Le jugement du mal dans lequel gît le monde, et de ceux qui le portent, se révèle à l’apôtre comme le jugement de la « grande prostituée »...
Le jugement du mal dans lequel gît le monde, et de ceux qui le portent, se révèle à l’apôtre comme le jugement de la « grande prostituée », associée à Babylone (v. 1–5). La vision de Babylone comme centre du mal mondial est devenue traditionnelle dans la littérature apocalyptique, tout comme dans la tradition juive postexilique en général. Après l’exil et la destruction de Jérusalem et du Temple qui l’avait précédé, de telles associations sont compréhensibles. Mais il ne s’agit pas seulement d’une ancienne hostilité : pour les auteurs des livres bibliques, Babylone devient le symbole d’un pouvoir impérial, hostile à Dieu par définition et destiné tôt ou tard à Le défier. Ce n’est pas par hasard que Jean voit la femme assise sur la « bête », « ivre du sang des saints et du sang des témoins de Jésus » (v. 6) : un pouvoir qui défie Dieu ne peut pas laisser Ses témoins en paix. La « bête » sur laquelle siège la « grande prostituée » (v. 3) est manifestement la même que Jean avait vue auparavant monter de la mer (Ap 13:1). Derrière cette scène extérieurement terrifiante, comme toujours dans les visions apocalyptiques, se cache la réalité spirituelle qui détermine l’histoire du monde déchu : derrière tout pouvoir terrestre, derrière tout empire, se dresse inévitablement le même esprit qui a insufflé la vie à la « bête de la mer ».
On pourrait penser qu’après la venue du Christ dans le monde, il ne devrait rester de place ni pour la « bête » elle-même ni pour ceux qu’elle soutient dans un monde en voie de transfiguration. Mais précisément parce que le Royaume ne s’est pas encore révélé dans toute sa plénitude, cette place leur demeure. Pourtant ce ne sont pas eux qui déterminent le cours de l’histoire du monde en transfiguration, même si seuls ceux qui ont déjà part au Royaume comprennent la vraie situation ; les autres s’étonnent seulement que rien n’ait changé dans le monde après la venue du Christ, sans comprendre que la « bête de la mer » est condamnée et que son triomphe apparent n’est qu’une apparence, due au fait que le processus commencé avec la venue du Sauveur n’est pas encore achevé (v. 8).
Bien sûr, Babylone n’est plus ici liée à aucune réalité géographique ou historique ; elle devient simplement la « ville », symbole de tout ce que la civilisation créée par l’humanité déchue a produit de pire (v. 18). Aucun peuple de la terre n’est libre de l’influence spirituelle de cette civilisation globale ; la « prostituée » les attire à elle comme un port attire les navigateurs. Ce n’est pas par hasard qu’elle siège « sur les eaux », qui symbolisent les divers peuples tombant sous son pouvoir spirituel (v. 15). Mais cette mer agitée qu’est l’humanité n’apparaît ainsi que depuis une hauteur « surhumaine », propre à l’orgueil satanique, pour lequel les personnes individuelles n’existent pas et l’humanité n’est qu’une nourriture spirituelle.
Pendant ce temps, l’histoire suit son cours (du moins est-ce ainsi qu’elle apparaît à ceux qui ne pensent ni à Dieu, ni à Son Royaume, ni au Messie qu’Il a envoyé), et ses acteurs actifs ne comprennent pas toujours quels processus spirituels se tiennent derrière les événements auxquels ils participent. Les royaumes terrestres se succèdent comme les royaumes mentionnés dans le livre de Daniel. Il y est question de quatre rois et de quatre royaumes (Dn 7:16–18) ; Dieu parle à Jean de cinq rois, ajoutant apparemment aux quatre précédents ce « cinquième », Antiochos Épiphane, sous lequel le Temple fut profané et la Synagogue persécutée. Dans le sixième roi, il serait naturel de voir l’Empire romain et l’image collective de ses dirigeants ; mais Rome est devenue à son tour, pour les premiers chrétiens, l’image de cet empire terrestre dont les dirigeants pensent que rien n’a changé dans le monde et que l’histoire continue comme avant. Dans ce cas, on pourrait considérer comme « sixième royaume » tous les États et empires de l’ère chrétienne dont les dirigeants, ne connaissant pas le Royaume, se révèlent sans le soupçonner de simples marionnettes entre les mains du « septième roi », qui devient apparemment la « bête de la mer » (v. 10–11).
