Paul évalue assez sceptiquement la possibilité d'évaluer le christianisme d'une personne par son visage...
Paul évalue assez sceptiquement la possibilité d'évaluer le christianisme d'une personne par son visage («personnalité»). À première vue, un tel scepticisme n'est pas toujours justifié : en effet, souvent, le visage d'une personne (au sens large du terme) peut en dire long sur elle : style de vie, comportement, même les manières peuvent parfois donner une idée assez complète non seulement de l'apparence extérieure, mais aussi du monde intérieur de son propriétaire.
Et pourtant, après réflexion, on doit se ranger à l'avis de l'apôtre : le visage, même compris au sens le plus large, en dit très peu, voire rien du tout, sur la vie chrétienne d'une personne. Bien sûr, si le christianisme n'était qu'une autre nouvelle religion, le visage d'une personne pourrait en dire beaucoup sur son christianisme : car la religiosité (ou son absence) façonne en grande partie ce même visage. Mais le christianisme n'est pas une religion, c'est une vie dans le Royaume. Et là, sans expérience personnelle de cette vie, il est pratiquement impossible de comprendre quoi que ce soit.
Bien sûr, on pourrait évoquer l'amour, la joie et bien d'autres caractéristiques d'une telle vie, mais les reflets du Royaume se rencontrent parfois aussi dans le monde non transformé, et si l'on considère que la joie, par exemple, comme beaucoup d'autres choses, peut être provoquée par des raisons spirituelles très diverses, on en viendra involontairement à la conclusion qu'il est très difficile, voire impossible, de juger à quel point une personne est proche de la vie du Royaume uniquement par des signes extérieurs.
Il reste un critère : la communauté d'expérience. En effet, la vie du Royaume, comme la vie en général, peut être très différente extérieurement, ses formes sont pratiquement inépuisables, mais l'essence est unique, et quiconque connaît un tant soit peu cette vie ne la confondra jamais avec autre chose, à moins qu'il ne veuille se tromper lui-même pour une raison quelconque. Et l'apôtre semble faire appel précisément à cette expérience, permettant sans doute ni hésitation de déterminer si une personne est liée à la vie du Royaume ou non.
Si une personne sait d'elle-même qu'elle vit une vie avec le Christ (et si c'est vraiment le cas, celui qui vit la vie du Christ ne peut avoir de doute sur la vie qu'il mène), alors elle dira avec pleine certitude d'une autre personne, si elle ressent en elle la présence de cette même vie qu'elle mène elle-même : nous vivons la même vie.
Il est évident qu'il n'y a pas d'autre critère. Et ce n'est pas surprenant : dans un monde non transformé, il ne peut y avoir, par définition, d'instrument permettant de détecter les manifestations du Royaume. Et nous-mêmes ne pouvons les voir que dans la mesure où nous n'appartenons pas entièrement à ce monde. Et Paul propose à chacun, lorsqu'il s'agit de la vie spirituelle, de se fier à ce sentiment du Royaume. À cet unique instrument fiable qui nous permet de distinguer la vie du Royaume de la vie « de ce monde ».
7 x) Ou « Vous regardez aux apparences. »
7 y) Soit le « parti du Christ » de 1 Co 1.12, soit plutôt des fidèles qui revendiquaient le monopole de la fidélité au Christ.
Tandis qu’il écrivait les épîtres aux Thessaloniciens, Paul évangélisait Corinthe durant plus de dix-huit mois, Ac 18.1-18, du printemps 50 à la fin de l’été 51. Selon sa coutume d’agir dans les grands centres, il voulait implanter la foi au Christ dans ce port fameux très peuplé, d’où elle rayonnerait dans toute l’Achaïe, 2 Co 1.1 ; 9.2. De fait, il réussit à y établir, surtout dans les couches modestes de la population, 1 Co 1.26-28, une forte communauté. Mais cette grande ville était un foyer de culture grecque, où s’affrontaient des courants de pensée et de religion fort divers. Le contact de la jeune foi chrétienne avec cette capitale du paganisme devait poser pour les néophytes bien des problèmes délicats. C’est à les résoudre que s’emploie l’Apôtre dans les deux lettres qu’il leur écrit.
