On le voit, il est arrivé au peuple exactement ce que craignait Josué: la génération des conquérants du pays a disparu, et avec elle l'élan religieux a cédé la place au déclin. Rien d'étonnant à cela: l'enthousiasme religieux ne peut pas durer éternellement...
On le voit, il est arrivé au peuple exactement ce que craignait Josué: la génération des conquérants du pays a disparu, et avec elle l'élan religieux a cédé la place au déclin. Rien d'étonnant à cela: l'enthousiasme religieux ne peut pas durer éternellement, et il ne peut pas être un fondement tant soit peu fiable de la vie spirituelle, ni de la vie en général. La jeune génération, qui ne connaissait la guerre que par les récits des pères, ne voyait pas dans le paganisme et les dieux païens quelque chose d'incompatible avec le yahvisme.
Les conquérants du pays ne pouvaient même pas imaginer la possibilité d'adorer d'autres dieux que Yahvé, ni l'apparition des autels de ces dieux sur leur terre. Même les monuments les plus ordinaires étaient suspects: les zélateurs de l'orthodoxie se demandaient s'ils ne deviendraient pas des objets de culte religieux, si autour d'un tel monument n'apparaîtrait pas un nouveau centre religieux alternatif. Les jeunes voyaient les choses plus simplement; les représentants de la jeune génération n'étaient pas aussi rigoristes que leurs pères, mais en même temps l'idée même du yahvisme, des limites du possible et du permis, se brouillait.
Ce brouillage était fortement favorisé par le regard de gens qui venaient tout récemment d'accéder à la vie sédentaire, et donc à la civilisation sédentaire: ils considéraient souvent la religion des habitants locaux comme la religion de gens civilisés, et le yahvisme comme la foi de nomades à demi sauvages (oubliant, bien sûr, que c'était précisément la religion des «nomades sauvages» qui leur avait permis à eux-mêmes de s'établir sur la terre où ils vivaient et d'accéder à la civilisation qu'ils désiraient tant). Formellement, bien sûr, personne ne renonçait au yahvisme, puisqu'il était la foi des pères; mais, de fait, on commençait partout, à côté de Yahvé, à adorer les dieux locaux, surtout les Baals, protecteurs de territoires concrets, et la Grande Déesse, vénérée jadis partout au Proche-Orient et connue en Palestine sous le nom d'Ashéra («Astarté» dans la traduction synodale).
Ashéra commença à être perçue comme «l'épouse divine» de Yahvé Lui-même, et les Baals locaux comme Ses enfants ou Ses sujets. Ce n'était plus du monothéisme, mais quelque chose comme la religion olympienne avec son panthéon; pourtant, cette variante convenait parfaitement à la plupart des Juifs. Les juges faisaient exception: chefs charismatiques liés au mouvement prophétique, dont les représentants demeuraient toujours des défenseurs du monothéisme strict.
Cependant on se souvenait d'eux lorsque la situation devenait critique, d'ordinaire à cause de conflits militaires avec les voisins païens restés en Palestine. Il n'est pas étonnant que Dieu refuse de chasser la population païenne: si Son propre peuple non seulement n'a rien contre elle, mais est lui-même devenu en substance païen, pourquoi le protéger de ce vers quoi il est attiré et qu'il désire? Ainsi se réalisèrent les pires attentes de Josué, qui comprenait toute la fragilité des émotions religieuses et des élans religieux qui leur sont liés.
1 o) Le rédacteur deutéronomiste qui a ajouté le chap. 1 au livre donne ici une raison théologique à l’échec partiel de la conquête, et rejoint Jos 23.12-13. Il accroche cet enseignement à l’explication d’un nom de lieu de la région de Béthel, v. 4-5.
1 p) Expression qui désigne Yahvé lui-même comme le montre le contenu du discours, mais qui respecte la transcendance de Dieu, cf. Gn 16.7. Comp. l’apparition à Josué près de Gilgal, Jos 5.13-15. Sur Gilgal, cf. Jos 4.19.
5 q) Bokim « les pleurants », localisation inconnue ; cf. peut-être le « Chêne-des-pleurs », près de Béthel, Gn 35.8.
