Actes des Apôtres, Chapitre 13, vers 25-32
III. La mission de Barnabé et de Paul. Le Concile de Jérusalem> 25 La prédication de Paul devant les Juifs.Matthieu, Chapitre 3, vers 1-11
II. La promulgation du Royaume des Cieux> 1 1. SECTION NARRATIVE, 1 Prédication de Jean-Baptiste.1 y) Expression stéréotypée, qui n’a qu’une valeur de transition.
1 z) Région montagneuse et désolée qui s’étend entre la chaîne centrale de la Palestine et la dépression du Jourdain et de la mer Morte.
2 a) La metanoia, étym. changement de sentiments, désigne un renoncement au péché, un « repentir ». Ce regret, qui regarde vers le passé, s’accompagne normalement d’une « conversion » (verbe grec epistrephein), par laquelle l’homme se retourne vers Dieu et s’engage dans une vie nouvelle. Ces deux aspects complémentaires d’un même mouvement de l’âme ne se distinguent pas toujours dans le vocabulaire. Cf. Ac 2.38 ; 3.19. Repentir et conversion sont la condition nécessaire pour recevoir le salut qu’apporte le Règne de Dieu. L’appel au repentir lancé par Jean-Baptiste, cf. encore Ac 13.24 ; 19.4, sera repris par Jésus, 4.17 ; Lc 5.32 ; 13.3, 5, par ses disciples, Mc 6.12 ; Lc 24.47, et par Paul, Ac 20.21 ; 26.20.
2 b) Pour « Royaume de Dieu », cf. 4.17 tournure propre à Mt, répondant à la préoccupation juive de remplacer le Nom redoutable par une métaphore.
6 c) Le rite d’immersion, symbole de purification ou de renouveau, était connu des religions anciennes et du judaïsme (baptême des prosélytes, esséniens). Tout en s’inspirant de ces précédents, le baptême de Jean s’en distingue par trois traits principaux il vise une purification non plus rituelle mais morale, 3.2, 6, 8, 11 ; Lc 3.10-14 ; il ne se répète pas et revêt de ce fait l’aspect d’une initiation ; il a une valeur eschatologique, introduisant dans le groupe de ceux qui professent une attente active du Messie prochain et constituent par avance sa communauté, 3.2, 11 ; Jn 1.19-34. Son efficacité est réelle mais non sacramentelle, dépendante qu’elle est du Jugement de Dieu encore à venir en la personne du Messie, dont le feu purifiera ou consumera selon que l’on sera bien ou mal disposé, et qui seul baptisera « dans l’Esprit Saint », 3.7, 10-12 ; Jn 1.33. Ce baptême de Jean sera encore pratiqué par les disciples du Christ, Jn 4.1-2, jusqu’au jour où il sera absorbé dans le rite nouveau institué par le Christ ressuscité, 28.19 ; Ac 1.5 ; Rm 6.4.
7 d) Groupe religieux juif. Observateurs zélés de la Loi, les Pharisiens étaient très attachés à la tradition orale de leurs docteurs. L’interprétation différente que Jésus donne de la Loi et sa fréquentation des pécheurs ne pouvaient que susciter chez eux une opposition dont les Évangiles, surtout Mt, ont gardé maints échos ; cf. 9.11 ; 12.2, 14, 24 ; 15.1 ; 16.1, 6 ; 19.3 ; 21.45 ; 22.15, 34, 41 ; 23 :p ; Lc 5.21 ; 6.7 ; 15.2 ; 16.14s ; 18.10s ; Jn 7.32 ; 8.13 ; 9.13s ; 11.47s. La polémique lancée par contre les successeurs des Pharisiens a influencé très négativement le jugement porté sur eux. Jésus a eu cependant des relations amicales avec certains d’entre eux, Lc 7.36 ; Jn 3.1, et les disciples ont trouvé en eux des alliés contre les Sadducéens, Ac 23.6-10. On ne peut nier leur zèle, cf. Rm 10, 2, voire leur droiture, Ac 5.34s. Paul lui-même se vante de son passé pharisien, Ac 23.6 ; 26.5 ; Ph 3.5.
7 e) Ceux-ci, par réaction contre les Pharisiens, rejetaient toute tradition autre que la Loi écrite, cf. Ac 23.8. Moins zélés et plus préoccupés de politique, ils se recrutaient surtout parmi les grandes familles sacerdotales, cf. 21.23. Le parti des grands prêtres était composé surtout des Sadducéens. Ils se sont aussi heurtés à Jésus, 16.1, 6 ; 22.23, et à ses disciples, Ac 4.1 ; 5.17.
7 f) La colère, Nb 11.1, du Jour de Yahvé, Am 5.18, qui devait inaugurer l’ère messianique, cf. Rm 1.18.
11 g) Le feu, moyen de purification moins matériel et plus efficace que l’eau, symbolise déjà dans l’AT, cf. Isa 1.25 ; Za 13.9 ; Ml 3.2-3 ; Si 2.5, etc., l’intervention souveraine de Dieu et de son Esprit purifiant les consciences.
Les grandes lignes de la vie de Jésus que nous rencontrons chez saint Marc se retrouvent dans l’évangile de saint Matthieu, mais l’accent est mis de façon différente. Le plan d’abord est autre. Récits et discours alternent : 1-4, récit : enfance et début du ministère ; 5-7, discours : sermon sur la montagne (béatitudes, entrée dans le Royaume) ; 8-9, récit : dix miracles montrant l’autorité de Jésus, invitation aux disciples ; 10 : discours missionnaire ; 11-12, récit : Jésus rejeté par « cette génération »; 13, discours : sept paraboles sur le Royaume ; 14-17, récit : Jésus reconnu par les disciples ; 18, discours : la vie communautaire dans l’Église ; 9-22, récit : autorité de Jésus, dernière invitation ; 23-25, discours apocalyptique : malheurs, venue du Royaume ; 26-28, récit : mort et résurrection. On remarquera la correspondance des récits (nativité et vie nouvelle, autorité et invitation, refus et reconnaissance), et le rapport entre le premier et le cinquième discours, et entre le deuxième et le quatrième ; le troisième discours forme le centre de la composition. Comme par ailleurs Matthieu reproduit beaucoup plus complètement que Marc l’enseignement de Jésus (qu’il a en grande partie en commun avec Luc) et insiste sur le thème du « Royaume des Cieux », 3.2 ; 4.17, on peut caractériser son évangile comme une instruction narrative sur la venue du Royaume des Cieux.
Ce Royaume de Dieu (= des Cieux), qui doit rétablir parmi les hommes l’autorité souveraine de Dieu comme Roi enfin reconnu, servi et aimé, avait été préparé et annoncé par l’Ancienne Alliance. Aussi Matthieu, écrivant pour une communauté de chrétiens venus du judaïsme et sans doute discutant avec les rabbins, s’attache-t-il particulièrement à montrer dans la personne et l’œuvre de Jésus l’accomplissement des Écritures. À chaque tournant de son œuvre, il se réfère à l’AT pour prouver comment la Loi et les Prophètes sont « accomplis », c’est-à-dire non seulement réalisés dans leur attente, mais encore menés à une perfection qui les couronne et les dépasse. Il le fait pour la personne de Jésus, confirmant de textes scripturaires sa race davidique, 1.1-17, sa naissance d’une vierge, 1.23, à Bethléem, 2.6, son séjour en Égypte, son établissement à Capharnaüm, 4.14-16, son entrée messianique à Jérusalem, 21.5, 16 ; il le fait pour son œuvre, de guérisons miraculeuses, 11.4-5, d’enseignement qui « accomplit » la Loi, 5.17, en lui donnant une interprétation nouvelle et plus intérieure, 5.21-48 ; 19.3-9, 16-21. Et il ne souligne pas moins fortement comment l’humilité de cette personne et l’échec apparent de cette œuvre se trouvent aussi accomplir les Écritures : le massacre des Innocents, 2.17s, l’enfance cachée de Nazareth, 2.23, la mansuétude compatissante du « Serviteur », 12.17-21 ; cf. 8.17 ; 11.29 ; 12.7, l’abandon des disciples, 26.31, le prix dérisoire de la trahison, 27.9-10, l’arrestation, 26.54, l’ensevelissement durant trois jours, 12.40, tout cela était le dessein de Dieu annoncé par l’Écriture. Et de même l’incrédulité des foules, 13.13-15, et surtout des disciples des pharisiens, attachés à leurs traditions humaines, 15.7-9 et auxquels ne peut être donné qu’un enseignement mystérieux en paraboles, 13.14-15, 35, ceci encore était annoncé par les Écritures. Sans doute les autres synoptiques utilisent-ils aussi cet argument scripturaire, mais Matthieu le renforce notablement, au point d’en faire un trait marquant de son évangile. Ceci, joint à la construction systématique de son exposé, fait de son ouvrage la charte de l’économie nouvelle qui accomplit les desseins de Dieu dans le Christ.
