Les paroles de Jésus sur les morts qui ensevelissent leurs morts peuvent sembler trop dures dans la situation où elles furent prononcées. Mais, à bien y réfléchir, il n'est pas difficile de voir que la situation elle-même était au fond critique, bien que l'homme que Jésus avait appelé à le suivre ne lui demandât apparemment rien d'extraordinaire. Au contraire, il s'agissait d'un devoir que nous qualifions habituellement de sacré : ensevelir son propre père. Il existe une interprétation intéressante de cette demande. Certains commentateurs estiment qu'il ne s'agit pas ici du fait que le père de l'homme mentionné dans le récit était déjà mort, mais qu'il était encore en vie tout en attendant la mort, soit à cause d'une maladie, soit simplement en raison de son grand âge. Cet homme demandait un délai afin de permettre à son père de vivre paisiblement les années—sans doute peu nombreuses—qui lui restaient sur terre. Il était prêt à suivre Jésus ; il demandait seulement un délai.
Mais Jésus ne lui accorda pas ce délai. Pourquoi ? On pourrait dire que les ajournements relâchent une personne et lui ôtent souvent la résolution qu'elle avait à un moment donné, résolution qui disparaît avec le temps parce qu'elle n'a jamais accompli ce qu'elle avait décidé de faire. Mais ce n'est qu'un aspect de la question. L'autre est que, dans la vie spirituelle, il n'existe généralement aucun « plus tard ». Dieu est hors du temps, et l'on ne peut le rencontrer que dans le présent, seulement ici et maintenant. Mais l'« ici et maintenant », comme point de rencontre entre la personne et Dieu, se projette dans un moment tout à fait précis du temps et en un point tout à fait précis de l'espace. C'est exactement ce point que Jésus a indiqué à l'homme mentionné dans le récit. En ce point, il faut une concentration extrême sur la présence de Dieu, sur la révélation de sa volonté et sur la tâche placée devant la personne dans le contexte de tout ce qui vient d'être dit.
Mais l'homme dont parle l'évangéliste ne possède pas cette concentration. Il n'est pas dans ce présent éternel où sa rencontre avec Dieu a eu lieu ; il est dans le présent temporel, où le passé cède la place à l'avenir et où le présent se révèle non pas un point de rencontre avec Dieu, mais seulement le lieu où ce qui n'existe pas encore rencontre ce qui n'existe plus. Les paroles tranchantes du Sauveur sont nécessaires pour arracher l'homme au présent temporel et le placer devant Dieu dans le présent éternel. Bien sûr, cela ne constitue pas encore en soi une garantie, car la personne est libre. Mais le moment de la plus grande clarté possible pour une personne devient toujours pour elle un moment de vérité : une vérité envers laquelle il lui faut prendre position—pour le Royaume et pour le salut.