6 r) L’introduction aux récits sur les Juges, 2.6—3.6, est construite autour de 2.11-19 qui, dans une première rédaction, précédait immédiatement 3.7s. Les vv. 6-10 assurent le lien avec le livre de Josué dont ils répètent les derniers vv. (comme Esd 1.1-3 répète 2 Ch 36.22-23). Les vv. 2.20—3.6 expliquent la permanence de nations étrangères au milieu d’Israël.
10 s) Ce v. n’existe pas dans le parallèle de Jos 24. La mort de Josué et de la génération de la conquête a ouvert la porte aux infidélités d’Israël.
11 t) Le premier rédacteur deutéronomiste du livre expose ici le thème qu’il reprendra pour l’histoire de chaque grand Juge (cf. 3.7), 3.7-9, 12-15 ; 4.1s ; 6.10 ; 10.6s, etc. Israël abandonne Yahvé pour Baal, Yahvé le livre à des oppresseurs, Israël crie vers Yahvé, Yahvé lui envoie un sauveur ; puis l’histoire recommence. Cette vue théologique de l’histoire, qui suppose que les juges se sont succédé selon l’ordre chronologique du livre et que chacun a agi pour tout Israël, ne correspond qu’imparfaitement à la réalité historique il y a, à la base du livre, des récits d’abord indépendants sur des héros locaux dont la relation chronologique est établie arbitrairement.
13 u) Le couple « Baal et Astarté », ou au pluriel « les Baals et les Astartés », est dans la Bible une désignation courante des divinités cananéennes. Baal, « le Seigneur », est le principe divin masculin, souvent considéré comme le possesseur du sol. Astarté, correspondant à l’Ishtar assyrienne, est la déesse de l’amour et de la fécondité. Son nom est parfois remplacé, 3.7 ; 2 R 23.4, etc., par celui d’Ashéra, autre divinité féminine de même caractère, cf. Ex 34.13.
16 v) Cf. 3.7, note sur le titre général.
17 w) Métaphore usuelle pour désigner le culte des idoles, cf. Lv 17.7 ; Dt 31.16 ; Os 1.2 ; Isa 1.21 ; Ez 16.16, etc.
20 x) D’après 2.11-15, cf. aussi 2.3, les nations étrangères ont été laissées comme un châtiment de l’infidélité d’Israël. C’est devenu ici un moyen de mettre sa fidélité à l’épreuve, vv. 22-23 ; 3.1 et 4. La glose de 3.2 offre une autre explication maintenir l’esprit guerrier. D’autres raisons sont données par Ex 23.29 et Dt 7.22 ne pas faire du pays un désert livré aux bêtes sauvages, et par Sg 12.3-22 laisser aux anciens habitants le temps du repentir.
L’histoire des Juges est racontée dans la partie centrale, 2.6 – 16 31. Les modernes distinguent six « grands » juges, Otniel, Éhud, Baraq (et Débora), Gédéon, Jephté, Samson, dont les actions sont racontées d’une manière plus ou moins détaillée, et six « petits » juges, Shamgar, 3.31, Tola et Yaïr, 10.1-5, Ibçân, Élôn et Abdôn, 12.8-15, qui font seulement l’objet de brèves mentions. Mais cette distinction n’est pas faite dans le texte, il y a une différence beaucoup plus profonde entre les deux groupes et le titre commun de « juges » qui leur est donné est le résultat de la composition du livre, qui a joint des éléments d’abord étrangers entre eux. Les « grands juges » sont des héros libérateurs ; leur origine, leur caractère, leurs actions varient beaucoup, mais ils ont un trait commun : ils ont reçu une grâce spéciale, un charisme, ils ont été spécialement choisis par Dieu pour une mission de salut. Leurs histoires ont d’abord été racontées oralement, sous différentes formes, et elles se sont accrues d’éléments divers. Elles ont finalement été réunies dans un « livre des libérateurs », composé dans le royaume du Nord dans la première partie de l’époque monarchique. Il comprenait l’histoire d’Éhud, celle de Baraq et de Débora, peut-être déjà contaminée par le récit de Jos 11, concernant Yabîn de Haçor, l’histoire de Gédéon/Yerubbaal, à quoi l’on attacha l’épisode de la royauté d’Abimélek, l’histoire de Jephté augmentée de celle de sa fille. On recueillit deux vieilles pièces