En répondant aux accusations de ses amis, Job recourt lui-même à une ironie proche du sarcasme (v. 1-3). Son discours commence par célébrer la grandeur, la puissance et la sagesse de Dieu, pour qui rien n'est impossible (v. 7-25). Un tel hymne serait proche et compréhensible pour tout homme religieux. Mais la splendeur de cet hymne est annulée par la mention du juste devenu la risée des hommes et du triomphe des pillards qui prospèrent et ne craignent pas Dieu (v. 4-6). Personne ne contesterait que l'harmonie du monde est belle, ni que le monde créé par Dieu est beau. Mais quel est le prix de cette beauté? N'est-il pas trop élevé? Car si l'on suit l'image que trace Job, il faut reconnaître que les souffrances du juste et la prospérité du pillard sont des éléments inséparables de l'harmonie du monde.
Il faut remarquer qu'une telle vision a toujours été propre à la conscience religieuse. Tsophar lui-même, en affirmant que Dieu sait mieux qui juger, quand et comment, exprime la même pensée. Si le jour du jugement de l'impie n'est pas encore venu, si Dieu tarde, alors ce délai fait partie de Son dessein sur les destinées du monde. Mais il faudra alors reconnaître que le mal y entre aussi, de sorte que Dieu, sans être Lui-même la source du mal, le permet dans Sa création et lui donne une place dans Son monde. Cela dévalue d'un coup toute justice et rend insensée la vie de tous les justes. Si les chemins du bien et du mal ne s'excluent pas mutuellement, si le mal n'est pas l'antipode du bien mais son alternative, ne serait-ce que provisoire, la justice devient à la fois impossible et inutile.
Job le comprend très bien. Il voit la beauté du monde de Dieu aussi bien que ses amis, mais il ne peut accepter qu'elle soit obtenue au prix de l'admission du mal dans le monde. Si Dieu est tel, s'Il est prêt à tolérer les souffrances du juste et la prospérité des pillards, même temporairement, alors Il n'est pas le Dieu des justes. On pourrait, comme les amis de Job, espérer que les souffrances du juste et le triomphe de l'impie ne sont que temporaires; mais pour Dieu il n'y a pas de temps, et si le mal a pour Lui le moindre sens, il devient aussi une part de Son éternité. Voilà pourquoi Job vit si profondément ce triomphe des pillards et cette humiliation du juste, même provisoires. Son temps sur la terre touche à sa fin, et il veut une réponse à la question principale.
