Parfois les paroles de Jésus paraissent trop dures. Que veut-il dire, en effet, lorsqu'il dit qu'on ne peut aimer son père ou sa mère plus que lui? Puis vient l'explication: celui qui veut garder sa vie, son « âme », la perdra, et celui qui la donne à cause du Christ la gardera. À première vue, on peut croire qu'il s'agit de...
Parfois les paroles de Jésus paraissent trop dures. Que veut-il dire, en effet, lorsqu'il dit qu'on ne peut aimer son père ou sa mère plus que lui? Puis vient l'explication: celui qui veut garder sa vie, son « âme », la perdra, et celui qui la donne à cause du Christ la gardera.
À première vue, on peut croire qu'il s'agit d'une sorte d'au-delà, du paradis qui attend les martyrs. Mais en réalité il s'agit ici encore du Royaume. Du Royaume qui n'est pas quelque part « dans les cieux » ni plus tard, mais ici et maintenant. Et il ne s'agit pas d'une autre vie, qui attendrait les fidèles dans une autre dimension, mais de cette vie même à laquelle chaque chrétien peut et doit, s'il est réellement chrétien, participer déjà ici et maintenant.
Mais pour que la participation à la vie du Royaume devienne possible, il faut renoncer à sa vie. Non parce qu'elle est une vie, mais parce qu'elle est la sienne. Et sienne non au sens où elle est unique et irrépétable, donnée par Dieu à moi et à personne d'autre, de sorte que personne d'autre que moi ne pourra en répondre devant Dieu; mais au sens où elle n'appartient qu'à moi seul, cette vie dans laquelle je ne laisserai entrer personne et que je ne partagerai avec personne, craignant de perdre ne serait-ce qu'une petite parcelle de ma vie si précieuse. Un tel désir de retenir sa vie séparée de tout le reste du monde de Dieu et du Royaume finit inévitablement par se retourner en catastrophe: toutes les tentatives de préserver le peu qui nous reste, dans le monde déchu, de la plénitude de la vie autrefois donnée par Dieu se terminent par la perte même de ce peu. Ce n'est qu'en renonçant à une telle auto-isolation spirituelle et, pour parler la langue des philosophes modernes, existentielle, que nous pouvons recevoir cette plénitude de la vie du Royaume que le Sauveur nous a préparée.
Mais alors il faudra renoncer au petit pour l'infini, à la limitation pour la plénitude. Et pas seulement en ce qui concerne sa propre vie, mais aussi en ce qui concerne les relations avec les autres, même les plus proches. Car les relations avec eux doivent elles aussi cesser d'être une partie de notre petit monde isolé pour devenir une partie du Royaume. Alors il n'y aura plus ces pertes irréversibles auxquelles ce petit monde nous condamne. Car la vie du Royaume est, selon la parole du Sauveur, une « vie en abondance ». Elle est donnée à chacun de ceux qui entrent dans le Royaume. Et celui qui y entre y apporte toutes les relations qui le lient à ses proches. Des relations qui deviennent elles aussi une partie du Royaume.