Pour Matthieu Jésus est le Fils de Dieu et Emmanuel, Dieu avec nous dès le début. À la fin de l’évangile, Jésus en tant que Fils de l’homme est doté de toute autorité divine sur le Royaume de Dieu, aux cieux comme sur la terre. Le titre Fils de Dieu revient aux moments décisifs du récit : le baptême, 3.17 ; la confession de Pierre, 16.16 ; la transfiguration, 17.5 ; le procès de Jésus et sa crucifixion, 26.63 ; 27.40, 43, 54. Lié à ce titre-là, on trouve celui de Fils de David (dix fois, ainsi 9.27), en vertu duquel Jésus est le nouveau Salomon, guérisseur et sage. En effet Jésus parle comme la Sagesse incarnée, 11.25-30 et 23.37-39. Le titre Fils de l’homme, qui parcourt l’évangile, culminant à la dernière scène majestueuse, 28.18-20, vient de Dn 7.13-14, où il se trouve en rapport étroit avec le thème du Royaume.
L’annonce de la venue du Royaume entraîne une conduite humaine qui dans Matthieu s’exprime surtout par la poursuite de la justice et l’obéissance à la Loi. La justice, thème préféré de Matthieu (3.15 ; 5.6, 10, 20 ; 6.1, 33 ; 21.32), est ici la réponse humaine d’obéissance à la volonté du Père, plutôt que le don divin du pardon qu’elle est pour saint Paul. La validité de la Loi (Torah) mosaïque est affirmée, 5.17-20, mais son développement par les pharisiens est rejeté en faveur de son interprétation par Jésus, qui insiste surtout sur les préceptes éthiques, sur le Décalogue et sur les grands commandements de l’amour de Dieu et du prochain, et qui parle d’autres sujets (le divorce, 5.31-32 ; 19.1-10) dans la mesure où ils revêtent un aspect moral.
Parmi les évangélistes Matthieu se distingue aussi par son intérêt explicite pour l’Église, 16.18 ; 18.18 (deux fois). Il cherche à donner à la communauté des croyants des principes de conduite et des chefs autorisés. Ces principes sont évoqués dans les grands discours, surtout au chap. 18 qui contient des principes en vue de prendre des décisions et de résoudre des conflits : la sollicitude pour la brebis égarée et pour les petits, le pardon et l’humilité. Matthieu n’a pas le triple ministère des évêques, des presbytres et des diacres, mais il mentionne les sages ou les chefs instruits, et en particulier les apôtres, avec Pierre à leur tête, 10.2, qui participent à l’autorité de Jésus lui-même, 10.40 ; 9.8 ; il mentionne aussi les prophètes, les scribes, les sages, 10.41 ; 13.52 ; 23.34. Comme juge de dernière instance il y a Pierre, 16.19. Puisque le pouvoir, bien que nécessaire, est dangereux, les chefs ont besoin de l’humilité, 18.1-9. Matthieu ne se fait aucune illusion au sujet de l’Église. N’importe qui peut échouer (même Pierre, 26.69-75) ; les prophètes peuvent dire le faux, 7.15 ; dans l’Église saints et pécheurs sont mélangés jusqu’au dernier tri, 13.36-43 ; 22.11-14 ; 25. Néanmoins, les portes de l’Hadès ne prévaudront pas contre elle, 16.18, et elle est envoyée en mission au monde entier, 28.18-20. Le style de vie apostolique ou missionnaire est décrit en 9.36-11.1. Tout l’évangile est encadré par le formulaire selon lequel Dieu est uni avec son peuple par Jésus Christ, Mt 1.23 ; 28.18-20. Les rejetés de l’ancien Israël, 21.31-32, unis aux païens convertis, deviennent de nouveau le peuple de Dieu, 21.43. On comprend que cet évangile si complet et si bien organisé, rédigé dans une langue moins savoureuse mais plus correcte que celle de Marc, ait été reçu et utilisé par l’Église naissante avec une faveur marquée.
Actes des Apôtres, Chapitre 19, vers 1-8
IV. Les missions de Paul> 1 Des disciples de Jésus à Éphèse., 8 Fondation de l’Église d’Éphèse.1 j) Il s’agit de « disciples » de Jésus qui n’avaient reçu que le baptême de Jean — sans doute des mains de Jésus cf. Jn 3.22 ; 4.1-2.
1 k) Soudure rédactionnelle entre les deux notices intercalées dans le récit de voyage. — Le texte occ. porte « Alors qu’en exécution de ses projets, Paul voulait partir pour Jérusalem, l’Esprit lui dit de revenir en Asie. Après avoir donc traversé... »
1 l) Éphèse passait pour être alors, avec Alexandrie, une des plus belles villes de l’empire centre religieux, politique et commercial, de population mélangée.
2 m) Ils ignorent non pas son existence — s’ils ont la moindre connaissance de l’Ancien Testament —, mais son effusion, réalisation des promesses messianiques, cf. 2.17-18, 33.
8 n) Le récit, interrompu par les notices sur Apollos et sur les disciples que Paul trouve à Éphèse reprend 19.8 fait suite à 18.23.19.1.
Le troisième évangile et le livre des Actes étaient primitivement les deux parties d’un seul ouvrage, que nous intitulerions aujourd’hui une « Histoire des origines chrétiennes ». Très tôt le deuxième livre fut connu sous le titre « Actes des Apôtres » ou « Actes d’Apôtres », selon la mode de la littérature hellénistique qui connaissait les « Actes » d’Annibal, les « Actes » d’Alexandre, etc. ; dans le canon du NT, il est séparé de l’évangile de Luc par celui de Jean qui est interposé. La relation originelle de ces deux livres du NT est indiquée par leurs Prologues et par leur parenté littéraire. Le Prologue des Actes, qui s’adresse comme celui du troisième évangile, Lc 1.1-4, à un certain Théophile, 1.1, renvoie à cet évangile comme à un « premier livre », dont il résume l’objet et reprend les derniers événements (apparitions du Ressuscité et Ascension) pour leur enchaîner la suite du récit. La langue est un autre lien qui rattache étroitement les deux livres l’un à l’autre. Non seulement ses caractéristiques (de vocabulaire, de grammaire et de style) se retrouvent tout au long des Actes, établissant l’unité littéraire de cet ouvrage, mais encore elles se reconnaissent dans le troisième évangile, ce qui ne permet guère de douter qu’un même auteur est à l’œuvre, ici et là.
Cet auteur, la tradition de l’Église s’accorde à le reconnaître en saint Luc. Ni dans l’Antiquité ni de nos jours, on n’a jamais avancé sérieusement un autre nom. Déjà vers 175 l’ensemble des Églises juge ainsi, comme le montre l’accord du document romain qu’on appelle le Canon de Muratori, du Prologue « antimarcionite », de saint Irénée, des Alexandrins et de Tertullien. De fait, ce jugement est confirmé par les vraisemblances internes. D’après ses écrits, l’auteur doit être un chrétien de la génération apostolique, Juif très hellénisé ou mieux Grec de bonne éducation connaissant à fond les choses juives et la Bible grecque. Or ce que nous savons de Luc à partir des lettres pauliniennes s’accorde bien avec ces données. Il est présenté par l’Apôtre comme un compagnon très cher qui est à ses côtés durant sa captivité, Col 4.14 ; Phm 24 ; 2 Tm 4.11. Selon Col 4.10-14 Luc est d’origine païenne (d’Antioche en Syrie d’après une vieille tradition), et médecin, ce qui impliquerait une certaine culture, même s’il est loin d’être certain que Luc emploie dans ses écrits un vocabulaire spécifiquement médical.
Pour fixer la date où il écrit, nous ne trouvons rien de ferme dans l’ancienne tradition. Le livre se termine sur la captivité romaine de Paul, probablement en 61-63, et en tout cas sa composition doit être postérieure à celle du troisième évangile (avant 70 ? ou vers 80 ? mais rien n’impose une date après 70). Antioche et Rome ont été proposées comme lieu de composition.
