Les paroles de Jean le Baptiste adressées à des pharisiens au fond très religieux et pieux sonnent un peu étrangement. Et il ne s'agit pas seulement du fait qu'il les appelle «engeance de serpents» («race de vipères» dans la traduction synodale), mais aussi de ses paroles sur leur désir d'échapper à...
Les paroles de Jean le Baptiste adressées à des pharisiens au fond très religieux et pieux sonnent un peu étrangement. Et il ne s'agit pas seulement du fait qu'il les appelle «engeance de serpents» («race de vipères» dans la traduction synodale), mais aussi de ses paroles sur leur désir d'échapper à la colère qui s'approche d'eux, par laquelle il faut évidemment entendre la colère de Dieu.
Ici, beaucoup s'explique par la psychologie religieuse qui guidait ceux des pharisiens qui étaient tout de même venus à Jean pour le bain de purification. Il n'y en avait pas beaucoup: la majorité des pharisiens regardait avec scepticisme les paroles et l'activité de Jean le Baptiste. Ils pensaient simplement, semble-t-il, qu'il n'y a jamais trop de bains purificateurs, et qu'un de plus ne serait pas inutile.
Jean appelait à la conversion et au repentir, convaincu que tous sans exception en avaient besoin, ainsi que du bain purificateur correspondant; il était convaincu que dans le peuple de Dieu il n'y avait personne de prêt à rencontrer le Messie, pas de purs qui puissent aller à Sa rencontre la conscience tranquille. En partie, Jean avait hérité cette vision des esséniens, avec lesquels il fut sans doute étroitement lié pendant un temps, mais elle est largement la conséquence de la révélation reçue par Jean lui-même, révélation qui le poussa à sortir prêcher.
Les pharisiens, dans leur majorité, n'étaient pas d'accord avec le prophète, convaincus qu'eux, en tout cas, étaient prêts à rencontrer le Messie: après tout, ils avaient consacré toute leur vie à se préparer à cette rencontre, et l'observance de la pureté spirituelle, morale et rituelle occupait la première place dans leur vie. Mais il y avait visiblement parmi les pharisiens aussi des hommes capables de partir, au moins à titre d'hypothèse, de l'idée que tout ce que Jean disait était vrai.
Et s'il était vraiment prophète, homme de Dieu? Et s'il avait raison? Alors, par prudence, il vaut mieux accomplir la purification à laquelle il appelle. En tout cas, cela ne fera pas de mal, et cela peut faire du bien s'il se trouve que cet étrange prédicateur a quand même raison. Mais un tel bain n'était évidemment pas du tout ce à quoi Jean appelait. Il s'agissait précisément du désir d'accomplir une purification de plus «au cas où», pour être assuré de plaire à Dieu. D'échapper à cette colère à venir. Colère à laquelle, sans une vraie conscience de son propre péché, on ne pouvait de toute façon pas échapper.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.