La genèse de ces deux épîtres est assez claire, en dépit de quelques points douteux. Une première lettre « précanonique », 1 Co 5.9-13, de date incertaine, n’a pas été conservée. Plus tard, durant le séjour qu’il fit à Éphèse au cours du troisième voyage, durant juste un peu plus de deux ans (52-54), Ac 19.1 ; 20.1, des questions apportées par une délégation de Corinthiens, 1 Co 16.17, auxquelles s’ajoutaient des informations reçues par le moyen d’Apollos, Ac 18.27s ; 1 Co 16.12, et des « gens de Chloé », 1 Co 1.11, poussèrent Paul à écrire une nouvelle lettre, qui est notre 1 Co, aux environs de Pâques 54 (1 Co 5.7s ; 16.5-9). Peu après, une crise dut se produire à Corinthe, où Timothée joua probablement un rôle, (1 Co 4.17 ; 16.10-11) et qui l’obligea à y faire une visite rapide et pénible, 2 Co 1.23–2.1, au cours de laquelle il promit de revenir bientôt, 2 Co 1.15-16. En fait, il ne revint pas et remplaça cette visite par une lettre sévère et écrite « parmi bien des larmes », 2 Co 2.3s, 9, qui produisit un effet salutaire, 2 Co 7.8-13. C’est en Macédoine, après avoir quitté Éphèse à la suite de crises très graves mal connues de nous, 1 Co 15.32 ; 2 Co 1.8-10 ; Ac 19.23-40, que Paul apprit de Tite cet heureux résultat, 2 Co 1.12s ; 7.5-16 ; et c’est alors qu’il écrivit les deux parties de 2 Co, pendant le printemps et l’été de 55. Il devait ensuite repasser par Corinthe, Ac 20.1s, cf. 2 Co 9.5 ; 12.14 ; 13.1, 10, pour de là remonter à Jérusalem et y être fait prisonnier.
Selon certains, 2 Co serait une compilation de plusieurs lettres – jusqu’à cinq – envoyées par Paul à Corinthe en différentes occasions. D’autres, moins impressionnés par les transitions difficiles que cette théorie cherche à expliquer, admettent cependant que les chap. 10-13 ne peuvent être la suite de 1-9. Il est psychologiquement impossible que Paul passe brutalement de la célébration de la réconciliation des chap. 1-9 à l’admonestation amère et aux justifications sarcastiques des chap. 10-13. On a suggéré que les chap. 10-13 pourraient être l’épître écrite dans les larmes, à cause de leur ton sévère, mais cela ne convient guère au contexte. L’épître écrite dans les larmes a été provoquée par la conduite d’un individu, 2 Co :2.5-8, or il n’y est même pas fait allusion dans les chap. 10-13, qui parlent du tort fait aux communautés par les faux apôtres. Il est donc plus probable que ces chapitres ont été déterminés par une détérioration de la situation à Corinthe après l’envoi des chap. 1-9.
Si ces épîtres apportent sur l’âme de Paul et sur ses relations avec ses convertis des lumières d’un extrême intérêt, leur importance doctrinale n’est pas moindre. Nous y trouvons, surtout dans 1 Co, des informations et des décisions sur bien des problèmes cruciaux du christianisme primitif, aussi bien dans sa vie intérieure : pureté des mœurs, 1 Co :5.1-13 ; 6.12-20, mariage et virginité, 1 Co 7.1-40, tenue des assemblées religieuses et célébration de l’eucharistie, 11-12, usage des charismes, 1 Co 12.1–14.40, – que dans ses rapports avec le monde païen : appel aux tribunaux, 1 Co 6.1-11, viandes offertes aux idoles 8-10. Ce qui aurait pu n’être que cas de conscience ou règlements de liturgie devient, grâce au génie de Paul, occasion de vues profondes sur la vraie liberté de la vie chrétienne, la sanctification du corps, le primat de la charité, l’union au Christ. La défense de son apostolat, 2 Co 10-13, lui inspire des pages splendides sur la grandeur du ministère apostolique, 2 Co 2.12 – 6.10 ; et le sujet très concret de la collecte, 2 Co 8-9, est illuminé par l’idéal de l’union entre les Églises. L’horizon eschatologique est toujours présent et sous-tend tout l’exposé sur la résurrection de la chair, 1 Co 15. Mais les descriptions apocalyptiques de 1 Th et 2 Th font place à une discussion plus rationnelle qui justifie cette espérance difficile pour des esprits grecs. Cette adaptation de l’Évangile au monde nouveau où il pénètre se manifeste surtout dans l’opposition de la folie de la Croix à la sagesse hellénique. Aux Corinthiens qui se divisent en s’opposant leurs différents maîtres et leurs talents humains, Paul rappelle qu’il n’y a qu’un seul maître, le Christ, un seul message, le salut par sa croix, et que là est la seule et vraie Sagesse, 1 Co 1.10 – 4.13. Ainsi, par la force des choses et sans renier les perspectives eschatologiques, il est amené à insister davantage sur la vie chrétienne présente, comme union au Christ dans la vraie connaissance qui est celle de la foi. Cette vie que donne la foi, il va l’approfondir encore, et, cette fois, par rapport au judaïsme, à la suite de la crise galate.