À la fin de l’histoire, tous les masques tombent clairement, et la « bête », qui présente d’abord son pouvoir comme celui d’un souverain terrestre ordinaire, finit par se révéler comme le « huitième », que tous les dirigeants précédents servaient sans comprendre qui ils servaient. Et lorsque les masques tombent, le fragile bien-être terrestre prend fin : la grande bataille des forces de la lumière contre les forces des ténèbres ne lui laisse aucune place ; les anciennes marionnettes sont rejetées, et les nouveaux maîtres n’épargnent pas ce qui avait été créé auparavant : ils détruisent la « grande prostituée » sans aucun regret (v. 12–14, 16). Ainsi s’achève l’histoire de la civilisation déchue, dévorée par ses propres produits.
1 k) Ce chapitre est difficile dans les détails, v. 9.
1 l) Comme le sera Jérusalem, 21.9, Babylone est personnifiée par une femme, cf. 12.1 ; Dn 4.27. C’est Rome l’idolâtre, 2.14 ; 18.3 ; Os 1.2, cf. 14.4, qui, après une apparition brillante, vv. 3-7, verra se réaliser la condamnation annoncée et préparée par les visions précédentes.
1 m) L’image est interprétée au v. 15.
2 n) Les nations païennes et leurs rois, qui ont adopté le culte impérial.
3 o) Séjour des animaux impurs, cf. Lv 16.8 ; 17.7.
3 p) Les sept têtes sont les sept collines de Rome, v. 9, et les dix cornes sont des rois vassaux, v. 12, qui secouent le joug de l’Empire, v. 16. La Bête, vv. 3, 7-8, représente un empereur, sans doute Néron qui, d’après une croyance populaire, est censé retrouver la vie et la puissance avant la venue de l’Agneau, cf. 2 Th 2.8-9. Le début du v. 8 est une déformation parodique des titres de Dieu, 1.4, et du Christ, 1.18.
6 q) Les persécutions romaines impliquent à la fois l’idolâtrie, v. 4, et le meurtre, v. 6. Ez 16.36-38 ; 23.37-45 dressait les mêmes griefs contre Jérusalem.
8 r) Dans le symbolisme de la Bête on peut ici distinguer deux sens différents, vv. 8-9, 15-18, et vv. 10, 12-14. La femme qui la chevauche se croit puissante, mais elle court à sa perte.
9 s) Sept empereurs romains, dont le sixième règne actuellement. Sept est un chiffre symbolique de totalité Jean ne se prononce pas sur le nombre et la chronologie des empereurs.
14 t) Rappel de 14.4 et annonce de 19.11-21.
Le mot « apocalypse » est la transcription d’un terme grec signifiant : révélation ; toute apocalypse suppose donc révélation faite par Dieu aux hommes de choses cachées et connues de lui seul, spécialement de choses concernant l’avenir. Il est malaisé de définir exactement la frontière séparant le genre apocalyptique du genre prophétique, dont il n’est en quelque sorte qu’un prolongement ; mais tandis que les anciens prophètes entendaient les révélations divines et les transmettaient oralement, l’auteur d’une apocalypse reçoit ses révélations sous forme de visions qu’il consigne dans un livre. D’autre part, ces visions n’ont pas valeur pour elles-mêmes, mais pour le symbolisme dont elles sont chargées ; car tout, ou presque tout, dans une apocalypse, a valeur symbolique : les chiffres, les choses, les parties du corps, les personnages eux-mêmes qui entrent en scène. Lorsqu’il décrit une vision, le voyant traduit en symboles les idées que Dieu lui suggère, procédant alors par accumulation de choses, de couleurs, de chiffres symboliques, sans se soucier de l’incohérence des effets obtenus. Pour le comprendre, il faut donc entrer dans son jeu, et retraduire en idées les symboles qu’il propose, sous peine de fausser le sens de son message.
