Comme certains autres épisodes du ministère terrestre du Sauveur, Luc ne décrit pas le Sermon sur la montagne tout à fait comme Matthieu. Pour Luc, la base de l’exposé de ce que Jésus a dit pendant ce sermon devient...
Comme certains autres épisodes du ministère terrestre du Sauveur, Luc ne décrit pas le Sermon sur la montagne tout à fait comme Matthieu. Pour Luc, la base de l’exposé de ce que Jésus a dit pendant ce sermon devient l’opposition de deux chemins: le chemin des riches, que l’évangéliste identifie au chemin des païens, et le chemin des pauvres, qui se révèle être le chemin vers le Royaume.
En soi, l’idée des deux chemins n’est nullement nouvelle; elle est bien connue dans les textes de l’Ancien Testament, et pour Luc c’est précisément elle qui devient le prisme à travers lequel il perçoit les paroles du Sauveur. En mentionnant les pauvres, Jésus avait sans doute en vue non pas simplement les indigents, mais ceux qui comprenaient la pauvreté comme un état spirituel. Les prophètes de l’Ancien Testament parlaient déjà de tels pauvres. Et les riches se distinguent d’eux non par un critère patrimonial, mais par un critère spirituel: si les pauvres ne trouvent leur consolation que dans le Royaume (v. 20-23), les riches reçoivent la leur dans ce monde, sans avoir besoin du Royaume (v. 24-26).
Mais pour entrer dans le Royaume, il faut lui rester fidèle jusqu’au bout. C’est pourquoi ceux qui ont soif du Royaume ne peuvent pas vivre selon les lois de ce monde, qui n’est pas encore transfiguré, même si les lois du Royaume n’y agissent pas encore. Ce n’est pas un hasard si Luc met en relief, dans la prédication de Jésus, l’appel à agir envers les hommes comme nous voudrions qu’ils agissent envers nous (v. 31), en en faisant le centre de composition de la partie de son récit où il rapporte l’enseignement de Jésus à ceux qui veulent vivre selon les lois du Royaume (v. 27-36).
À première vue, cet appel rappelle la «règle d’or» bien connue, mais il y a dans la formulation du Sauveur une différence qui ne saute pas immédiatement aux yeux: si, dans sa forme traditionnelle, la «règle d’or» appelle à traiter les gens comme ils nous traitent, Jésus conseille de traiter les gens comme nous voudrions qu’ils nous traitent. Autrement dit, si nous cherchons vraiment le Royaume, dans nos relations avec les hommes, selon la parole du Sauveur, nous devons en un certain sens prendre de l’avance, leur donnant d’avance notre bonne attitude sans attendre qu’ils se manifestent d’abord envers nous.
Selon les lois de notre monde encore non transfiguré, c’est bien sûr un comportement tout à fait irrationnel: chacun sait que l’homme déchu est très peu capable de bonnes actions comme de bonne disposition envers ses prochains. Mais, d’un autre côté, une autre approche des personnes qui nous entourent ne suppose pas l’ouverture, et sans elle il est impossible d’entrer dans le Royaume. Car le Royaume est fait de telle sorte qu’on ne peut pas en jouir seul. On ne peut pas l’acquérir en se coupant de tous. Le Royaume ne peut être acquis que si l’on en devient soi-même une partie, et on ne peut le devenir que lorsque ce que nous avons reçu, nous le transmettons aux autres, à ceux qui, comme nous, cherchent la plénitude de la vie dans ce Royaume. Alors nous devenons serviteurs du Royaume, ceux que Jésus choisit pour que, par eux, tout le monde créé par Dieu devienne Royaume.
35 m) Texte difficile et traduction conjecturale. Var. « ne désespérant personne (ou de personne) », « ne désespérant en rien ».
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.