Paul appelle Timothée à éviter les disputes inutiles et stériles, qui n'apportent rien à personne et ne font que détruire la paix intérieure de ceux qui y prennent part...
Paul appelle Timothée à éviter les disputes inutiles et stériles, qui n'apportent rien à personne et ne font que détruire la paix intérieure de ceux qui y prennent part. Il faut remarquer que le monde gréco-romain comme le monde juif étaient des mondes de beaucoup de paroles, de beaucoup de disputes et de beaucoup d'opinions. Il ne s'agit pas simplement de ce qu'on appelle aujourd'hui le pluralisme ; il s'agit précisément du culte de la dispute, du débat, de la discussion. La conversation, souvent sur des sujets assez abstraits, la dispute, le débat philosophique étaient considérés comme l'occupation la plus convenable pour un homme libre qui avait le loisir de s'y adonner : ainsi en allait-il dans le monde gréco-romain depuis l'Antiquité.
Dans le monde juif aussi, les discussions et les débats, mais déjà sur des thèmes religieux, liés à la Torah, étaient chose courante, et y participaient souvent non seulement des rabbins savants et des maîtres de la Torah, mais aussi des gens tout à fait ordinaires : car tout Juif croyant lisait et étudiait la Torah, et il n'y en avait alors pas d'autres, de sorte qu'il y avait avec qui parler et de quoi discuter. Bien sûr, à certains égards, une telle atmosphère était très productive : de nouvelles idées, vues, conceptions et théories y apparaissaient presque chaque jour.
La vie intellectuelle prospérait, mais la vie spirituelle, pas toujours. Cela se comprend : une telle situation favorise le fait que la dispute, le débat, la discussion deviennent des valeurs en soi, de sorte que la participation à ceux-ci était déjà considérée comme une affaire importante et une occupation sérieuse, tandis qu'il ne restait souvent plus de temps pour le travail spirituel, qui n'était d'ailleurs pas jugé particulièrement important ; car ce qui paraissait essentiel, c'étaient les opinions et les vues justes, non la vie juste.
Une telle atmosphère pénétrait aussi dans les communautés ecclésiales, et là il était absolument nécessaire de s'y opposer. Même si le christianisme n'avait été qu'une nouvelle religion, tôt ou tard serait apparue la nécessité de s'arrêter et de réfléchir non aux paroles, mais à la vie ; or, puisque le christianisme n'a jamais été une religion, mais a toujours été précisément une vie nouvelle, la vie dans ce Royaume que le Sauveur a apporté au monde, l'excès de paroles, de disputes et de discussions menaçait les chrétiens de graves pertes spirituelles.
Bien sûr, il fallait répondre aux questions sérieuses qui surgissaient dans le milieu chrétien : elles pouvaient réellement avoir une influence sur la vie spirituelle de l'homme. Si, par exemple, quelqu'un, à l'image des « maîtres » mentionnés par l'apôtre, pensait sérieusement que « la résurrection avait déjà eu lieu », que tout était déjà fini et que le christianisme appartenait en fait au passé, il n'aurait guère pu, avec de telles vues, vivre une vie chrétienne pleinement accomplie.
Mais consacrer sa vie aux disputes et aux discussions afin d'y remporter la victoire et de devenir le disputeur le plus connu et invincible, et plus encore voir dans une telle victoire le sens de son service ecclésial, c'est une impasse spirituelle. Les disputes n'auront pas de fin et, au bout du compte, elles engloutiront simplement l'homme, ne lui laissant pas de temps pour vivre, même de la vie la plus ordinaire, sans parler de la vie chrétienne. Voilà le danger contre lequel Paul met en garde son disciple.
14 l) Var. (Vulg) « le Seigneur ».
18 m) Le dogme de la résurrection était particulièrement difficile à accepter pour des esprits grecs, Ac 17.32 ; 1 Co 15.12. Hyménée et Philète l’interprétaient peut-être d’une façon purement spirituelle, de la résurrection intérieure opérée par le baptême, Rm 6 4 ; Ep 2.6, ou d’une certaine ascension mystique vers Dieu. Paul avait mis en garde les Corinthiens contre une conception trop matérielle, 1 Co 15.35-53.
19 n) Les deux inscriptions sont gravées sur la pierre ou le document de fondation. L’édifice étant l’Église, les fondations peuvent être ici soit le Christ, 1 Co 3.11, soit les apôtres, Ep 2.20, cf. Ap 21.14, soit la foi appuyée sur la parole du Dieu fidèle, 2.13. Les deux textes bibliques se complètent Dieu garde ceux qu’il aime, Nb 16.5, et ceux-ci doivent vivre dans la justice, Nb 16.26 ; Isa 26.13 ; 52.11 ; Ps 6.9.