Quelles sont les sources utilisées par Luc pour composer son récit ? L’auteur des Actes déclare qu’il « s’est informé soigneusement de tout depuis les origines » du côté de ceux qui avaient déjà « entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous » (Lc 1.1-4, qui forme le prologue général de son œuvre). De telles expressions font supposer, d’une part qu’il a cherché des renseignements précis, d’autre part qu’il a repris des récits déjà existants. L’examen du livre confirme cette attente. En dépit d’une activité littéraire toujours vigilante, qui a mis partout sa griffe et assure l’unité du livre, on dégage sans peine quelques courants principaux dans les traditions recueillies par Luc. Les douze premiers chapitres du livre des Actes racontent la vie de la première communauté rassemblée autour de Pierre après l’Ascension 1-5, et les débuts de son expansion à la suite des initiatives missionnaires de Philippe, 8.4-40, et des « héllénistes » 6.1 – 8.3 ; 11.19-30 ; 13.1-3, et enfin de Pierre lui-même 9.32- – 11.18 ; 12. Les traditions pétriniennes sous-jacentes seraient apparentées à « l’évangile de Pierre » qui est connu dans la littérature de l’Église ancienne. Pour la deuxième partie des Actes l’auteur aurait utilisé des récits de la conversion de Paul, de ses voyages missionnnaires, et de son voyage par mer à Rome comme prisonnier. En tout cas, Luc semble avoir disposé des lettres pauliniennes et pouvait se renseigner auprès de Paul lui-même, qu’il connaissait au moins à la période de sa captivité. D’autres personnes (Silas ou Timothée ?) auraient pu lui fournir des informations circonstanciées concernant tel ou tel épisode. À trois reprises dans son récit, 16.10-17 ; 20.5-21.18 ; 27.1-28.16 (aussi déjà 11.28 dans le texte Occidental), Luc emploie la première personne au pluriel. À la suite de saint Irénée, des exégètes ont vu dans les passages des Actes qui sont rédigés en style « nous » la preuve que Luc accompagna Paul lors de ses deuxième et troisième voyages missionnaires et de son voyage par mer à Rome. Cependant, il est remarquable que Luc n’est jamais mentionné par Paul comme compagnon de son œuvre d’évangélisation. Ce « nous » semble plutôt être la trace d’un Journal de voyage fait par un compagnon de Paul (Silas ?) et utilisé par l’auteur des Actes. Le voyage décrit par le Journal peut être associé à la collecte faite par les Églises de Macédoine et d’Achaïe pour l’Église de Jérusalem : voir 24.17 ; 1 Co 16.1-4 ; 2 Co 8-9 ; Rm 15.25-29. Cette riche matière qu’il avait rassemblée, Luc l’a habilement organisée en un tout, sériant pour le mieux les divers éléments et les reliant entre eux à l’aide de refrains rédactionnels, par exemple 6.7 ; 9.31 ; 12.24 ; etc.
La valeur historique des Actes des Apôtres n’est pas égale. D’une part les sources dont Luc disposait n’étaient pas homogènes ; d’autre part, pour manier ses sources Luc jouissait d’une liberté assez large selon l’esprit de l’historiographie ancienne, en subordonnant ses données historiques à son dessein littéraire et surtout à ses intérêts théologiques. Les récits des voyages de saint Paul reflètent avec plus ou moins d’exactitude et d’ampleur le monde de la Méditerranée orientale au premier siècle : administration romaine, cités grecques, cultes, routes, géographie politique et topographie locale. Par contraste, dans la première partie du livre les récits sont en général beaucoup moins circonstanciés. Luc met un certain parallélisme entre les miracles de Pierre et ceux de Paul : comparer 3.1-10 ; 15.8-10 ; 5.15 ; 19.12 ; 5.19 ; 12.6-11, 17 et 16.23-26, 40 ; 8.15-17 ; 19.2-7 ; 8.18-24 ; 13 6-11 ; 9.36-42: 20: 7-12. En plus, quelques-uns de ces récits miraculeux ont leurs parallèles dans les évangiles : comparer 3.6-7 ; Lc 4.39 ; Mc 1.31 ; comparer 9.33-34 ; Lc 5 24b-25 ; 20.10, 12 ; Lc 8.52-55 ; il est aussi évident que les dernières paroles d’Étienne, 7.59-60, ressemblent à celles de Jésus, Lc 23.34, 46. Le discours de Paul à Antioche de Pisidie, 13.16-41, n’est pas sans des analogies avec ceux de Pierre à Jérusalem, 2.14-36 ; 3.12-26 ; 4.8-12 ; 5.29-32, d’Étienne, 7.1-53, et encore de Pierre à Césarée, 10.34-43. Il est donc raisonnable de supposer que Luc n’avait pas reçu ces discours tels quels, mais qu’il les a composés en utilisant quelques thèmes essentiels de la prédication primitive appuyés d’arguments devenus traditionnels et coulés dans des formules mémorisées : florilèges de textes scripturaires pour les Juifs, réflexions de philosophie commune pour les Grecs, et pour tous l’annonce essentielle (kérygme) du Christ mort et ressuscité, avec l’appel à la conversion et au baptême. Luc aura connu, d’abord par tradition et ensuite par expérience, ces schémas de la première propagande chrétienne et c’est ce qui lui a permis, avec son sens psychologique très fin, de mettre dans ces discours un enseignement de valeur authentique et d’importance capitale. On a souvent signalé des discordances entre le livre des Actes et les lettres pauliniennes, que Luc semble avoir utilisées mais sans minutie. Il est notoire que Luc ne s’est pas soucié d’harmoniser les cinq visites de saint Paul à Jérusalem dans les Actes avec les données de Ga 1.15-2 10. Sur un autre plan, on constate un certain contraste entre le portrait de Paul qui est dessiné dans les Actes et l’autroportrait que Paul fait dans sa correspondance. Paul à Athènes se montre nettement moins sévère envers les religions païennes que dans sa lettre aux Romains : comparer 17.22-31 avec Rm 1.18-32 (mais voir Sg 13.1-10, où l’auteur excuse ceux qui se trompent en cherchant Dieu en même temps qu’il condamne l’idolâtrie). En général Luc attribue à l’apôtre une attitude plus conciliante que celle des épîtres : comparer 21.20-26 avec Ga 2.12s ; 16.3 avec Ga 2.3 ; 5.1-12 ; mais les deux auteurs s’inspirent d’intérêts assez différents. Paul est un plaideur qui sait être intransigeant (mais voir aussi 1 Co 9.19-23), tandis que Luc veut démontrer l’unité profonde qui liait les premiers disciples entre eux.
En effet l’objectivité du livre des Actes a été attaquée par un autre biais, qui pose la question de son but. L’école de F. Ch. Baur a voulu y voir un écrit de compromis rédigé au IIe siècle pour concilier les tendances adverses du pétrinisme et du paulinisme. Ce système a le mérite de relever l’existence certaine des oppositions dans l’Église primitive ; mais il suppose une date beaucoup trop basse, et sous sa forme radicale il n’a plus aujourd’hui d’adhérents. En revanche il arrive encore fréquemment qu’on dénonce dans cet ouvrage un plaidoyer, avec tout ce que cela peut comporter de déformation des faits. Luc y ferait une apologie de Paul destinée à convaincre les autorités romaines qu’il n’était coupable d’aucun délit politique. Il est incontestable que Luc souligne le caractère purement religieux du conflit qui oppose les Juifs à Paul et l’indifférence des autorités romaines en face de ce conflit. Mais cela semble répondre à la vérité historique et en tout cas ce n’est qu’un aspect du livre des Actes. Celui-ci est tout autre chose qu’un placet à présenter au tribunal de Rome. Il ne vise à rien de moins qu’à raconter, pour elle-même, l’histoire des origines chrétiennes.
