L'image du souverain païen dans le livre de Daniel n'est pas peinte d'une seule couleur noire. Un tel souverain n'est pas toujours ni nécessairement l'incarnation du mal pur, une créature infernale en qui il n'y aurait rien d'humain. D'un côté...
L'image du souverain païen dans le livre de Daniel n'est pas peinte d'une seule couleur noire. Un tel souverain n'est pas toujours ni nécessairement l'incarnation du mal pur, une créature infernale en qui il n'y aurait rien d'humain. D'un côté, Balthazar, cynique, prêt à violer toutes les normes et toutes les règles et à fouler aux pieds tous les sanctuaires, parce qu'il n'y a pour lui rien de sacré, aucune norme ni aucune règle, hormis sa volonté et ses propres désirs. De l'autre, Darius, homme d'une tout autre trempe, avec ses idées du bien et du mal et les règles de vie et de gouvernement qui leur correspondent, règles que, dans l'ensemble, Darius est prêt à suivre. Contraint de jeter aux lions un homme qui, comme Darius lui-même le comprend, est innocent et ne mérite pas la mort, le souverain ne trouve pas de repos, parce qu'il a violé des normes morales qui sont pour lui évidentes et obligatoires.
Mais alors se mettent à fonctionner les lois de l'État, cette même machine étatique qui ne tient compte d'aucune norme morale, comme aucune machine n'en tient compte. Son symbole devient l'irrévocabilité de la loi adoptée dans l'Empire perse et son caractère absolument obligatoire pour tous sans exception. En donnant des ordres et en signant des décrets, le roi en devient prisonnier. Il ne peut annuler ses décisions, il ne peut arrêter la machine qu'il a mise en marche : près de lui et autour de lui se trouvent des proches qui ne permettront pas au roi de le faire, même si lui-même le voulait. La cour fait réellement, dans une certaine mesure, le roi, souvent un roi très cruel ; il en a été ainsi en tout temps.
Bien sûr, beaucoup dépend ici de la personne concrète, de la mesure dans laquelle elle est elle-même prête à suivre les règles du jeu et à permettre à la machine de l'État de la définir, elle et son existence d'homme, de politique, d'homme d'État. Cependant, comme cela s'est souvent produit dans l'histoire, l'homme qui ne veut pas jouer selon les règles se retrouve hors-jeu, soit de son plein gré, soit par contrainte. Comprenant cela, les hommes qui aspiraient à l'indépendance spirituelle et quotidienne ont toujours essayé de se tenir à l'écart des affaires de l'État et de la politique. Souvent, ils n'étaient pas guidés par la lâcheté ni par un escapisme snob, mais par une appréciation sobre de la situation et par le réalisme propre aux hommes qui connaissent l'état véritable des choses.
Il y eut bien sûr des exceptions : des hommes qui, même à des postes élevés et à la tête de l'État, faisaient ce qu'ils estimaient juste ; mais ils furent peu nombreux, et leur destin ne fut jamais simple. Darius, le héros du livre de Daniel, n'en fait manifestement pas partie. Il ne lui reste qu'à se lamenter tout en continuant à faire ce qu'exige la machine qu'il a lui-même mise en marche. Dans son état spirituel, celui d'un païen tombé sous le pouvoir du prince de ce monde, il n'a pas d'autre choix.
À considérer son contenu, le livre de Daniel se divise en deux parties. Les chap. 1-6 sont des récits : Daniel et ses trois compagnons au service de Nabuchodonosor, 1 ; le songe de Nabuchodonosor : la statue composite, 2 ; l’adoration de la statue d’or et les trois compagnons de Daniel dans la fournaise, 3 ; la folie de Nabuchodonosor, 4 ; le festin de Balthazar, 5 ; Daniel dans la fosse aux lions, 6. Dans tous ces cas, Daniel ou ses compagnons sortent triomphants d’une épreuve d’où dépend leur vie, ou au moins leur réputation, et les païens glorifient Dieu qui les a sauvés. Les scènes se passent à Babylone sous les règnes de Nabuchodonosor, de son « fils » Balthazar et du successeur de celui-ci « Darius le Mède ». Les chap. 7-12 Sont des visions, dont Daniel est le bénéficiaire : les Quatre Bêtes, 7 ; le Bouc et le Bélier, 8 ; les soixante-dix Semaines, 9 ; la grande vision du Temps de la Colère et du Temps de la Fin, 10-12. Elles sont datées des règnes de Balthazar, de Darius le Mède et de Cyrus roi de Perse, et elles sont situées en Babylonie.
