La lecture d'aujourd'hui touche un autre thème, très important pour comprendre ce qu'est la vie dans le Royaume. Mais le sens des paroles de Jésus ne devient clair que dans le contexte de la situation de cette époque de transition qui a commencé...
La lecture d'aujourd'hui touche un autre thème, très important pour comprendre ce qu'est la vie dans le Royaume. Mais le sens des paroles de Jésus ne devient clair que dans le contexte de la situation de cette époque de transition qui a commencé avec la venue du Sauveur et dans laquelle nous vivons. On pourrait l'appeler l'époque du Royaume qui vient, et elle s'achèvera par le retour de Jésus. Mais puisque nous ne connaissons pas les dates exactes de ce retour, la disponibilité est requise toujours, chaque jour et à chaque heure.
C'est précisément là le sens des paraboles racontées par Jésus (v. 36-48). Car lorsque, dans l'Évangile, il est question de la proximité du Royaume, il ne s'agit pas de la date de la seconde venue du Christ, mais du fait que le Royaume est déjà entré dans le monde, que sa présence pour nous aujourd'hui n'est déjà plus future mais présente; et si nous ne remarquons rien de semblable, c'est seulement parce que nous ne voulons pas le remarquer. Certes, il arrive que, sur ceux à qui Dieu confie des ministères liés au Royaume, l'éloignement apparent du terme du processus ait un effet relâchant, semblable à celui qu'avait sur le serviteur déchaîné de la parabole la pensée que le maître était loin (v. 45).
Il n'est pas étonnant que ceux qui savaient tout et qui, malgré cela, se sont permis de se relâcher soient l'objet d'une exigence plus sérieuse que ceux qui savaient moins (v. 47-48). Mais autre chose est intéressant. Dans le monde, il y a ceux qui savent davantage et ceux qui savent moins, mais, semble-t-il, il n'y a personne qui ne sache rien. Ce n'est pas un hasard si Jésus compare les signes du Royaume qui vient aux signes par lesquels, en ce temps-là, on déterminait l'approche d'un changement de temps: ils étaient tout aussi évidents et tout aussi compréhensibles pour chacun, de sorte qu'il était tout simplement impossible de ne pas les remarquer du tout et de ne rien comprendre (v. 54-57).
C'est précisément pourquoi la venue du Royaume divise les hommes, et la division, semble-t-il, ne passe pas par une frontière nationale, sociale ou religieuse, mais par-dessus toutes les frontières, séparant ceux qui accueillent le Royaume de ceux qui le rejettent, parfois vivant non seulement dans le même pays et la même ville, mais même dans la même maison (v. 51-53). Et cela arrive non parce que Dieu aurait besoin de divisions, mais parce que le Royaume est une réalité absolue: il est impossible d'y entrer en partie ou à moitié, et même d'y entrer «presque complètement» ne réussira pas. On entre dans le Royaume jusqu'au bout et sans regarder en arrière, ou bien on n'y entre pas du tout. Voilà pourquoi, dans l'Église, selon la parole de l'apôtre Paul, il ne peut y avoir «ni Grec ni Juif»: si l'Église demeure le Royaume et ne se transforme pas en organisation religieuse parmi beaucoup d'autres, une seule division reste actuelle pour elle: entre ceux qui accueillent le Royaume et ceux qui le rejettent. Toutes les autres divisions sont conditionnelles et relatives; celle-ci est absolue, aussi absolue que peut l'être la séparation entre la vie éternelle et la mort éternelle.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.