Il suffit, pour s’en convaincre, d’examiner son plan. On y voit mise en œuvre la parole initiale du Christ : « Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux confins de la terre », 1.8. La foi s’implante d’abord solidement à Jérusalem, où la première communauté s’accroît en grâce et en nombre, 1-5. Bientôt l’expansion commence, préparée par la tendance universaliste des convertis du Judaïsme hellénistique et par leur expulsion à la suite du martyre d’Étienne, 6.1-8 3 : la Samarie est atteinte, 8.4-25, ainsi que la plaine côtière jusqu’à Césarée, où pour la première fois des païens entrent dans l’Église, 8.26-40 ; 9.32-11.18, cependant que la conversion de Paul nous apprend qu’il y a déjà des chrétiens à Damas et présage l’évangélisation de la Cilicie, 9.1-30. Des refrains comme 9.31 (qui ajoute la Galilée) soulignent bien la diffusion de la foi. Ensuite c’est Antioche qui reçoit le message de Jésus, 11.19-26, et qui va devenir un centre de rayonnement, non sans garder avec Jérusalem des relations où l’on se concerte sur les principaux problèmes missionnaires, 11.27-30 ; 15.1-35. En effet, il s’agit maintenant pour l’Évangile de passer chez les païens. Après la conversion de Corneille et l’incarcération à Jérusalem, Pierre est parti pour une destination inconnue, 12.17 ; et c’est Paul qui va désormais, dans le récit de Luc, être en vedette. Après un premier voyage avec Barnabé en Chypre et Asie Mineure avant le concile de Jérusalem, 13-14, deux autres voyages le mèneront jusqu’en Macédoine et en Grèce, 15.36-18.22, et à Éphèse, 18.23-21.17. Toujours il revient à Jérusalem, et son arrestation dans cette ville puis sa captivité à Césarée, 21.18-26.32, lui donneront de se faire conduire, prisonnier mais toujours missionnaire, jusqu’à Rome où, dans les chaînes, il annonce le Christ, 27-28. Vue de Jérusalem, cette capitale de l’empire représente bien « les confins de la terre » et Luc peut arrêter là son livre.
On regrettera peut-être qu’il n’ait rien dit de l’activité des autres apôtres, ni de la fondation de certaines Églises comme celle d’Alexandrie, ou même celle de Rome où la foi chrétienne fut certainement implantée avant l’arrivée de l’Apôtre (voir l’épître aux Romains, surtout Rm 15.22s). Même de l’apostolat de Pierre hors de la Palestine il ne dit rien, et il est certain que la personne de Paul occupe dans son œuvre une place prépondérante, jusqu’à en remplir seule toute la seconde moitié. Plus qu’une histoire matériellement complète, c’est un exposé de la force d’expansion spirituelle du christianisme qu’il a voulu donner ; et l’enseignement théologique qu’il a su tirer des faits dont il disposait possède une valeur universelle, et irremplaçable, qui fait tout le prix de son œuvre.
Cet apport doctrinal est multiple et l’on ne peut qu’en évoquer les chefs principaux. La foi au Christ, base du kérygme apostolique, y est exposée. Nous connaissons, par les discours, les principaux textes scripturaires qui servirent, sous la conduite de l’Esprit, à la formulation de la christologie et à l’argumentation auprès des Juifs ; on remarque particulièrement les thèmes du Serviteur, 3.13, 26 ; 4.27, 30 ; 8.32-33, et de Jésus nouveau Moïse, 3.22s ; 7.20s, et nouvel Élie, 1.9-11 ; 3.20-21. La résurrection est prouvée par le Ps 16.8-11 (2.24-32 ; 13.34-37). L’histoire du peuple élu doit mettre les Juifs en garde contre la résistance à la grâce, 7.2-53 ; 13.16-41. Pour les païens, on invoque des arguments d’une théodicée plus générale, 14.15-17 ; 17.22-31. Mais les apôtres sont surtout des « témoins », et Luc nous résume leur « kérygme », 2.22, comme il nous raconte leurs « signes » thaumaturgiques. Le problème crucial de l’Église naissante devait être l’accès des païens au salut, et le livre des Actes nous apporte sur ce point des lumières, même s’il ne nous révèle pas toute l’étendue des difficultés et des controverses occasionnées par cette question dans l’Église et même entre ses dirigeants (voir Ga 2.11) : les frères de Jérusalem, groupés autour de Jacques, restent fidèles à la Loi juive, 15.1, 5 ; 21.20s ; mais les « hellénistes », dont Étienne est le porte-parole, sentent le besoin de rompre avec le culte du Temple ; et Pierre, puis surtout Paul, font triompher au concile de Jérusalem le principe du salut par la foi au Christ, qui dispense les païens de la circoncision et des observances mosaïques. Il n’en reste pas moins vrai que Luc nous montre Paul commençant toujours par s’adresser aux Juifs, pour se tourner ensuite vers les païens quand il est rejeté par ses frères de race, 13.5. Sur la vie des communautés chrétiennes il nous esquisse un tableau qui est sans doute idéalisé, voire utopique, mais qui est inspiré des souvenirs des premières années aussi bien que des réalités ecclésiales d’une époque plus tardive : vie de prière et partage des biens dans la jeune Église de Jérusalem ; administration du baptême de l’eau et du baptême d’Esprit, 1.5 ; célébration de l’Eucharistie, 2.42 ; ébauches d’organisation ecclésiastique dans les « prophètes » et les « docteurs », 13.1, ou encore dans les « presbytres » qui président à l’Église de Jérusalem, 11.30, et que Paul établit dans les Églises qu’il fonde, 14.23. Le tout baigné, dirigé, emporté par un souffle invincible de l’Esprit Saint. Cet Esprit, sur lequel Luc avait déjà insisté dans son évangile, Lc 4.1, il le montre sans cesse à l’œuvre dans l’expansion de l’Église, 1.8, au point qu’on a pu appeler les Actes « l’évangile du Saint-Esprit ». C’est ce qui donne à cet ouvrage ce parfum d’allégresse spirituelle, de merveilleux surnaturel dont ne s’étonneront que ceux qui ne comprennent pas ce phénomène unique au monde que fut la naissance du Christianisme. Si l’on ajoute à toutes ces richesses théologiques le précieux apport de tant de détails concrets qui autrement nous eussent été inconnus, si l’on sait goûter les portraits d’une fine psychologie où Luc excelle, des morceaux piquants et habiles comme le discours devant Agrippa, 26, des pages émouvantes comme l’adieu aux anciens d’Éphèse, 20.17-38, des récits vifs et réalistes comme l’émeute des orfèvres, 19.23-40, on conviendra que ce livre unique en son genre dans le NT représente un trésor dont l’absence eût appauvri singulièrement notre connaissance des origines chrétiennes.
Le texte des Actes, comme celui du reste du NT, nous est parvenu avec bien des variantes de détail. Mais plus qu’ailleurs, les leçons qui relèvent du texte dit « occidental » (attesté par des variantes dans le codex Bezae, dans des versions latine, syriaque et copte, et dans des citations faites par certains écrivains ecclésiastiques) méritent de retenir l’attention. Elles donnent un texte qui est souvent plus concis que le texte alexandrin, mais qui contient aussi des détails concrets et pittoresques que l’autre ignore. En fait ces deux traditions textuelles semblent représenter des rédactions successives du livre des Actes. La traduction qui suit est faite le plus souvent sur le texte alexandrin, mais de nombreuses variantes du texte occidental ont été signalées en note ou même adoptées dans le texte traduit.
Marc, Chapitre 1, vers 1-15
I. La préparation du ministère de Jésus> 1 Prédication de Jean-Baptiste., 9 Baptême de Jésus., 12 Tentation au désert., II. Le ministère de Jésus en Galilée> 14 Jésus inaugure sa prédication.1 a) Transcription d’un mot grec signifiant « Bonne Nouvelle »; c’est la venue, en la personne du Christ, 1.1, du Règne de Dieu, 1.14-15 ; Mt 4.23, qui va remplacer celui de Satan, Mt 4.17, cause de tous les maux qui s’abattent sur le monde. Après le Christ, ses disciples proclameront l’évangile au monde entier, 13.10 ; 14.9. Croire en l’évangile exige repentir, 1.15, et renoncement, 8.35 ; 10.29. D’abord prêchée, puis peu à peu mise par écrit, cette Bonne Nouvelle s’est fixée dans nos quatre évangiles canoniques ; cf. Introd. — Terme technique en Mc et Mt, que l’on transcrit toujours par « Évangile », il n’est jamais utilisé par Lc qui préfère le verbe qui dérive, repris de Isa 61.1, cf. Lc 4.17-19 ; 1.19, et qui se traduit mieux par « annoncer la Bonne Nouvelle ».
1 b) Transcription d’un mot grec signifiant « Oint ». Il s’applique avant tout à celui qui a reçu l’onction royale, Ps 2.2 ; 1.9. Les deux titres de « Christ » et de « Messie » sont équivalents, Jn 1.41.