De cette division, on a parfois conclu à l’existence de deux écrits d’époques différentes combinés par un éditeur. Mais d’autres indices contredisent cette distinction. Les récits sont à la troisième personne et les visions sont racontées par Daniel lui-même, mais la première vision, 7, est encadrée par une introduction et une conclusion à la troisième personne. Le début du livre est en hébreu mais, en 2.4, on passe brusquement à l’araméen, qui continue jusqu’à la fin de 7, enjambant ainsi la partie des visions ; les derniers chapitres sont de nouveau en hébreu. On a proposé de cette dualité de langue plusieurs explications, dont aucune n’est convaincante. Ainsi la division d’après le style (1ère ou 3e personne) et celle d’après la langue (hébreu ou araméen) ne correspondent pas à celle qui ressort du contenu (récits ou visions). D’autre part, le chap. 7 est commenté par le chap. 8, mais il est parallèle au chap. 2 ; son araméen est le même que celui des chap. 2-4, mais des traits de son style se retrouvent dans les chap. 8-12, bien qu’ils soient écrits en hébreu. Ce chap. 7 forme donc un lien entre les deux parties du livre et assure son unité. De plus, Balthazar et Darius le Mède apparaissent dans les deux parties du livre, soulevant les mêmes difficultés pour les historiens. Enfin, les procédés littéraires et les modes de pensée sont les mêmes d’un bout à l’autre du livre, et cette égalité est l’argument le plus fort pour l’unité de sa composition.
La date de celle-ci est fixée par le témoignage clair que donne le chap. 11. Les guerres entre Séleucides et Lagides et une partie du règne d’Antiochus Épiphane y sont racontées avec un grand luxe de détails insignifiants pour le propos de l’auteur. Ce récit ne ressemble à aucune prophétie de l’Ancien Testament et, malgré son style prophétique, relate des événements déjà accomplis. Mais, à partir de 11.40, le ton change, le « Temps de la Fin » est annoncé dans une manière qui rappelle les autres prophètes. Le livre aurait donc été composé pendant la persécution d’Antiochus Épiphane et avant la mort de celui-ci, avant même la victoire de l’insurrection maccabéenne, c’est-à-dire entre 167 et 164.
Rien dans le reste du livre ne contredit cette date. Les récits de la première partie sont situés à l’époque chaldéenne, mais certains indices montrent que l’auteur est assez loin des événements. Balthazar est le fils de Nabonide, et non pas de Nabuchodonosor comme dit le texte, et il n’a jamais eu le titre de roi. Darius le Mède est inconnu des historiens et il n’y a pas de place pour lui entre le dernier roi chaldéen et Cyrus le Perse, qui avait déjà vaincu les Mèdes. Le milieu néo-babylonien est décrit avec des mots d’origine perse ; même, les instruments de l’orchestre de Nabuchodonosor portent des noms transcrits du grec. Les dates données dans le livre ne concordent pas entre elles ni avec l’histoire telle que nous la connaissons et elles semblent avoir été mises en tête des chapitres sans grand souci de la chronologie. L’auteur a utilisé des traditions, orales ou écrites, qui circulaient à son époque. Les manuscrits de la mer Morte contiennent des fragments d’un cycle de Daniel qui est apparenté au livre canonique, en particulier une prière de Nabonide qui rappelle 3.31-4.34, où le nom de Nabuchodonosor a remplacé celui de Nabonide.
L’auteur, ou ses sources, a nommé comme héros de ces histoires pieuses un Daniel ou Dan’el qu’Ez 14.14-20 ; 28.3 cite comme un juste et un sage des anciens temps et que connaissaient aussi les poèmes de Râs Shamra au XIVe siècle avant notre ère.
