La lecture d'aujourd'hui est consacrée à un événement que décrivent deux évangélistes: Matthieu et Luc. Luc a vraisemblablement utilisé dans son Évangile les témoignages de la Vierge Marie elle-même, à la différence de Matthieu, qui s'appuyait sur le récit de Joseph. En outre...
La lecture d'aujourd'hui est consacrée à un événement que décrivent deux évangélistes: Matthieu (Mt 1:18-23) et Luc (v. 26-38). Luc a vraisemblablement utilisé dans son Évangile les témoignages de la Vierge Marie elle-même, à la différence de Matthieu, qui s'appuyait sur le récit de Joseph. En outre, dans l'exposé de Luc, le récit de l'Annonciation est joint au récit de la visite de la Vierge Marie à Élisabeth (v. 39-56). Par une telle composition, l'évangéliste met pour ainsi dire en parallèle et en relation deux événements: la naissance de Jean le Baptiste et la Nativité du Christ.
À première vue, un tel rapprochement peut paraître assez conventionnel: la naissance même d'un prophète tel que Jean reste incomparable, par son importance, avec la naissance du Messie-Christ. Et pourtant cette comparaison a son sens. Car chaque miracle n'est rien d'autre que l'intervention de Dieu dans la nature et dans l'histoire, intervention qui change le cours des processus naturels et sociaux, sans toutefois l'interrompre complètement. De ce point de vue, la Nativité du Christ aussi pourrait être tenue pour un miracle ordinaire, si seulement le mot « ordinaire » convenait ici. Car même la naissance du Messie-Christ et l'entrée du Royaume dans le monde ne sont pas quelque chose d'absolument extérieur à ce monde; autrement, le Christ n'aurait pas eu besoin de naître, et l'Incarnation de Dieu aurait perdu tout sens.
Le Royaume est étonnant précisément parce qu'il inclut notre monde, au lieu de le détruire. Peut-être est-ce pourquoi l'Incarnation de Dieu était absolument nécessaire: en se contenant lui-même dans les limites de la nature humaine, limitée par définition, Dieu entre dans le monde non pas de l'extérieur, mais de l'intérieur; désormais, sa grandeur ne l'empêche pas de devenir entièrement, jusqu'au bout, une partie du monde qu'il a lui-même créé. Apparemment, dans le monde déchu, on ne pouvait pas agir autrement; on ne pouvait le redresser que de l'intérieur, et Dieu se décide à ce pas par amour pour les hommes.
Mais auparavant déjà, il n'abandonnait pas l'humanité, et avant tout son peuple. Chaque miracle, chaque théophanie était un pas à la rencontre du monde et de l'homme. C'est pourquoi Luc met très justement en relation la naissance de Jean et celle de Jésus: tous les miracles « ordinaires » ne prennent leur sens que dans le miracle principal, la naissance du Messie et la manifestation du Royaume.
45 y) De Dieu. — Ou « Et bienheureuse toi qui as cru, car il y aura accomplissement de ce qui t’a été promis de la part du Seigneur. »
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.