1 c) Om. « fils de Dieu ».
6 d) Var. « Jean était vêtu de poils de chameau et se ceignait les reins d’un pagne de peau », cf. Mt 3.4.
L’évangile de Marc se divise en deux parties complémentaires. Dans la première (1.2-9 10), nous apprenons qui est Jésus de Nazareth : le Christ, le Roi du nouveau peuple de Dieu, d’où la profession de foi de Pierre en 8.29. Mais comment Jésus peut-il être ce Roi, puisqu’il fut mis à mort à l’instigation des chefs du peuple juif ? C’est qu’il était « fils de Dieu », ce qui impliquait une protection de Dieu sur lui pour l’arracher à la mort. La seconde partie (9.14-16.8) nous oriente peu à peu vers la mort de Jésus, mais culmine dans la profession de foi du centurion : « Cet homme était vraiment fils de Dieu » (15.39), confirmée par la découverte du tombeau vide, et par l’annonce de la résurrection de Jésus. Ce plan est indiqué dès la première phrase écrite par Marc : « Commencement de l’évangile de Jésus, Christ, fils de Dieu. »
Le texte de l’évangile de Marc sera présenté non selon cette structure théologique en deux grandes étapes (Jésus-Messie et Jésus-Fils de Dieu), mais selon un plan plus géographique, qui en facilitera la lecture.
À part quelques pièces plus ou moins aberrantes, la première partie de l’évangile est fort bien construite. Comme en une sorte de prologue (1.2-20), le lecteur assiste d’abord à l’investiture royale de Jésus, après que le Baptiste eut annoncé sa venue (1.2-11). La voix céleste s’adresse à lui en fusionnant Ps 2.7 et Isa 42.1 : Jésus est institué Roi (Ps 2.6) et reçoit la mission du Serviteur de Dieu, à savoir enseigner le droit aux nations (Isa 42.1-4). Toute la première partie de l’évangile sera conditionné par ces deux thèmes (cf. infra). Pour compléter la scène, Jésus reçoit l’Esprit, et comme Roi (1 S 16.13) et comme Serviteur de Dieu (Isa 42.1) : il est « oint » de l’Esprit (Isa 61.1 ; Ac 10.38), il est le « Christ » par excellence (Ps 2.2). Mais Satan exerçait déjà son pouvoir maléfique sur le monde (cf. 1 Jn 5.19). En conséquence, Jésus devra entrer en lutte avec lui pour établir sa propre royauté ; il le fait dès le lendemain du baptême, mené au combat par l’Esprit (1.12-13). En tant que Serviteur de Dieu, Jésus va enseigner les foules ; pour établir sa royauté, il va exorciser les esprits impurs, suppôts de Satan. Ce double thème va courir tout au long de l’évangile (1.27 ; 1.39 ; 2.2 ; 3.11 ; 3.14-15 ; 6.2 ; 6.12-13 ; 6.34). Pour clore ce prologue, Marc décrit, d’une façon très générale, le ministère de Jésus : il proclame l’Évangile, la Bonne Nouvelle (cf. Isa 61.1), il annonce que le Royaume de Dieu est proche (1.14-15) ; prédication et royauté, c’est bien la perspective des scènes précédentes. Finalement, Jésus appelle à sa suite ses quatre premiers disciples (1.16-20). Qu’il soit le Christ, Jésus est le seul à le savoir (avec les esprits impurs), comme le laisse entendre la scène du baptême. Il devra donc en persuader les autres. Ce sera difficile et en partie voué à l’échec comme va le montrer la suite de l’évangile. – 1.21-39 décrit une « journée type » de Jésus, à Capharnaüm. Comme Serviteur de Dieu, il enseigne dans la synagogue. Comme Roi, il expulse ses adversaires, les esprits impurs. Ce second aspect de sa mission est développé dans le récit de la guérison de la belle-mère de Pierre (toute maladie était due à l’influence des esprits mauvais, cf. Lc 4.39), et dans le sommaire de 1.32-34. Enseignement et exorcismes provoquent l’étonnement des foules et posent le problème de la véritable identité de Jésus (1.27 ; Jn 15.22, 24). Les foules sont conquises (1.28, 37). Mais Jésus s’en va pour enseigner et exorciser les démons dans toute la Galilée (1.38-39). – En contraste avec l’enthousiasme des foules (cf. 1.45), Marc nous présente un premier groupe de gens qui refusent de croire en Jésus : les scribes et les pharisiens. C’est le bloc des cinq controverses racontées en 2.1-3 6, qui se termine par la décision de perdre Jésus. Cet ensemble commence par un appel de l’enseignement du Christ (2.2, 13) et se prolonge par un sommaire montrant Jésus expulsant les esprits impurs (3.7-12). Scribes et pharisiens haïssent le Christ à cause de son enseignement et de ses exorcismes : ils sont jaloux (cf. 1.22). – Dans la section suivante (3.13-35), Marc va de nouveau opposer deux groupes de personnages : les Douze, auxquels il transmet son pouvoir d’enseigner et d’expulser les démons (3.13-19), et ses proches qui le prennent pour un illuminé (3.20-21 ; cf. Jn 7.5) et auxquels le Christ oppose sa vraie parenté : ceux qui font la volonté de Dieu (3.31-35). En 3.22-29, Marc fait intervenir les scribes qui accusent Jésus de pratiquer les exorcismes grâce à Beelzeboul afin de rappeler que c’est l’Esprit-Saint qui fait agir Jésus (3.29). On retrouve encore ici les deux composantes de l’activité du Christ : les exorcismes et l’enseignement (cf. 3.31-35 ; plus clair en Lc 8.21). – Le centre de cette première partie est formé par la longue section qui va de 4.1 à 5.43. Jusqu’ici, Marc a montré le Christ enseignant et expulsant les démons, mais sans donner beaucoup de détails. Il va le faire ici. Il explique d’abord comment le Christ enseignait (4.1-2) : sous forme de paraboles concernant le Royaume de Dieu, dont il donne cinq exemples (4.3-34). Il s’étend ensuite sur quatre miracles effectués par Jésus : la tempête apaisée (4.35-41) assimilée à un exorcisme (comparer 4.39, 41 et 1.25, 27), l’exorcisme du possédé de Gérasa (5.1-20), la résurrection de la fille de Jaïre, épisode dans lequel s’insère le récit de la guérison de l’hémorroïsse (5.21-43). Ces miracles provoquent l’étonnement et obligent à se poser le problème de la véritable identité de Jésus (4.41 ; cf. 5.20, 42). On notera une première « pointe » portée contre les disciples : ils ont manqué de foi (4.40), contrairement à l’hémorroïsse (5.34) et à Jaïre (5.36). – La section suivante (6.1-30) reprend, en ordre inversé, les thèmes de 3.13-35 : Marc y souligne l’opposition entre le manque de foi des proches de Jésus, malgré son enseignement et ses exorcismes (6.1-5 ; cf. .20-21, 31-35) et le groupe des vrais disciples qu’il envoie prêcher et expulser les esprits impurs (6.7-13 ; cf. 3.13-19). Le retour des disciples sera mentionné en 6.30 : ils racontent tout ce qu’ils ont fait (exorcismes et guérisons) et ce qu’ils ont enseigné. Pour meubler l’intervalle de temps entre leur départ et leur retour, Marc place ici l’opinion d’Hérode sur Jésus (6.17-20), ce qui lui donne l’occasion de souligner que, même si les foules étaient frappées par l’activité de Jésus, elles n’avaient qu’une opinion approximative de sa vraie personnalité. Le récit de l’exécution du Baptiste par Hérode, se greffe ici (6.21-29) comme un excursus. – Le double épisode de la multiplication des pains (6.35-44) et de la tempête apaisée (6.45-52) est encadré par deux notices rappelant la double activité du Christ : il enseigne les foules qui accourent à lui (6.31-34) et il guérit leurs malades (6.53-56). Pour la deuxième fois, Marc note l’incompréhension des disciples malgré le miracle de la multiplication des pains (6.52). – La section suivante (7.1-8 9) ouvre un horizon nouveau : la diffusion de l’évangile auprès des païens. Ils étaient considérés comme impurs par les Juifs ; contre les pharisiens, Jésus affirme que compte seulement aux yeux de Dieu la pureté du cœur (7.1-23). Il se rend ensuite dans la région de Tyr où il guérit la fille d’une syro-phénicienne (7.24-30), puis en Décapole où il guérit un sourd-bègue (7.32-37). Dans le récit de la seconde multiplication des pains (8.1-9), certains détails évoquent le monde païen invité au festin messianique. Comme presque toutes les sections précédentes, celle-ci souligne une opposition fondamentale. Elle commence et se termine par une attaque des pharisiens contre Jésus (7.5 ; 8.11-13 ; cf. 2.1-3.6), lequel répond à la première en fustigeant leur hypocrisie (7.6-13). À cet aveuglement, Marc oppose la confiance d’une païenne puis la guérison d’un sourd-bègue, probablement un païen lui aussi. C’est insinuer que, devant l’attitude des autorités juives, ce sont les païens qui vont être appelés au salut. – La dernière section (8.14-9.10) est dramatique. Pour la troisième fois (cf. 6.52 ; 7.18), Jésus constate l’incompréhension de ses disciples (8.14-21) : ils n’ont compris le sens, ni des prodiges qu’il a accomplis, ni de son enseignement (8.18). Ils ne le reconnaissent donc, ni pour le Roi annoncé par Ps 2.7, ni pour le Serviteur dont parle Isa 42.1-4. Faut-il alors désespérer de tous ? Non, car, contre toute attente, Pierre se sépare de l’opinion de la foule (8.27-28 ; cf. 6.14-16) pour reconnaître : « Tu es le Christ » (8.29). Il n’a pu le faire qu’en vertu d’une révélation du Père, comme le comprendra Matthieu (16.17). C’est pour préparer cette « conversion » de Pierre que Marc raconte, juste avant, la guérison d’un aveugle (8.22-26) à laquelle il semble donner une portée symbolique : Pierre n’était-il pas aveugle lui aussi (cf. 8.18) ? Cette profession de foi va être confirmée par la scène de la Transfiguration (9.2-10), de même que, à la fin de la seconde partie, la profession de foi du centurion romain (15.39) sera confirmée par la découverte du tombeau vide (16.1-8). Cette scène de la Transfiguration répond à celle du baptême du Christ : Jésus avait entendu la voix céleste lui disant : « Tu es mon fils, le bien-aimé, en toi je me suis complu » (1.11) ; ici, ce sont Pierre, Jacques et Jean qui l’entendent : « Celui-ci est mon fils, le bien-aimé écoutez-le » (9.7). Sur le petit bloc constitué par 8.31-9.1, cf.infra.
