La lecture d'aujourd'hui nous invite à méditer la vérité exprimée dans un aphorisme bien connu, dont l'origine évangélique est cependant loin d'être connue de tous aujourd'hui: nul n'est prophète en son pays...
La lecture d'aujourd'hui nous invite à méditer la vérité exprimée dans un aphorisme bien connu, dont l'origine évangélique est cependant loin d'être connue de tous aujourd'hui: nul n'est prophète en son pays (v. 24). En citant un passage messianique du livre d'Isaïe, Jésus se désigne très clairement comme celui dont parlait le prophète (v. 17-21). À première vue, la réaction de ses auditeurs est paradoxale: d'un côté ils approuvent Jésus, de l'autre ils commencent aussitôt à douter. Comment leur compatriote, qu'ils connaissent depuis l'enfance, pourrait-il prétendre être le Messie (v. 22)? Et ils exigent de lui des miracles non comme témoignages du Royaume, mais comme preuves de sa messianité (v. 23). C'est alors que Jésus prononce les paroles amères sur le prophète dans son propre pays (v. 24).
Mais la réaction paradoxale des auditeurs de Jésus était au fond tout à fait compréhensible, et pas seulement parce que « les grandes choses se voient de loin ». Il s'agissait ici de la simple habitude, qui se révèle souvent l'un des obstacles les plus sérieux sur le chemin spirituel. Ce n'est pas un hasard si leurs doutes s'appuient sur l'idée qu'ils le connaissent depuis l'enfance: « N'est-ce pas là le fils de Joseph? » Comment alors parler de messianité? Bien sûr, si des personnes faisant autorité ou des instances officielles avaient reconnu Jésus et l'avaient directement désigné comme le Messie, ils l'auraient sans aucun doute accueilli avec joie et auraient été fiers de lui comme d'un compatriote célèbre. Mais il n'y avait aucune reconnaissance officielle, et les habitants de la ville devaient décider eux-mêmes. Or la force de l'habitude pesait sur eux.
L'homme déchu a tendance à voir la réalité non telle qu'elle est, mais telle qu'il a l'habitude de la voir. Les clichés sont ordinaires et répandus, et ils n'apparaissent pas sans raison: la schématisation et l'emploi de modèles tout faits pour décrire la réalité constituent une sorte de mécanisme d'adaptation psychologique de l'homme au réel, dont il ne peut plus se passer après la chute. Mais ce même mécanisme d'adaptation empêche souvent l'homme de voir ce qui est nouveau et inhabituel. Il lui propose des schémas et des modèles prêts à l'emploi là où ils ne conviennent pas, face à des réalités qui n'entrent dans aucun schéma et qu'aucun modèle ne peut décrire.
Le Royaume dont Jésus témoigne est précisément une telle réalité. Il ne rentre dans aucun cadre familier. Mais les compatriotes de Jésus ne veulent pas perdre ces cadres habituels; ils sont prêts à les défendre à tout prix, et Jésus n'y entre absolument pas: un Messie non reconnu, un fauteur de troubles, quelqu'un qui se fait passer pour on ne sait qui et revendique ce que personne, dans leur petite ville, n'avait jamais revendiqué ni jamais osé revendiquer. C'est ainsi qu'il se présenta aux habitants de Nazareth. Il ne leur resta qu'un moyen: se débarrasser de leur compatriote beaucoup trop dérangeant. Et ils l'auraient fait s'ils l'avaient pu (v. 28-30).
On le voit, ce ne sont pas seulement la haine des rigoristes religieux et les jeux des politiciens qui conduisent Jésus à la croix. L'étroitesse de la nature humaine déchue l'y pousse elle aussi.
16 v) Ce récit étonne par le revirement inexpliqué de la foule, qui passe de l’admiration, v. 22a, à l’animosité, vv. 22, 28s. Cette anomalie est sans doute le résultat d’une évolution littéraire. Un premier écrit racontait une visite de synagogue avec prédication couronnée de succès, au début du ministère, cf. Mc 1.21s, à Nazareth, cf. Mt 4.13 avec Nazara comme 4.16. Ce récit a été ensuite repris, surchargé et placé plus tard dans la vie de Jésus, Mt 13.53-58 ; Mc 6.1-6, pour consigner l’incompréhension et le refus qui ont fait suite à la première faveur du peuple. De ce texte complexe, Luc a su tirer une page admirable, qu’il a maintenue au début du ministère, comme une scène inaugurale, et où il dépeint, en un raccourci symbolique, la mission de grâce de Jésus et le refus de son peuple.
16 w) Forme rare du nom de Nazareth. Cf. Mt 4.13.
16 x) Tout Juif adulte était admis, avec autorisation du chef de synagogue, à faire la lecture publique du texte sacré.
18 y) Add. « guérir ceux qui ont le cœur brisé », cf. LXX.
23 z) Ces miracles ne seront racontés, en fait, qu’après la visite à Nazareth, v. 33, etc. Voir la note sur 4.16.
44 a) Mc a « Galilée ». prend « Judée » au sens très large tout le pays d’Israël. De même 7.17 ; 23.5 (?) ; Ac 10.37 ; 28.21.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.