Il semble que, parmi les trois amis de Job, ce soit précisément Éliphaz qui ait compris quel danger représentent pour la vision religieuse traditionnelle les paroles de Job selon lesquelles il ne faut attendre aucune récompense pour le juste ni aucun châtiment pour l’impie, ni pendant la vie ni après la mort. Et sa réaction aux paroles de Job fut paradoxale. D’un côté, il avance un argument qui, au fond, aurait dû confirmer les pires craintes de son ami. Il dit à Job : qu’importe à Dieu ta justice ? Quelle différence cela Lui fait-il que tu sois juste ou pécheur ? Ta justice est à ton profit, et tes péchés sont ton affaire ; personne d’autre que toi n’en souffrira. Et pourquoi Dieu devrait-Il répondre à tes questions et plaider avec toi comme un homme (v. 2-4) ?
En parlant ainsi, Éliphaz confirme en fait précisément ce que Job craignait tant : Dieu ne se soucie pas du monde des hommes, de leurs problèmes, de leur justice ni de leurs péchés. Mais aussitôt, comme s’il se ravisait, Éliphaz commence à accuser Job de tous les péchés, sous-entendant que les malheurs qui l’ont frappé étaient le châtiment de son impiété (v. 5-11). Après avoir dit que Dieu ne se soucie ni de la justice ni du péché de Job, Éliphaz affirme aussitôt, se contredisant lui-même, que c’est précisément une telle conception de Dieu qui causa la perte de l’humanité d’avant le déluge (v. 12-18). Visiblement, son affirmation selon laquelle Dieu ne se soucie ni de la justice ni du péché de Job n’était que la première réaction immédiate aux paroles de Job, paroles qui avaient tellement effrayé Éliphaz qu’il s’est saisi du premier argument venu, sans réfléchir sérieusement à son sens ni aux conséquences qui en découlent.
En réalité, Éliphaz, semble-t-il, ne pense nullement que Dieu soit trop éloigné de l’homme pour s’intéresser à sa justice ou à son péché. S’il en était autrement, il ne s’adresserait pas à Job en l’appelant à abandonner l’iniquité, à se purifier et à se tourner de nouveau vers Dieu afin de rétablir les relations détruites par le péché (v. 19-30). Éliphaz ne remarque pas, semble-t-il, qu’en adressant un tel appel à Job, il enfonce en réalité une porte ouverte : car Job lui-même ne désire rien autant que trouver le Dieu vivant, Le rencontrer face à face et recevoir de Lui la réponse à toutes ses questions. Il est possible que ce malentendu soit lié à des expériences différentes de communion avec Dieu et aux différences de représentations de Dieu chez Job et chez Éliphaz. À Éliphaz, semble-t-il, le Dieu de la religion et l’expérience acquise dans les cadres religieux suffisaient encore. Pour Job, ces cadres étaient déjà devenus trop étroits.