La structure de cette première partie forme un chiasme un peu distordu :
A) Témoignage du Baptiste : 1.2-8
Baptême du Christ : 1.9-11
[Enseignement et exorcismes : 1.21-39]
B) Controverse avec les pharisiens : 2.1-3 6
C) Appel des Douze : 3.13-19
D) Incrédulité de la famille de Jésus : 3.20-35
E) Enseignement et exorcismes : 4.15
D’) Incrédulité des proches de Jésus : 6.1-6
C’) Mission des Douze : 6.7-13, 30
[Multiplication des pains : 6.34-44]
B’) Hostilité des pharisiens : 7.5-13 ; 8.11-13
Les païens appelés au salut : 7.14-8.9
A’) Profession de foi de Pierre : 8.27-30
Transfiguration : 9.2-10.
La deuxième partie de l’évangile n’est pas aussi bien structurée. Elle procède plutôt par touches successives pour développer deux thèmes connexes : le paradoxe de Jésus devant passer par la mort avant de régner ; les conditions requises pour entrer dans le Royaume. Elle se rattache à la première partie au moyen de deux « sections crochets ». L’une est insérée dans la finale de la première partie, en 8.31-9.1, et contient en germe les thèmes essentiels de la seconde : Jésus devra mourir avant de régner (première annonce de la passion : 8.31), mais son règne est imminent (9.1) ; pour y participer, il est nécessaire de « suivre » Jésus en se renonçant (8.34-38). Pour annoncer sa passion et sa résurrection, ici comme en 9.31-32 et 10.33-34, le Christ s’identifie au « Fils de l’homme » de Dn 7.13-14. Selon ce texte, en effet, ce Fils d’homme va recevoir l’investiture royale de Dieu, mais dans un contexte de persécution. La seconde « section-crochet » se lit après le récit de la Transfiguration. La voix céleste prescrivait « d’écouter » l’enseignement du Christ (9.7 ; cf. Dt 18.18) ; Jésus accomplit maintenant un exorcisme pour chasser l’esprit mauvais qui tourmente un enfant (9.14-29). Enseignement et exorcisme, c’étaient les deux activités essentielles du Christ dans la première partie de l’évangile. – Dans la section suivante (9.30-49) le Christ se consacre à l’enseignement de ses disciples (9.30-31). Il leur annonce à nouveau qu’il doit mourir et ressusciter (9.31-32), puis il leur donne un certain nombre de consignes éthiques : se faire le serviteur de tous, éviter de scandaliser ceux qui croient en lui, si un membre est une occasion de chute, le couper afin de pouvoir « entrer dans la vie » ou « dans le Royaume ». – Il enseigne de nouveau les foules à partir de 10 1. C’est pour donner quelques consignes éthiques : concernant le divorce (10.2-12), la nécessité de recevoir le Royaume comme un enfant (10.13-16) et surtout la nécessité de renoncer à ses richesses pour entrer dans le Royaume (10.17-31). – La section qui va de 10.32 à 11.10 décrit le voyage de Jésus vers Jérusalem. Elle est de plus en plus centrée sur la royauté du Christ. La troisième annonce de la passion (10.32-34) rappelle le paradoxe fondamental : Jésus doit mourir avant de régner. Jacques et Jean voudraient être ministres du Christ, mais Jésus leur rappelle la nécessité de le suivre en buvant le même calice que lui (10.35-45). L’aveugle de Jéricho est guéri parce qu’il le reconnaît pour le « fils de David », titre royal par excellence (10.46-52). Finalement, Jésus fait son entrée à Jérusalem selon le rite des entrées royales (11.1-10). – Jésus sera-t-il sacré « roi » à Jérusalem ? Non, car il va mourir. Le drame, et donc le paradoxe, va se nouer durant les jours suivants. Les grands prêtres et les scribes décident la mort de Jésus, ulcérés par l’expulsion des vendeurs du Temple (11.15-18). Jésus refuse de leur répondre lorsqu’ils lui demandent en vertu de quel pouvoir il agit ainsi (11 27-33). La parabole des envoyés à la vigne suscite à nouveau leur colère (12.1-12). Les pharisiens cherchent à le perdre, soit aux yeux du pouvoir romain, soit auprès de la foule, en lui demandant s’il est permis de payer le tribut à César (12.13-17). Nouvelle controverse avec les sadducéens au sujet de la résurrection (12.18-27). Une éclaircie dans l’orage qui gronde : un des scribes (les ennemis acharnés de Jésus) dialogue avec le Christ sur le plus grand commandement et s’entend dire qu’il n’est pas loin du Royaume de Dieu (12.28-34). Mais c’est une exception, et Jésus s’en prend à eux en ridiculisant leur enseignement (12.35-37) et en fustigeant leurs vices (12.38-40). – En annonçant la ruine du Temple (13.1-2), Jésus ne fait que précipiter les événements tragiques (cf. 14.58). Mais il donne aussi la solution du paradoxe : le Fils de l’homme reviendra pour rassembler les élus en vue de former le royaume nouveau (13.24-27). Pour raconter les événements qui vont mener le Christ jusqu’à la croix, Marc suit la tradition commune (14-15) mais il souligne comment Jésus va être abandonné de tous. Les autorités juives craignaient la foule qui lui était favorable (11.18 ; 12.12, 37), mais elles réussissent à la retourner grâce à l’épisode de Barabbas (15.6-15). Les disciples, qui n’ont rien compris au paradoxe de la mort de Jésus (8.32-33 ; 9.9-10 ; 9.32), sont effrayés dès l’approche de Jérusalem (10.32) et finalement, lors de l’arrestation du Christ, ils prennent tous la fuite (14.50 ; cf. 14.27) après un simulacre de résistance (14.47). – C’est comme un roi de mascarade que Jésus est livré à la mort par Pilate (cf. 15.2, 9, 12, 17-20), et, dérision suprême, il meurt sur la croix tandis qu’une inscription le proclame « Roi des Juifs » (15.26). Dieu n’est-il pas bafoué, qui l’avait sacré roi lors du baptême dans le Jourdain ? Non, le centurion romain le proclame juste après qu’il a expiré : « Vraiment, cet homme était le fils de Dieu » (15.39). Comme Luc l’a bien compris (Lc 23.47), c’est une allusion à Sg 2.18 : « Si le juste est fils de Dieu, Il l’assistera et le délivrera de la main de ses adversaires. » Au jour de Pâque, l’ange confirmera cette profession de foi du centurion : Jésus est ressuscité (16.6). Puisqu’il est le Fils de l’homme, il a reçu l’investiture royale auprès de Dieu (Dn 7.13-14) et il reviendra pour rassembler les élus (13.26) dans le Royaume de Dieu. C’est dans ce contexte général qu’il faut interpréter le « secret messianique » cher à Mc, que Jésus impose, soit aux esprits impurs (1.25, 34 ; 3.11-12), soit aux disciples après la Transfiguration (9.9), soit aux gens qu’il guérit (1.44 ; 5.43 ; 7.36 ; 8.26). Les Juifs attendaient un Christ qui les délivrerait de l’occupation romaine, Jésus veut donc éviter d’être l’occasion d’un soulèvement populaire contre les Romains, qui serait contraire à la mission qu’il a reçue de Dieu (cf. Jn 6.14-45).