poétiques, le Cantique de Débora, 5, qui double le récit en prose, 4, et l’apologue de Yotam, 9.7-15, dirigé contre la royauté d’Abimélek. Dans ce livre, les héros de certaines tribus devenaient des figures nationales qui avaient mené les guerres de Yahvé pour tout Israël. Les « petits juges », Tola, Yaïr, Ibçan, Élôn, Abdôn, viennent d’une tradition différente. On ne leur attribue aucun acte sauveur, on donne seulement des informations sur leur origine, leur famille et le lieu de leur sépulture, et l’on dit qu’ils ont « jugé » Israël pendant un nombre précis et variable d’années. D’après les emplois du verbe shâphât, « juger », dans les langues sémitiques de l’Ouest apparentées à l’hébreu, à Mari au XVIIIe siècle av. J.-C., et à Ugarit au XIIIe siècle, jusque dans les textes phéniciens et puniques de l’époque gréco-romaine (les « suffètes » de Carthage), ces « juges » ne rendaient pas seulement la justice, ils gouvernaient. Leur autorité ne s’étendait pas au-delà de leur ville ou de leur district. Ce fut une institution politique intermédiaire entre le régime tribal et le régime monarchique. Les premiers rédacteurs deutéronomistes possédaient des renseignements authentiques sur ces juges, mais ils ont étendu leur pouvoir à tout Israël et les ont mis en succession chronologique. Ils ont transféré leur titre aux héros du « livre des libérateurs », qui sont ainsi devenus des « juges d’Israël ». Jephté servit de trait d’union entre les deux groupes : il avait été un libérateur mais il avait aussi été un juge : on connaissait et on donne à son propos les mêmes informations, 11.1-2 ; 12.7, que pour les « petits juges » au milieu desquels son histoire est insérée. On assimila aussi une figure qui n’avait primitivement rien à faire avec aucun des deux groupes : le singulier héros danite Samson, qui n’avait été ni un libérateur ni un juge mais dont on racontait en Juda les prouesses contre les Philistins, 13-16. On ajouta à la liste Otniel, 3.7-11, qui appartient à l’époque de la conquête, cf. Jos 15.16-19 ; 1.12-15, et, plus tard, Shamgar, 3.31, qui n’est même pas un Israélite, cf. Jg 5.6 ; on obtenait ainsi le chiffre de douze, symbolique de tout Israël. C’est également la rédaction deutéronomiste qui a donné au livre son cadre chronologique : retenant les informations authentiques sur les « petits juges », elle a ponctué les récits par des indications conventionnelles, où reviennent les chiffres de 40, durée d’une génération, ou de son multiple 80, ou de sa moitié 20, dans un effort pour obtenir un total qui, combiné avec d’autres données de la Bible, corresponde aux 480 ans que l’histoire deutéronomiste met entre la sortie d’Égypte et la construction du Temple, 1 R 6.1. Dans ce cadre, les histoires des Juges remplissent sans laisser de lacunes la période qui s’est écoulée entre la mort de Josué et le début du ministère de Samuel. Mais les rédacteurs deutéronomistes ont surtout donné au livre son sens religieux. Celui-ci s’exprime dans l’introduction générale de 2.6 – 3.6 et dans l’introduction particulière à l’histoire de Jephté, 10.6-16, ainsi que dans les formules rédactionnelles qui remplissent presque toute l’histoire d’Otniel, qui est une composition deutéronomiste, et qui encadrent les grandes histoires suivantes : les Israélites ont été infidèles à Yahvé et il les a livrés à des oppresseurs, les Israélites ont invoqué Yahvé et celui-ci leur a envoyé un sauveur, le juge. Mais les infidélités reprennent, et la série recommence. Ce livre deutéronomiste des Juges eut au moins deux éditions. Les indices les plus clairs sont : les deux éléments qui s’additionnent dans l’introduction, 2.11-19 et 2.6-10 + 2.20-3 6, et les deux conclusions à l’histoire de Samson, 15.20 et 16.30, qui signifient que le chap. 16 est une addition.
