À certains égards, la perception de la justice et de la sagesse comme des buts ayant valeur en eux-mêmes fut une découverte importante de l'Ecclésiaste, car, dans ce cas, la réponse à la question du sens de la vie et des événements qui se produisent dans le monde ne dépendait plus de ces événements eux-mêmes : tout était déterminé seulement par la position existentielle et le choix de l'homme. Mais une telle solution engendrait un autre problème, peut-être beaucoup plus grave, en dévalorisant aux yeux de l'homme non seulement des notions comme la justice et la rétribution, mais aussi le jugement même de Dieu. En effet, si « tous ont le même sort », si ni la justice de l'un ni l'impiété de l'autre n'influent en rien sur la vie du juste et de l'impie, qu'y a-t-il de pire (v. 2-3) ? Et cela ne signifie-t-il pas que le monde est en général amoral, qu'en tout ce qui arrive « il n'y a ni amour ni haine » (v. 1) ? S'il en est ainsi, peut-être Dieu ne Se soucie-t-Il nullement des hommes, de leur justice et de leur impiété, et peut-être même de tout ce qui se passe dans le monde ?
Le tableau devenait tout à fait sombre si l'on y ajoutait encore ce fait assez évident : le succès de l'activité de l'homme ne dépend souvent absolument pas de ses efforts, le succès est affaire de hasard (v. 11). Dans le monde, tout est en général fortuit, et cette conclusion tirée par l'Ecclésiaste est parfaitement logique ; elle découle de toutes ses réflexions précédentes. En effet, si Dieu ne Se soucie pas de la justice ni de l'impiété, pourquoi devrait-Il en général Se préoccuper des affaires humaines ? Dans ce cas, on peut à peine parler de la providence de Dieu ; il convient plutôt de parler de déisme, cette conception de Dieu qui, tout en continuant à voir en Lui le Souverain et le Créateur de l'univers, renonce à l'idée de toute intervention de Sa part dans les événements qui se produisent sur terre après la création. Et dans un monde où tout est fortuit, ce n'est évidemment pas la sagesse que l'on estime, mais la force (v. 16).
Parfois, surtout aux jours de malheur, des villes entières prêtent attention aux paroles des sages ; mais dès que les malheurs passent, on les oublie vite (v. 13-15). Il ne reste donc à l'homme qu'une seule chose : se réjouir dans la vie de tout ce dont il est possible de se réjouir (v. 7-10), car la joie de vivre passera avec la vie elle-même ; dans le shéol, le mort ne trouvera rien de ce qui lui était cher et le réjouissait en ce monde (v. 4-6). La conclusion est pessimiste, mais elle est tout à fait réaliste dans un monde qui gît dans le mal et ne suppose aucun changement vers le mieux.
