Jésus lie souvent le chemin vers le Royaume à une sorte d'évaluation, de calcul, d'analyse des possibilités de l'homme. Celui qui s'apprête à commencer une construction doit d'abord évaluer ses ressources et comprendre s'il en aura assez pour achever l'ouvrage ; sinon, mieux vaut ne pas commencer. Une telle attitude est juste en tout cas lorsqu'il s'agit du chemin spirituel.
En effet, lorsque nous nous mettons en route, nous espérons toujours atteindre le but et nous essayons toujours de comprendre dans quelle mesure la route peut se révéler difficile, dangereuse, et même simplement si elle sera à notre portée. Et si cela est vrai de tout chemin spirituel, cela l'est tout particulièrement lorsqu'il s'agit du chemin chrétien : car ici il est question du Royaume, dont le chemin est plus difficile que tout autre, même si le Sauveur Lui-même nous accompagne constamment sur ce chemin. Bien sûr, si le christianisme n'était qu'une religion nouvelle parmi d'autres, la situation serait différente. Toute religion est, dans une certaine mesure, une fin en soi.
Et même lorsqu'il s'agit de quelque chose de plus grand qu'elle-même, tout homme religieux peut toujours se consoler en se disant que, sans être arrivé à ce plus grand, il a tout de même fait quelque chose, et que ce qu'il a fait a une valeur en soi. D'ordinaire, dans de tels cas, l'homme religieux se dit à lui-même et aux autres qu'il a fait ce qu'il pouvait, et qu'il n'a jamais compté sur davantage : il n'est ni saint ni juste, mais un homme ordinaire. Mais c'est justement là que se trouve la question : le christianisme comme religion n'a pas de sens.
Le christianisme est le chemin vers le Royaume et la vie dans le Royaume, et le seul but du chrétien ne peut être que le Royaume dans toute sa plénitude ; sinon, il ne vaut même pas la peine de commencer. C'est de cela que parle Jésus, en donnant l'exemple du projet de construction d'une tour de garde par le propriétaire d'un jardin. Car une tour inachevée ou mal construite n'est pas seulement inutile ; elle peut même nuire, en donnant à son constructeur l'illusion d'une sécurité qui n'existe pas en réalité. Alors mieux vaut ne rien construire du tout.
De même, le chrétien qui n'est pas arrivé à la vie du Royaume dans toute sa plénitude peut tomber dans un piège : il peut lui sembler que tout est en ordre dans sa vie spirituelle, puisqu'il accomplit certaines « obligations religieuses du chrétien », alors qu'en réalité il n'est pas plus proche du Royaume que n'importe quel autre homme qui ne pense pas du tout à la religion. C'est vers ce maximum, vers l'atteinte du but, que Jésus oriente Ses auditeurs, les appelant à réfléchir pour savoir s'ils sont prêts à aller jusqu'au bout, et, sinon, s'il ne vaudrait pas mieux pour eux Le quitter et vivre leur vie ordinaire, celle qu'ils vivaient auparavant.