En parlant de l'avenir du peuple et de l'époque messianique, Jérémie emploie la notion d'une nouvelle alliance entre Dieu et Son peuple. L'alliance conclue au Sinaï n'est naturellement pas abolie pour autant ; elle demeure en vigueur, bien que...
En parlant de l'avenir du peuple et de l'époque messianique, Jérémie emploie la notion d'une nouvelle alliance entre Dieu et Son peuple. L'alliance conclue au Sinaï n'est naturellement pas abolie pour autant ; elle demeure en vigueur, bien que le peuple ait depuis longtemps violé les conditions de cet accord en transgressant à maintes reprises la Torah donnée pour fondement. Mais il ne s'agit plus maintenant d'une Torah gravée dans la pierre, mais d'une Torah écrite dans le cœur.
C'est cette Torah écrite dans le cœur qui deviendra le fondement de la nouvelle alliance messianique. Après la captivité babylonienne, ces paroles du prophète furent comprises à nouveau, et la notion de Torah intérieure apparut dans le judaïsme postexilique, suivie plus tard de celle de Torah vivante. La Torah intérieure n'était plus pour la personne une contrainte extérieure, juridique ou morale, mais un impératif intérieur, spirituel et moral. La suivre ne consistait plus seulement, ni même principalement, à se restreindre soi-même, mais à organiser sa vie intérieure, puis sa vie extérieure, conformément à ses normes. C'était un travail ascétique au sens propre du terme, lorsque l'ascèse désigne non la mortification de soi, mais l'organisation de son monde intérieur, puis de sa vie extérieure, autour d'un axe spirituel qui était précisément la Torah intérieure. Dans l'idéal, elle seule devait déterminer la vie de la personne. Celle-ci devenait alors une Torah vivante ; il ne restait plus de place pour le péché dans sa vie, et la connaissance de Dieu devenait son état ordinaire, comme l'avait dit Jérémie. Bien sûr, pour l'homme déchu, la Torah vivante demeurait un idéal inaccessible.
Ce n'est pas un hasard si Jésus parle de la Torah qu'Il est venu non pas abolir, mais conduire à sa plénitude. Les premiers chrétiens voyaient dans le Christ l'unique exemple terrestre de Torah vivante. Ils comprenaient l'imitation du Christ comme le chemin de la Torah intérieure, qui s'achève dans le Royaume lorsque celui qui suit le chemin du Christ devient lui-même une Torah vivante, à l'image de son Maître. Ainsi, avec la venue du Christ, la révélation donnée autrefois au prophète six siècles avant Sa naissance s'est déployée. Cela n'a rien d'étonnant : le sens de toute révélation authentique ne se dévoile pleinement que dans le Royaume pour lequel elle a été donnée.
29 d) Jérémie prend ici le contre-pied d’un dicton (auquel s’en prend également Ézéchiel, cf. 18.2), qui exprimait le principe de la responsabilité collective ici, la solidarité dans la peine des membres d’une même famille. Il annonce pour l’avenir l’application d’un principe nouveau, qu’Ézéchiel revendiquera pour l’immédiat, celui du châtiment personnel du pécheur, cf. Ez 14.12 ; 18.
31 e) Les vv. 31-34 sont le sommet spirituel du livre de Jérémie. Après l’échec de l’antique alliance, v. 32 ; Ez 16.59, et la tentative avortée de Josias pour la restaurer, le dessein de Dieu apparaît sous un jour nouveau. Après une catastrophe qui ne laissera subsister qu’un « Reste », Isa 4.3, une alliance éternelle sera à nouveau conclue, v. 31, comme aux jours de Noé, Isa 54.9-10. Les anciennes perspectives demeurent fidélité des hommes à la Loi, présence divine qui assure aux hommes la paix et la prospérité matérielle, Ez 36.29-30, cet idéal s’exprimant par la formule « Je serai votre Dieu et vous serez mon peuple », v. 33, 7.23 ; 11.4 ; 30.22 ; 31.1 ; 32.38 ; Ez 11.20 ; 36.28 ; 37.27 ; Za 8.8 ; cf. Dt 7.6. La nouveauté de l’alliance porte sur trois points : 1° l’initiative divine du pardon des péchés, v. 34 ; Ez 36.25, 29 ; Ps 51.3-4, 9 ; 2° la responsabilité et la rétribution personnelle, v. 29, cf. Ez 14.12 ; 3° l’intériorisation de la religion la Loi cessant d’être appliquée de façon extérieure pour devenir une inspiration affectant le « cœur » de l’homme, v. 33 ; 24.7 ; 32.39, sous l’influence de l’esprit de Dieu qui donne à l’homme un cœur nouveau, Ez 36.26-27 ; Ps 51.12, cf. 4.4, capable de « connaître » Dieu, Os 2.22. Pour le N.T., cette alliance nouvelle et éternelle, proclamée de nouveau par Ézéchiel, Ez 36.25-28, par les derniers chapitres d’Isaïe, Isa 55.3 ; 59.21 ; 61.8, cf. Ba 2.35, vécue dans le Ps 51, sera inaugurée par le sacrifice du Christ, Mt 26.28, et les Apôtres en annonceront l’accomplissement, 2 Co 3.6 ; Rm 11.27 ; He 8.6-13 ; 9.15s ; 1 Jn 5.20.
