la sollicitude pour la brebis égarée et pour les petits, le pardon et l’humilité. Matthieu n’a pas le triple ministère des évêques, des presbytres et des diacres, mais il mentionne les sages ou les chefs instruits, et en particulier les apôtres, avec Pierre à leur tête, 10.2, qui participent à l’autorité de Jésus lui-même, 10.40 ; 9.8 ; il mentionne aussi les prophètes, les scribes, les sages, 10.41 ; 13.52 ; 23.34. Comme juge de dernière instance il y a Pierre, 16.19. Puisque le pouvoir, bien que nécessaire, est dangereux, les chefs ont besoin de l’humilité, 18.1-9. Matthieu ne se fait aucune illusion au sujet de l’Église. N’importe qui peut échouer (même Pierre, 26.69-75) ; les prophètes peuvent dire le faux, 7.15 ; dans l’Église saints et pécheurs sont mélangés jusqu’au dernier tri, 13.36-43 ; 22.11-14 ; 25. Néanmoins, les portes de l’Hadès ne prévaudront pas contre elle, 16.18, et elle est envoyée en mission au monde entier, 28.18-20. Le style de vie apostolique ou missionnaire est décrit en 9.36-11.1. Tout l’évangile est encadré par le formulaire selon lequel Dieu est uni avec son peuple par Jésus Christ, Mt 1.23 ; 28.18-20. Les rejetés de l’ancien Israël, 21.31-32, unis aux païens convertis, deviennent de nouveau le peuple de Dieu, 21.43. On comprend que cet évangile si complet et si bien organisé, rédigé dans une langue moins savoureuse mais plus correcte que celle de Marc, ait été reçu et utilisé par l’Église naissante avec une faveur marquée.