L'Évangile selon Luc ne commence pas comme les autres Évangiles. D'habitude, le récit évangélique s'ouvre sur des événements liés d'une manière ou d'une autre à Jésus lui-même; Luc, lui, fait précéder son récit de l'histoire de la conception miraculeuse de Jean le Baptiste. Bien sûr, Jean le Baptiste jouera son rôle, extrêmement important et tout à fait unique, dans les événements évangéliques. Et pourtant aucun des évangélistes ne lui accorde autant d'attention que Luc. D'ordinaire, les Évangiles décrivent déjà Jean le prédicateur, qui apparaît comme de nulle part, comme s'il était né dans ce désert même où retentit sa prédication. Luc veut manifestement inscrire cette figure mystérieuse dans l'histoire réelle dont l'activité de Jean faisait partie. Mais il ne nie nullement le miracle dans ce qui se passe: la conception de Jean et sa naissance furent sans aucun doute liées à l'intervention directe de Dieu dans les événements qui se déroulaient à Jérusalem, dans la famille d'un prêtre nommé Zacharie (v. 5-20).
Nous avons ici devant nous une situation décrite plus d'une fois dans l'Ancien Testament: un enfant naît dans un couple sans enfants au moment où, de manière naturelle, il ne peut manifestement plus venir au monde. Il n'est pas étonnant que la naissance d'un tel enfant ait été perçue comme un miracle, comme l'action directe de Dieu, qui rend réel, sinon l'impossible au sens strict, du moins un événement presque incroyable. Et, bien sûr, comme tout miracle de Dieu, le miracle de la naissance de Jean demeure pour nous, à bien des égards, un mystère, tout comme, par exemple, le mystère de la naissance d'Isaac. Mais ce mystère n'a rien de commun avec l'auréole d'énigme dont la rumeur humaine entoura la figure de Jean lorsqu'il sortit pour prêcher.Peut-être Luc commence-t-il son Évangile par le récit de la naissance miraculeuse de Jean précisément parce qu'à l'époque où il l'écrivait, il était déjà apparu trop de légendes au sujet de Jean, et peut-être même au sujet de Jésus lui-même (v. 1-4). Par la suite, ces légendes, nées d'une imagination orientale bouillonnante, devinrent la base de la littérature apocryphe, où l'image du Christ prenait souvent des traits tout à fait fantastiques, et où les miracles prenaient des formes chimériques. Luc, lui, nous fait sentir le souffle du miracle authentique, qui a toujours sa place dans le monde: un miracle proche et qui, en même temps, ne cesse pas d'être un mystère. Comme le Royaume lui-même.