35 f) « Commande » hoqeq conj. ; « les lois de » huqqot hébr.
38 g) On relèvera les ruines laissées par les Babyloniens la tour de Hananéel, au nord-est des remparts, Ne 3.1 ; la porte de l’Angle, au nord-ouest, 2 R 14.13 ; la porte des Chevaux au sud-est, Ne 3.28. Gareb est inconnu par ailleurs ; Goa, qui n’apparaît également qu’ici, pourrait se trouver à la jonction des trois vallées Géhenne, Tyropéon et Cédron ; la vallée des cadavres et des cendres (litt. de la « cendre grasse » des victimes, cf. Lv 1.16 ; 4.12 ; 6.3-4) est la Géhenne, 7.31 ; 19.6, qui se trouve au sud-ouest de Jérusalem, tandis que le Cédron est à l’est. Cette présentation de Jérusalem reconstruite annonce Ézéchiel.
40 h) « attenant au ravin » `al conj. ; « jusqu’au ravin » `ad hébr.
Un peu plus d’un siècle après Isaïe, vers 650 av. J.-C., Jérémie naissait d’une famille sacerdotale installée aux environs de Jérusalem. Mieux que pour aucun autre prophète, sa vie et son caractère nous sont connus par les récits biographiques à la troisième personne qui parsèment son livre et dont voici la suite chronologique : 19.1 – 20.6 ; 26 ; 36 ; 45 ; 28-29 ; 51.59-64 ; 34.8-22 ; 37-44. Les « Confessions de Jérémie », 11.18 – 12.6 ; 15.10-21 ; 17.14-18 ; 18.18-23 ; 20.7-18, proviennent du prophète lui-même. Elles ne constituent pas une autobiographie, mais elles sont un témoignage émouvant des crises intérieures qu’il a traversées et qui sont décrites dans le style des Psaumes de lamentation. Appelé tout jeune par Dieu, en 626, la treizième année de Josias, 1.2, il a vécu la période tragique où se prépara et s’accomplit la ruine du royaume de Juda. La réforme religieuse et la restauration nationale de Josias éveillèrent des espoirs qui furent anéantis par la mort du roi à Megiddo en 609 et par le bouleversement du monde oriental, la chute de Ninive en 612 et l’expansion de l’empire chaldéen. Dès 605, Nabuchodonosor a imposé sa domination à la Palestine, puis Juda s’est révolté à l’instigation de l’Égypte qui intriguera jusqu’à la fin et, en 597, Nabuchodonosor conquiert Jérusalem et déporte une partie de ses habitants. Une nouvelle révolte ramène les armées chaldéennes et, en 587, Jérusalem est prise, le Temple est incendié, une seconde déportation a lieu. Jérémie a traversé cette dramatique histoire, prêchant, menaçant, prédisant la ruine, avertissant en vain les rois incapables qui se succèdent sur le trône de David, accusé de défaitisme par les militaires, persécuté, incarcéré. Après la prise de Jérusalem, et bien qu’il vît dans les exilés l’espoir de l’avenir, Jérémie choisit de rester en Palestine auprès de Godolias, nommé gouverneur par les Chaldéens. Mais celui-ci fut assassiné et un groupe de Juifs, craignant les représailles, s’enfuit en Égypte, entraînant Jérémie. C’est probablement là qu’il mourut.
Le drame de cette vie n’est pas seulement dans les événements auxquels Jérémie fut mêlé, il est aussi dans le prophète lui-même. Il avait une âme tendre, faite pour aimer, et il a été envoyé « pour arracher et renverser, pour exterminer et démolir », 1.10, il a eu à prédire surtout le malheur, 20.8. Il était désireux de paix et il a eu toujours à lutter, contre les siens, contre les rois, les prêtres, les faux prophètes, tout le peuple, « homme de querelle et de discorde pour tout le pays », 15.10. Il a été déchiré par la mission à laquelle il ne pouvait pas se soustraire, 20.9. Ses dialogues intérieurs avec Dieu sont semés de cris de douleur : « Pourquoi ma souffrance est-elle continue ? » 15.18, et le passage poignant qui annonce Job : « Maudit soit le jour où je suis né... », 20.14 et la suite.
Mais cette souffrance a épuré son âme et l’a ouverte au commerce divin. Ce qui nous rend Jérémie si cher et si proche, c’est la religion intérieure et cordiale qu’il a pratiquée, avant de la formuler dans l’annonce de la Nouvelle Alliance, 31.31-34. Cette religion personnelle l’a conduit à un approfondissement de l’enseignement traditionnel : Dieu scrute les reins et les cœurs, 11.20, il rend à chacun selon ses actes, 31.29-30 ; l’amitié avec Dieu, 2.2, est rompue par le péché, qui sort du cœur mauvais, 4.4 ; 17.9 ; 18.12. Ce côté affectif l’apparente à Osée dont il a subi l’influence ; cette intériorisation de la Loi, ce rôle du cœur dans les rapports avec Dieu, ce souci de la personne individuelle le rapprochent du Deutéronome. Jérémie a certainement vu avec faveur la réforme de Josias qui s’inspirait de ce livre, mais il a été cruellement déçu par son inefficacité pour changer la vie morale et religieuse du peuple.