Cette jeunesse du livre explique sa place dans la Bible hébraïque. Il y a été admis après la fixation du canon des Prophètes et il a été rangé, entre Esther et Esdras, dans le groupe composite des « autres écrits », qui forment la dernière partie du canon hébreu. Les Bibles grecque et latine le replacent parmi les prophètes et lui ajoutent quelques parties deutérocanoniques : le Psaume d’Azarias et le cantique des trois jeunes gens, 3.24-90, l’histoire de Suzanne, où éclate la candeur clairvoyante de Daniel enfant, 13, les histoires de Bel et du serpent sacré, qui sont des satires de l’idolâtrie, 14. La traduction grecque de la Septante (LXX) diffère beaucoup de celle de Théodotion (Théod.), qui reste très proche du texte massorétique.
Le livre est destiné à soutenir la foi et l’espérance des Juifs persécutés par Antiochus Épiphane. Daniel et ses compagnons ont été soumis aux mêmes épreuves, abandon des prescriptions de la Loi, 1, tentations d’idolâtrie, 3 et 6 ; ils en sont sortis vainqueurs et les anciens persécuteurs ont dû reconnaître la puissance du vrai Dieu. Le persécuteur moderne est dépeint en traits plus noirs, mais, quand la colère de Dieu sera satisfaite, 8.19 ; 11.36, viendra le temps de la Fin, 8.17 ; 11.40, où le persécuteur sera brisé, 8.25 ; 11.45. Ce sera la fin des malheurs et du péché et l’avènement du Royaume des Saints, gouverné par un « Fils d’homme », dont l’empire ne passera point, 7.
Cette attente de la Fin, cette espérance du Royaume traverse tout le livre, 2.44 ; 3.33 ; 4.31 ; 7.14. Dieu en procurera l’avènement dans un délai qu’il a fixé mais qui englobe en même temps toute la durée humaine. Les moments de l’histoire du monde deviennent des moments du dessein divin sur le plan éternel. Le passé, le présent, l’avenir, tout devient prophétie parce que tout est vu dans la lumière de Dieu « qui alterne périodes et temps », 2.21. Par cette vision à la fois temporelle et extra-temporelle, l’auteur révèle le sens prophétique de l’histoire. Ce secret de Dieu, 2.18, etc. ; 4.6, est dévoilé par l’intermédiaire d’êtres mystérieux, qui sont les messagers et les agents du Très-Haut ; la doctrine des anges s’affirme dans le livre de Daniel comme dans ceux d’Ézéchiel et surtout de Tobie. La révélation concerne le dessein caché de Dieu sur son peuple et sur les peuples. Il touche les nations comme les individus. Un texte important sur la résurrection annonce le réveil des morts pour une vie ou un opprobre éternels, 12.2. Le Royaume qu’on attend s’étendra à tous les peuples, 7.14, il sera sans fin, ce sera le Royaume des Saints, 7.18, le Royaume de Dieu, 3.33 ; 4.31, le Royaume du Fils d’homme, à qui fut conférée toute puissance, 7.13-14.
Ce mystérieux Fils d’homme, que 7.18, 21-27 identifient avec la communauté des Saints, est aussi sa tête, le chef du royaume eschatologique, mais ce n’est pas le Messie davidique. Cette interprétation individuelle est devenue courante dans le Judaïsme et a été reprise par Jésus, qui s’est appliqué le titre de Fils de l’homme pour souligner le caractère transcendant et spirituel de son messianisme, Mt 8.20.
Le livre de Daniel ne représente plus le vrai courant prophétique. Il ne contient pas la prédication d’un prophète envoyé par Dieu en mission auprès de ses contemporains, il a été composé et immédiatement écrit par un auteur qui se cache derrière un pseudonyme, comme déjà le livret de Jonas. Les histoires édifiantes de la première partie s’apparentent à une classe d’écrits de sagesse dont on a un exemple ancien dans l’histoire de Joseph de la Genèse, un exemple récent dans le livre de Tobie, écrit peu avant Daniel. Les visions de la seconde partie apportent la révélation d’un secret divin, expliqué par les anges, pour les temps futurs, dans un style volontairement énigmatique ; ce « livre scellé », 12.4, inaugure pleinement le genre apocalyptique qui avait été préparé par Ézéchiel et qui s’épanouira dans la littérature juive. L’Apocalypse de saint Jean lui correspond dans le Nouveau Testament, mais alors les sceaux du livre fermé sont brisés, Ap 5-6, les paroles ne sont plus tenues secrètes, car « le temps est proche », Ap 22.10, et l’on attend la venue du Seigneur, Ap 22.20 ; 1 Co 16.22.