Les apocalypses eurent un grand succès dans certains milieux juifs (y compris les Esséniens de Qumrân) aux deux siècles qui précédèrent l’avènement du Christ. Préparé déjà par les visions de prophètes tels qu’Ézéchiel ou Zacharie, le genre apocalyptique s’épanouit dans l’œuvre de Daniel et dans de nombreux ouvrages apocryphes écrits aux alentours de l’ère chrétienne. Le Nouveau Testament n’a retenu dans son canon qu’une Apocalypse, dont l’auteur se nomme lui-même : Jean, 1.9, exilé dans l’île de Patmos pour sa foi au Christ au moment où il écrit. Une tradition, représentée déjà par saint Justin et largement répandue à la fin du second siècle (saint Irénée, Clément d’Alexandrie, Tertullien, le Canon de Muratori), l’identifie à Jean l’apôtre, l’auteur du quatrième évangile. Mais, jusqu’au Ve siècle, les Églises de Syrie, de Cappadoce et même de Palestine ne semblent pas avoir inséré l’Apocalypse au canon des Écritures, preuve qu’elles ne la tenaient pas pour l’œuvre d’un apôtre ; un certain Caïus, prêtre romain du début du IIIe siècle, l’attribuait même à l’hérétique Cérinthe, mais sans doute pour des motifs de polémique. D’autre part, si l’Apocalypse de Jean offre une parenté indéniable avec les autres écrits johanniques, elle s’en distingue nettement aussi, et par sa langue, et par son style, et par certaines vues théologiques (concernant la Parousie du Christ, notamment), si bien qu’il demeure difficile de lui assigner immédiatement le même auteur. Malgré tout, elle reste d’inspiration johannique, écrite dans l’entourage immédiat de l’apôtre et pénétrée de son enseignement. Sa canonicité ne saurait faire de doute. Quant à sa date, on admet assez communément qu’elle aurait été composée sous le règne de Domitien, vers 95 ; d’autres, non sans quelque vraisemblance, pensent que certaines parties au moins auraient été rédigées dès le temps de Néron, un peu avant 70.
Que l’on tienne pour le temps de Domitien ou pour celui de Néron, il est indispensable, pour bien comprendre l’Apocalypse, de la replacer dans le milieu historique qui lui a donné naissance : une période de troubles et de violentes persécutions contre l’Église naissante. Car, de même que les apocalypses qui l’ont précédée (spécialement celle de Daniel) et dont elle s’inspire manifestement, elle est avant tout un écrit de circonstance, destiné à relever et à affermir le moral des chrétiens, scandalisés sans doute de ce qu’une persécution si violente ait pu se déchaîner contre l’Église de celui qui avait affirmé : « Ne craignez pas, j’ai vaincu le monde », Jn 16.33. Pour réaliser son dessein, Jean reprend les grands thèmes prophétiques traditionnels, spécialement celui du « Grand Jour » de Yahvé (cf. Am 5.18) : au Peuple saint, asservi sous le joug des Assyriens, des Chaldéens, puis des Grecs, dispersé et presque anéanti par la persécution, les prophètes annonçaient le jour prochain du salut, lorsque Dieu viendrait délivrer son Peuple de la main des oppresseurs, lui redonnant non seulement la liberté mais encore puissance et domination sur ses ennemis, à leur tour châtiés et presque anéantis. Lorsque Jean écrit, l’Église, le nouveau Peuple élu, vient d’être décimée par une persécution sanglante, 6.10-11 ; 16.6 ; 17.6, déchaînée par Rome et l’Empire romain (la Bête) mais sur l’instigation de Satan, 12 ; 13.2-4, l’Adversaire par excellence du Christ et de son Peuple. Une vision inaugurale décrit la majesté de Dieu qui trône au ciel, maître absolu des destinées humaines, 4, et qui remet à l’Agneau le livre contenant le décret d’extermination des persécuteurs, 5 ; la vision se poursuit par l’annonce d’une invasion de peuples barbares (les Parthes), avec son cortège traditionnel de maux : guerre, famine, peste, 6. Les fidèles de Dieu seront