Cette analyse de l’évangile de Marc remet en question la notice de Papias : Marc aurait mis par écrit la catéchèse de Pierre, telle qu’il la donnait selon les circonstances, et donc sans ordre. Ce ne serait donc pas lui qui aurait composé un évangile si bien structuré, surtout dans sa première partie. Mais le problème est sans doute plus complexe. On constate en effet chez Mc des doublets notés depuis longtemps. Enseignement de Jésus à Capharnaüm (1.21-22, 27) et « dans sa patrie » (6.1-2) racontés en termes analogues. Deux récits de multiplication des pains (6.35-44 ; 8.1-9) suivis par la remarque que les disciples n’en comprirent pas le sens (6.52 ; 8.14-20). Deux annonces de la passion suivies par la consigne de se faire le serviteur de tous (9.31, 35 ; 10.33-34, 43). Deux récits de la tempête apaisée (4.35-41 ; 6.45-52). Deux remarques sur l’attitude de Jésus envers les enfants (9.36 ; 10.16). Le Mc actuel aurait donc, soit fusionné deux documents différents, soit complété un document primitif au moyen de traditions parallèles. Le Mc dont parle Papias pourrait être alors un des deux documents de base, considérablement remanié dans le Mc actuel.
Romains, Chapitre 6, vers 3-11
Le salut par la foi> 1 A. LA VIE AVEC LE CHRIST4 w) Var. : « car ».
4 x) Le baptême ne s’oppose pas à la foi, mais l’accompagne, Ga 3.26s ; Ep 4.5 ; He 10.22 ; cf. Ac 8.12s, 37 ; 16.31-33 ; 18.8 ; 19.2-5, et l’exprime sur le plan sensible par le symbolisme efficace de son rite. Aussi Paul leur attribue-t-il les mêmes effets (comp. Ga 2.16-20 et 6.3-9). La « plongée » (sens étymologique de « baptiser ») par immersion dans l’eau ensevelit le pécheur dans la mort du Christ, Col 2.12 ; cf. Mc 10.38, d’où il sort par la résurrection avec lui, 8.11, comme « nouvelle créature », 2 Co 5.17, « homme nouveau », Ep 2.15, membre du Corps unique animé de l’Esprit unique, 1 Co 12.13 ; Ep 4.4s. Cette résurrection qui ne sera totale et définitive qu’à la fin des temps, 1 Co 15.12s (mais cf. Ep 2.6), se réalise dès à présent par une vie nouvelle selon l’Esprit, vv. 8-11, 13 ; 8.2s ; Ga 5.16-24. — Outre le symbolisme plus spécialement paulinien de mort et de résurrection, ce rite primordial de la vie chrétienne, He 6.2, est aussi présenté dans le NT comme un bain qui purifie, Ep 5.26 ; He 10.22 ; cf. 1 Co 6.11 ; Tt 3.5, comme une nouvelle naissance, Jn 3.5 ; Tt 3.5 ; cf. 1 P 1.3 ; 2.2, comme une illumination, He 6.4 ; 10.32 ; cf. Ep 5.14. Sur baptême d’eau et baptême d’Esprit, cf. Ac 1.5 : ces deux aspects de la consécration chrétienne paraissent être l’« onction » et le « sceau » de 2 Co 1.21s. D’après 1 P 3.21 l’arche de Noé fut un type de baptême.
7 y) Le chrétien ayant perdu l’instrument même du péché, son « corps de péché », v. 6, n’étant plus « dans la chair », 8.9, il est de soi affranchi définitivement du péché, cf. 1 P 4.1. Pour d’autres il est quitte du péché, suivant l’axiome juridique : la mort d’un coupable éteint l’action judiciaire. Cf. 7.1.
8 z) Var. : « Car ».
10 a) Sans être pécheur, 2 Co 5.21, le Christ, par son corps de chair semblable au nôtre, 8.3, appartenait à la sphère du péché : devenu « spirituel », 1 Co 15.45-46, il n’appartient plus qu’à la sphère divine. Ainsi le chrétien, bien qu’il demeure provisoirement dans la chair, vit déjà de l’Esprit.
11 b) Texte reçu et Vulg. : « le Christ Jésus notre Seigneur ». — Cf. 14.7s ; 1 Co 3.23 ; 2 Co 5.15 ; Ga 2.20 ; 1 P 2.24.
Les épîtres aux Galates et aux Romains doivent être traitées ensemble, car elles s’attaquent au même problème, l’une comme la première réaction que provoque une situation concrète, l’autre comme un exposé plus calme et plus complet qui met en ordre les idées suscitées par la polémique. Cette étroite parenté des deux épîtres est une des raisons majeures qui déconseillent de reporter la composition de Ga aux premières années de Paul, avant même le concile de Jérusalem, ainsi que certains l’ont proposé. Il a paru à ceux-ci que la deuxième visite de Paul à Jérusalem, racontée en Ga 2.1-10, devait être la deuxième visite mentionnée par les Actes, Ac 11.30 ; 12.25, non la troisième, Ac 15.2-30 (qui diffère sur plusieurs points du récit de Paul). Celui-ci paraissant d’autre part ignorer le Décret de Ac 15.20, 29 (cf. Ga 2.6), sa lettre devait être antérieure au concile de Jérusalem, et il suffisait pour cela d’admettre que les « Galates » fussent les Lycaoniens et les Pisidiens évangélisés durant le premier voyage missionnaire, l’aller et le retour de Paul expliquant la double visite que paraît supposer Ga 4.13.
Mais tout cela est peu fondé. S’il est vrai que la Lycaonie et la Pisidie ont été politiquement rattachées dès 36-25 av. J.-C. à la Galatie, le langage courant du Ier siècle de notre ère n’en a pas moins continué à réserver cette dernière dénomination à la Galatie proprement dite, sise plus au nord, et il paraît en particulier difficile que leurs habitants aient pu être appelés « Galates », Ga 3.1. D’ailleurs cette supposition difficile n’est nullement exigée. La deuxième visite de Ga 2.1-10 s’identifie fort bien avec la troisième de Ac 15 – avec laquelle elle a de si fortes ressemblances – beaucoup mieux qu’avec la deuxième, Ac 11.30 ; 12.25, si peu importante que Paul a pu la passer sous silence dans son argumentation de Ga, à moins encore qu’elle n’ait pas eu lieu et résulte simplement d’un doublet littéraire de saint Luc (cf. les Actes, Introduction et Ac 11.30). Ainsi l’épître aux Galates est bien postérieure au concile de Jérusalem. Si Paul n’y parle pas du Décret, c’est peut-être que celui-ci est lui-même d’une époque plus tardive (cf. Ac 15.1), circonstance qui expliquerait aussi l’attitude de Pierre blâmée en Ga 2.11-14. Les destinataires sont bien les habitants de la région « galate » parcourue par Paul lors des deuxième et troisième voyages, Ac 16.6 ; 18.23. Et la lettre a pu être écrite d’Éphèse, ou même de Macédoine, entre 54 et 55.