Les lettres à Timothée et à Tite sont adressées à deux des plus fidèles disciples de Paul, Ac 16.14 ; 2 Co 2.13. Elles donnent des directives pour l’organisation et la conduite des communautés qui leur ont été confiées. C’est pourquoi l’on a coutume, depuis le XVIIIe siècle, de les appeler « pastorales ». Par rapport aux autres lettres de Paul, celles-ci présentent des divergences significatives. On note par exemple une différence considérable dans le vocabulaire. Nombre de mots fréquents dans les autres épîtres ont disparu ici et on trouve une forte proportion de mots qui n’apparaissent nulle part ailleurs. Le style n’est plus passionné et enthousiaste mais terne et bureaucratique. La façon d’aborder les problèmes a changé. Paul se contente de condamner les faux enseignements au lieu de s’y opposer en argumentant de manière persuasive. Enfin on a du mal à situer ces lettres dans le cours de la vie de Paul, tel que les Actes nous le font connaître. On comprendra donc que l’authenticité des Pastorales soit discutée. On explique souvent ces différences en invoquant l’âge avancé de Paul, qui aurait peut-être laissé plus de latitude à un secrétaire (peut-être Luc, 2 Tm 4.11) et en rappelant que nous ignorons tout de la vie de Paul après qu’il eut été relâché de prison à Rome. Mais des critiques en aussi grand nombre rejettent ces arguments qu’ils jugent trop subjectifs et maintiennent que les Pastorales ont été composées par un disciple de Paul, à la fin du Ier siècle pour résoudre les problèmes d’une Église très différente. Cette hypothèse n’est nullement impossible mais aucun témoignage n’indique que les lettres pseudépigraphes existaient et représentaient quelque chose d’acceptable. 2 Th 2.2 et Ap 22.18 montrent que les premiers chrétiens voyaient la nécessité de distinguer les écrits authentiques des faux. Une minorité de critiques défend une position intermédiaire entre ces deux extrêmes : selon elle un fidèle disciple de Paul aurait hérité de trois lettres que Timothée et Tite avaient conservées jusqu’à leur mort. Il compléta alors ces lettres en y ajoutant ce qu’il pensait que Paul aurait pu dire pour répondre aux problèmes nouveaux que rencontrait l’Église. Les Pastorales ne seraient donc pas de l’Apôtre mais contiendraient des fragments authentiques : par exemple 2 Tm 1.15-18 ; 4.9-15 ; Tt 3.12-14. L’absence d’accord sur l’étendue et le nombre de ces fragments affaiblit gravement cette hypothèse, qui est également incapable de fournir la moindre preuve à l’appui d’une telle pratique éditoriale à cette époque.
Le fait que toutes les hypothèses actuelles soient insatisfaisantes fait penser qu’on a peut-être eu tort de traiter les Pastorales comme un ensemble unifié ; car alors les observations qui semblent justes pour une des lettres sont appliquées également aux deux autres ce qui provoque la confusion. Or, l’examen détaillé fait apparaître une plus grande proximité entre 1 Tm et Tt qu’entre l’une ou l’autre de celles-ci et 2 Tm. Si l’on considère cette dernière séparément, il n’y a aucune objection convaincante à ce qu’elle ait été écrite par Paul. Adressée à un individu, elle diffère des épîtres adressées à des Églises de la même manière que l’épître d’Ignace à l’Église de Smyrne diffère de son épître à Polycarpe, évêque de la même Église. Si l’on admet que 2 Tm 4.6 n’est pas une allusion à la mort qui approche, 2 Tm s’inscrit naturellement dans le cadre de la fin de l’emprisonnement de Paul à Rome, Ac 28.16s, alors qu’il espérait sa libération. Si l’on accepte l’authenticité de 2 Tm, le caractère hétérogène de 1 Tm et de Tt dans le corpus paulinien devient encore plus évident. En particulier, la vision de ministère qui y est développée contraste vivement avec la dynamique missionnaire qui est de règle chez Paul. Ce qui domine ici, c’est un souci d’intégration à la société ambiante, 1 Tm 2.1-2, 6.1-2 ; Tt 3.1-2 et les qualités requises pour les ministres sont celles de n’importe quel bureaucrate, 1 Tm 3.1-13, Tt 1.5-9. Il y a donc eu une nette évolution dans les Églises pauliniennes. Une Église enthousiaste, enflammée par l’Esprit est devenue une communauté douillette. Mais si le chef charismatique a cédé la place à une direction institutionnelle, il n’y a pas trace du type d’épiscopat monarchique attesté par Ignace d’Antioche. L’autorité dans l’Église est collégiale et les « évêques » 1 Tm 3.2-5, ont la même fonction que les « anciens » 1 Tm 5.17. Chaque ancien doit avoir les qualités d’un « évêque », Tt 1.6-9, il ne faut donc pas assigner à 1 Tm et à Tt une date trop tardive dans le Ier siècle.