Dieu regarde l’homme, même atteint par le péché originel, tout autrement que l’homme ne regarde son propre péché. D’ailleurs, le mot « propre » dans ce cas ne doit guère être compris littéralement: justement, chacun regarde habituellement ses propres péchés sinon avec indulgence, du moins avec compréhension. Il ne s’agit évidemment pas toujours de complaisance envers ses propres péchés, mais même en haïssant en nous quelque chose de concret qui nous entrave, nous n’allons tout de même pas, dans le cas normal, jusqu’à la haine de nous-mêmes.
Haïr le pécheur qui est à côté de nous, avec son péché, est hélas pour nous une chose tout à fait ordinaire; c’est devenu pour l’homme déchu une mauvaise habitude dont il faut se débarrasser avec une certaine peine. Et si nous ne voulons absolument pas de châtiment pour notre propre condition pécheresse, notre position à l’égard de ceux qui nous entourent est habituellement beaucoup moins nette.
Pour le dire simplement, nous voulons d’ordinaire de Dieu la miséricorde pour nous-mêmes, et pour tous les autres la justice sans aucune indulgence. Et le prophète, à ce qu’on voit, n’était nullement une exception à la règle: pour les habitants de Ninive, il voulait précisément la justice (et donc, dans ce cas concret, un juste châtiment) sans aucune indulgence.
Dieu, de façon tout à fait inattendue pour Jonas, manifeste envers les citadins repentants précisément la miséricorde. Peut-être le prophète pensait-il que Dieu ne pouvait avoir de telles relations qu’avec Son peuple, que seul Son peuple pouvait recevoir de Lui le pardon de beaucoup de choses, Dieu écartant encore et encore ce qui aurait dû s’abattre sur sa tête à cause des péchés commis, y compris ces troupes assyriennes qui avaient plus d’une fois menacé Jérusalem.
En tout cas, il ne pouvait guère venir à l’esprit de Jonas de comparer l’attitude de Dieu envers le peuple juif avec Son attitude envers l’Empire assyrien, sa capitale et ses habitants: car cet empire était associé pour le prophète, comme pour tous ses contemporains, à ce qu’il y avait de pire dans le monde d’alors, et Ninive était à ses yeux le foyer du mal mondial.
Pour Dieu, à ce qu’on voit, il n’y a ni empire ni centre du mal mondial. Pour Lui, il n’y a qu’une ville dont les habitants se sont repentis de leurs péchés et se sont tournés vers ce Dieu dont Jonas leur parlait. Peut-être ne comprenaient-ils pas grand-chose; mais que demander à des gens qui, selon les propres paroles de Dieu, « ne distinguent pas leur droite de leur gauche »? Et Dieu leur pardonne. Car ils ne sont que des hommes qu’il faut sauver. Dans n’importe quel pays et à n’importe quelle époque.
