À qui le croyant doit-il croire davantage : aux hommes, aux circonstances qui se forment, à ce qu’on appelle d’ordinaire les faits objectifs, ou à Dieu ? La question paraît...
À qui le croyant doit-il croire davantage : aux hommes, aux circonstances qui se forment, à ce qu’on appelle d’ordinaire les faits objectifs, ou à Dieu ? La question paraît rhétorique. Mais en est-il toujours ainsi dans les faits ? Hélas, cette question aussi peut être considérée comme plutôt rhétorique.
Pourquoi en est-il ainsi ? Sans doute, entre autres raisons, parce que pour beaucoup de chrétiens le christianisme est devenu (et pour certains, peut-être, a toujours été) seulement une religion, semblable à beaucoup d’autres ; et s’il est meilleur que les autres, ce n’est meilleur que dans le sens où une religion peut, pour une personne concrète, être plus proche ou plus adaptée que toutes les autres. Dans ce cas, les relations de l’homme avec Dieu, même si elles restent pour lui au premier plan, ne deviennent pas pour autant la réalité qui détermine sa vie. En effet, l’homme vit dans un monde non transfiguré, soumis à ses lois, et, s’il est réaliste et non un romantique sans espoir, il ne peut pas ne pas comprendre que, même pour lui, Dieu ne recréera pas le monde afin de le rendre plus convenable pour les croyants.
Il en va autrement de l’homme qui vit dans le Royaume, du chrétien au sens originel et authentique du terme. Pour un tel homme, le Royaume est, sinon l’unique, du moins la réalité principale et déterminante : car, même en tenant compte du fait qu’il n’est pas encore parvenu à la plénitude de la transfiguration et qu’il appartient encore en partie à l’ordre non transfiguré des choses, un tel homme ne peut pas ne pas comprendre que sa vie est tout de même entièrement déterminée par le Royaume, au point que, même s’il perdait cette part de vie qui appartient au monde non transfiguré, il ne perdrait pas l’essentiel : le Royaume et sa vie, qui surpassent infiniment cette misérable apparence de vie portant ce nom dans le monde déchu. Alors la réalité s’ouvre à lui autrement, non parce qu’elle devient soudain radicalement autre, mais parce qu’il commence à la voir tout entière, et non seulement cette petite partie que ceux qui ne connaissent que le monde non transfiguré, gisant dans le mal, appellent réalité.
Même les justes de l’époque préchrétienne vivaient dans le pressentiment du Royaume : lui seul pouvait leur donner la force de marcher sur le chemin de la justice. Quant à Paul, après la rencontre sur le chemin de Damas, il n’avait naturellement plus aucun doute sur la réalité du Royaume, devenue une part déterminante de sa propre vie. C’est pourquoi il voit aussi le monde non transfiguré avec d’autres yeux. Avec les yeux d’un habitant du Royaume, où les promesses données par Dieu ne peuvent pas ne pas s’accomplir.