cependant préservés, 7.1-8 ; cf. 14.1-5, en attendant de jouir au ciel de leur triomphe, 7.9-17 ; cf. 15.1-5. Voulant cependant le salut des pécheurs, Dieu ne va pas les détruire tout de suite, mais leur envoyer une série de fléaux pour les avertir, comme il l’avait fait contre Pharaon et les Égyptiens, 8-9 ; cf. 16. Peine perdue ; à cause de leur endurcissement, Dieu va détruire les impies persécuteurs, 17, qui essayaient de corrompre la terre en l’amenant à adorer Satan (allusion au culte des empereurs de la Rome païenne) ; suivent une lamentation sur Babylone (Rome) détruite, 18, et des chants de triomphe au ciel, 19.1-10. Une nouvelle vision reprend le thème de la destruction de la Bête (la Rome persécutrice), opérée cette fois par le Christ glorieux, 19.11-21. Une période de prospérité s’ouvre alors pour l’Église, 20.1-6, qui s’achèvera par un nouvel assaut de Satan contre elle, 20.7s, l’anéantissement de l’Ennemi, la résurrection des morts et leur Jugement, 20.11-15, enfin l’établissement définitif du Royaume céleste, dans la joie parfaite, la mort elle-même étant anéantie, 21.1-8. Une vision rétrospective décrit l’état de perfection de la Jérusalem nouvelle durant son règne sur la terre, 21.9s.
Telle est l’interprétation historique de l’Apocalypse, son sens premier et fondamental. Mais la portée du livre ne s’arrête pas là, car il met en jeu des valeurs éternelles sur lesquelles peut s’appuyer la foi des fidèles de tous les temps. Déjà dans l’Ancien Testament, la confiance du Peuple saint était fondée sur la promesse de Dieu de demeurer « avec son Peuple », cf. Ex 25.8, présence qui signifiait protection contre les ennemis pour opérer le salut. Maintenant encore, et bien plus parfaitement, Dieu est avec son Peuple nouveau qu’il s’est uni en la personne de son Fils, Emmanuel (Dieu-avec-nous) ; et l’Église vit de cette promesse du Christ ressuscité : « Voici que je suis avec vous pour toujours, jusqu’à la fin du monde », Mt 28.20. S’il en est ainsi, les fidèles n’ont rien à craindre ; même s’ils doivent momentanément souffrir pour le nom du Christ, ils seront en définitive vainqueurs de Satan et de toutes ses machinations.
Dans son état actuel, le texte de l’Apocalypse présente un certain nombre de doublets, de ruptures dans la suite des visions, de passages apparemment hors de contexte. Les commentateurs ont essayé d’expliquer ces anomalies de multiples façons : compilation de sources différentes, déplacement accidentel de certains passages ou chapitres, etc. Parmi les explications possibles, nous proposons l’hypothèse suivante.
La partie proprement prophétique, Ap 4-22, serait composée de deux Apocalypses distinctes, écrites par le même auteur à des dates différentes, puis fondues en un seul texte par une autre main. Les deux textes primitifs comporteraient les sections suivantes :
Quant aux lettres aux sept Églises, 1-3, bien que destinées à être lues avec les deux autres textes, elles ont dû exister primitivement à l’état de texte séparé.
Une telle supposition ne saurait engendrer l’évidence. Elle a inspiré les grandes divisions insérées ci-après dans le texte du livre, mais non le détail de l’annotation, de sorte que le lecteur peut se livrer à une lecture suivie de l’Apocalypse sans se préoccuper des deux textes primitifs, en se laissant conquérir par l’imagerie compliquée mais puissante dont l’auteur a revêtu son message de certitude et d’espoir. Le sacrifice de l’Agneau a remporté la victoire dernière, et quels que soient les maux dont souffre l’Église du Christ, elle ne peut douter de la fidélité de Dieu jusqu’au moment où le Seigneur viendra, « bientôt », 1.1 ; 22.20. L’Apocalypse est la grande épopée de l’espérance chrétienne, le chant de triomphe de l’Église persécutée.