La mission de Jérémie a échoué de son vivant, mais sa figure n’a cessé de grandir après sa mort. Par sa doctrine d’une Alliance nouvelle, fondée sur la religion du cœur, il a été le père du Judaïsme dans sa ligne la plus pure, et l’on relève son influence dans Ézéchiel, la seconde partie d’Isaïe et plusieurs Psaumes. L’époque maccabéenne le compte parmi les protecteurs du peuple, 2 M 2.1-8 ; 15.12-16. En mettant les valeurs spirituelles au premier plan, en dévoilant les rapports intimes que l’âme doit avoir avec Dieu, il a préparé la Nouvelle Alliance chrétienne, et sa vie d’abnégation et de souffrance au service de Dieu, après avoir pu fournir des traits à l’image du Serviteur dans Isa 53, fait de Jérémie une figure du Christ.
Cette influence durable suppose que les enseignements de Jérémie ont été souvent lus, médités et commentés. Cette action de toute une lignée spirituelle se reflète dans la composition de son livre. Il ne se présente pas, loin de là, comme une œuvre d’un seul jet. En dehors des oracles poétiques et des récits biographiques, il contient des discours en prose dans un style proche de celui du Deutéronome. Leur authenticité a été contestée et on les a attribués à des rédacteurs « deutéronomistes » d’après l’Exil. En fait, leur style est celui de la prose judéenne du VIIe et du début du VIe siècle av. J.-C., leur théologie est celle du courant religieux auquel appartiennent aussi bien Jérémie que le Deutéronome. Ils sont l’écho authentique de la prédication de Jérémie, recueillie par ses auditeurs. Toute cette tradition jérémienne ne s’est pas transmise sous une forme unique. La version grecque offre une recension qui est notablement plus courte (un huitième) que le texte massorétique et souvent différente dans le détail ; les découvertes de Qumrân prouvent que les deux recensions existaient en hébreu. De plus, le grec met les oracles contre les nations après 25.13 et dans un autre ordre que l’hébreu, qui les rejette à la fin du livre, 46-51. Ces prophéties ont peut-être formé d’abord une collection particulière et elles ne proviennent pas toutes de Jérémie : au moins, les oracles contre Moab et Édom ont été fortement retravaillés et le long oracle contre Babylone, 50-51, date de la fin de l’Exil. Le chap. 52 Se donne lui-même comme un appendice historique, qui est parallèle à 2 R 24.18 – 25.30. D’autres compléments de moindre étendue ont été insérés dans le cours du livre et témoignent de l’usage qu’en faisaient et de l’estime qu’en avaient les captifs de Babylone et la communauté renaissante après l’Exil. Il y a aussi une abondance de doublets, qui supposent un travail rédactionnel. Enfin, les indications chronologiques, qui sont nombreuses, ne se suivent pas. Le désordre actuel du livre est le résultat d’un long travail de composition, dont il est bien difficile de retracer toutes les étapes.
Le chap. 36 nous donne cependant les indications précieuses : en 605, Jérémie dicta à Baruch les oracles qu’il avait prononcés depuis le début de son ministère, 36.2, c’est-à-dire depuis 626. Ce rouleau, brûlé par Joiaqim, fut récrit et complété, 36.32. Sur le contenu de ce recueil, on ne peut faire que des hypothèses. Il semble avoir été introduit par 25.1-12 et groupait les pièces antérieures à 605 qu’on trouve dans les chap. 1-18, mais il contenait aussi, d’après 36.2, des oracles anciens contre les nations, auxquels se réfère 25.13-38. Les compléments qui y furent ajoutés ensuite sont, dans les mêmes sections, des pièces postérieures à 605 et d’autres oracles contre les nations. On y inséra les feuillets des « Confessions », dont le détail a été donné plus haut. On y joignit deux petits livrets, sur les rois, 21.11 – 23.8, et sur les prophètes, 23.9-40, qui ont pu avoir existé d’abord à part.
On isole déjà ainsi deux parties dans le livre : l’une contient des menaces contre Juda et Jérusalem, 1.1 – 25.13, l’autre des prophéties contre les nations, 25.13-38 et 46-51. Une troisième partie est constituée par 26-35, où l’on a rassemblé dans un ordre arbitraire des morceaux qui ont un ton plus optimiste. Ces pièces sont presque toutes en prose et proviennent en grande partie d’une biographie de Jérémie, qu’on attribue à Baruch. Il faut mettre à part les chap. 30-31 qui sont un livret poétique de consolation. La quatrième partie, 36-44, en prose, continue la biographie de Jérémie et donne le récit de ses souffrances pendant et après le siège de Jérusalem. Elle se termine par 45.1-5, qui est comme la signature de Baruch.