Ce livre ne contenait pas encore les appendices, 17-21. Ceux-ci ne racontent pas l’histoire d’un juge, mais ils rapportent des événements qui se sont passés avant l’institution de la monarchie, et c’est pourquoi ils ont été ajoutés à la fin du livre après le retour de l’Exil. Ils reproduisent d’anciennes traditions et ils ont eu une longue histoire littéraire ou prélittéraire avant d’être insérés ici. Les chap. 17-18 ont pour origine une tradition danite sur la migration de la tribu et la fondation du sanctuaire de Dan, qui a été transformée dans un sens péjoratif. Les chap. 19-21 Combinent deux traditions des sanctuaires de Miçpa et de Béthel, qui furent étendues à tout Israël ; peut-être d’origine benjaminite, ces traditions furent révisées en Juda dans un sens hostile à la royauté de Saül à Gibéa.
Le livre est à peu près notre seule source pour la connaissance de l’époque des Juges. Il ne permet pas d’en écrire une histoire suivie. La chronologie qu’il donne est artificielle, nous l’avons dit. Elle additionne des périodes qui ont pu se chevaucher dans le temps, les oppressions comme les libérations n’affectant jamais qu’une partie du territoire, et l’époque des Juges ne s’est pas étendue sur plus d’un siècle et demi.
Les principaux événements dont le souvenir nous est conservé ne peuvent être datés qu’approximativement à l’intérieur de cette période. La victoire de Tanak sous Débora et Baraq, 4-5, peut avoir été remportée vers le milieu du XIIe siècle, elle est antérieure à l’invasion madianite (Gédéon) et à l’expansion des Philistins hors de leur territoire propre (Samson). Il ressort surtout que, pendant cette période troublée, les Israélites n’eurent pas seulement à lutter contre les Cananéens premiers possesseurs du pays, ainsi ceux de la plaine de Yizréel battus par Débora et Baraq, mais contre les peuples voisins, Moabites (Éhud), Ammonites (Jephté), Madianites (Gédéon), et contre les Philistins nouvellement arrivés (Samson). Dans ces dangers, chaque groupe défend son territoire. Il arrive qu’on s’unisse aux groupes voisins, 7.23, ou inversement qu’une tribu puissante proteste parce qu’elle n’a pas été invitée à partager le butin, 8.1-3 ; 12.1-6. Le Cantique de Débora, 5, stigmatise les tribus qui n’ont pas répondu à l’appel et, chose remarquable, Juda et Siméon ne sont même pas nommés.
Ces deux tribus vivaient au Sud, séparées par la barrière formée par les villes non israélites de Gézer et de Jérusalem, et leur isolement prépare leur rupture avec les tribus du Nord, rupture qui surviendra après la mort de Salomon. En revanche, la victoire de Tanak, en donnant aux Israélites la plaine de Yizréel, permet l’union de la Maison de Joseph et des tribus du Nord. Cependant l’unité entre les différentes fractions était assurée par la participation à la même foi religieuse : tous les Juges furent des Yahvistes convaincus et le sanctuaire de l’arche à Silo devint un centre où tous les groupes se retrouvaient. De plus, ces luttes ont forgé l’âme nationale et préparé le moment où, devant un danger général, tous s’uniront contre l’ennemi commun, sous Samuel.
Le livre enseignait aux Israélites que l’oppression est un châtiment de l’impiété et que la victoire est une conséquence du retour à Dieu. L’Ecclésiastique loue les Juges pour leur fidélité, Sir 46.11-12, l’épître aux Hébreux présente leurs succès comme la récompense de leur foi ; ils font partie de cette « nuée de témoins » qui encouragent le chrétien à rejeter le péché et à courir avec endurance l’épreuve qui lui est proposée, He 11.32-34 ; 12.1.