L’épître aux Romains a dû la suivre de près. Paul est à Corinthe (hiver 55-56), sur le point de partir pour Jérusalem d’où il espère se rendre à Rome et de là en Espagne, Rm 15.22-32 ; cf. 1 Co 16.3-6 ; Ac 19.21 ; 20.3. Mais il n’a pas fondé l’Église de Rome et n’est que médiocrement informé sur son compte, peut-être par des gens comme Aquilas, Ac 18.2 ; les quelques allusions de son épître laissent seulement entrevoir une communauté où les convertis du judaïsme et du paganisme risquent de se mésestimer. Aussi juge-t-il à propos, pour préparer sa venue, d’envoyer par sa patronne Phébée, Rm 16.1, une lettre où il expose sa solution du problème judaïsme et christianisme, telle qu’elle vient de mûrir sous le coup de la crise galate. Pour ce faire, il reprend les idées de Ga, mais d’une façon plus ordonnée et nuancée. Autant Ga représente un cri jailli du cœur où l’apologie personnelle, Ga 1.11 – 2.21, se juxtapose à l’argumentation doctrinale, Ga 4.1 – 4.31, et aux avertissements véhéments, Ga 5.1 – 6.18, autant Rm offre un développement continu où quelques grandes sections s’enchaînent harmonieusement à l’aide de thèmes d’abord annoncés et ensuite repris.
Pas plus que des épîtres aux Corinthiens et aux Galates, l’authenticité de l’épître aux Romains n’est sérieusement discutée par personne. Tout au plus a-t-on pu se demander si les ch. 15 et 16 ne lui ont pas été ajoutés après coup. Ce dernier en particulier, avec ses salutations si nombreuses, aurait été primitivement un billet destiné à l’Église d’Éphèse. Mais le chap. 15, en dépit de certains manuscrits, ne peut être détaché du corps de l’épître ; et ceux qui y maintiennent également le chap. 16 font observer que Paul n’adresse jamais de salutations à des individus appartenant aux communautés dans lesquelles il a travaillé. Cela aurait provoqué des jalousies s’il en avait traité différemment certains, dans un groupe dont tous les membres lui étaient connus. La liste de noms du chap. 16 indique qu’il était adressé à une Église que Paul n’avait pas fondée – ce qui exclut Éphèse comme destinataire. Quant à la doxologie Rm 16.25-27, les caractères particuliers de son style ne constituent pas un motif suffisant pour rejeter son authenticité, mais peuvent suggérer une date plus tardive.
Tandis que les épîtres aux Corinthiens opposaient le Christ Sagesse de Dieu à la vaine sagesse du monde, les épîtres aux Galates et aux Romains opposent le Christ Justice de Dieu à la justice que les hommes prétendraient mériter par leurs propres efforts. Là le danger venait de l’esprit grec avec sa confiance orgueilleuse dans la raison ; ici il vient de l’esprit juif, avec sa confiance orgueilleuse en la Loi. Des judaïsants sont venus dire aux fidèles de Galatie qu’ils ne pouvaient être sauvés s’ils ne pratiquaient la circoncision, se plaçant ainsi sous le joug de la Loi, Ga 5.2s. Paul s’oppose de toutes ses forces à ce retour en arrière qui rendrait vaine l’œuvre du Christ, Ga 5.4. Sans nier la valeur de l’économie ancienne, il lui assigne ses justes limites d’étape provisoire dans l’ensemble du plan de salut, Ga 3.23-25. La Loi de Moïse, de soi bonne et sainte, Rm 7.12, a fait connaître à l’homme la volonté de Dieu, mais sans lui donner la force intérieure de l’accomplir ; aussi n’a-t-elle abouti qu’à lui faire prendre conscience de son péché et du besoin qu’il a du secours de Dieu, Ga 3.19-22 ; Rm 3.20 ; 7.7-13. Or ce secours de pure grâce, promis jadis à Abraham avant le don de la Loi, Ga 3.16-18 ; Rm 4, vient d’être accordé en Jésus Christ : sa mort et sa résurrection ont opéré la destruction de l’humanité ancienne, viciée par le péché d’Adam, et la recréation d’une humanité nouvelle dont il est le prototype, Rm 5.12-21. Rattaché au Christ par la foi et animé de son Esprit, l’homme reçoit désormais gratuitement la vraie justice et peut vivre selon la volonté divine, Rm 8.1-4. Sa foi doit bien s’épanouir dans des œuvres bonnes ; mais ces œuvres accomplies par la force de l’Esprit, Ga 5.22-25 ; Rm 8.5-13, ne sont plus ces œuvres de la Loi dans lesquelles le Juif mettait sa confiance. Elles sont accessibles à tous ceux qui croient, fussent-ils venus du paganisme, Ga 3.6-9, 14 ; Rm 4.11. L’économie mosaïque, qui a eu sa valeur d’étape préparatoire, est donc désormais révolue. Les Juifs qui prétendent s’y maintenir se mettent en dehors du vrai salut. Dieu a permis leur aveuglement pour assurer l’accès des païens. Ils ne sauraient cependant déchoir pour toujours de leur élection première, car Dieu est fidèle : quelques-uns d’entre eux, le « petit reste » annoncé par les prophètes, ont cru ; les autres se convertiront un jour, Rm 9-11. Dès maintenant les fidèles du Christ, qu’ils soient d’origine juive ou païenne, doivent ne plus faire qu’un dans la charité et le support mutuel, Rm 12.1 – 15.13. Telles sont les grandes perspectives qui, esquissées dans Ga, sont amplifiées dans Rm et nous valent d’admirables développements sur le passé pécheur de toute l’humanité, Rm 1.18–3.20, et la lutte intérieure en chaque homme, Rm 7.14-25, la gratuité du salut, Rm 3.24 et passim, l’efficacité de la mort et de la résurrection du Christ, Rm 4.24s ; 5.6-11, participées par la foi et le baptême, Ga 3.26s ; Rm 6.3-11, l’appel de tous les hommes à devenir des enfants de Dieu, Ga 4.1-7 ; Rm 8.14-17, l’amour plein de sagesse du Dieu juste et fidèle qui dirige tout le plan du salut avec ses différentes étapes, Rm 3.21-26 ; 8.31-39. Les perspectives eschatologiques demeurent : nous sommes sauvés en espérance, Rm 5.1-11 ; 8.24 ; mais, comme dans les épîtres aux Corinthiens, l’accent est mis sur la réalité du salut déjà commencé : l’Esprit de la Promesse est déjà possédé à titre de prémices, Rm 8.23, dès maintenant le chrétien vit dans le Christ, Rm 6.11, et le Christ vit en lui, Ga 2.20.
L’épître aux Romains représente ainsi l’une des plus belles synthèses de la doctrine paulinienne. Ce n’est pourtant pas une synthèse complète, ce n’est pas toute la doctrine. L’intérêt de premier plan que lui a valu la controverse luthérienne serait dommageable s’il faisait négliger de la compléter par les autres épîtres en l’intégrant dans une synthèse plus vaste.

25 k) Ou « ressuscité ». Le verbe grec est amphibologique, et l’argumentation exploite cette amphibologie comme en 3.20-26 la « promesse » s’est réalisée par la résurrection de Jésus, vv. 32-33 ; voir aussi 26.6-8 ; c’est aussi par sa résurrection que Jésus a été constitué Sauveur, cf. 5.31 ; voir aussi 2.21 ; 4.12 ; Rm 5.9-10 ; Ph 3.20, etc. Ainsi le verbe, qui au v. 22 signifie « susciter », signifie indubitablement « ressusciter » à partir du v. 30. Au v. 23, il fait transition et est équivoque.
25 l) Var. « Ce que ».
26 m) Var. « à nous ».
27 n) Avec texte occ. Texte courant « En effet, les habitants de Jérusalem l’ont méconnu, lui, ainsi que les paroles des prophètes qu’on lit chaque sabbat ils les ont accomplies en le condamnant. »
28 o) Un des thèmes de l’apologétique chrétienne Jésus innocent et condamné injustement, cf. 3.13-14 ; Lc 23.14, 22, 47 ; Mt 27.3-10, 19, 23-24.
28 p) « ont demandé à Pilate de le faire périr », soit « que (lui) le fasse périr », soit que (eux puissent) le faire périr », selon les témoins. Var. « l’eut livré à Pilate pour qu’il périsse ».
29 q) Texte occ. « ... écrit de lui, ils demandèrent à Pilate de pouvoir, après l’avoir crucifié, le descendre du gibet, et ayant obtenu l’autorisation, ils le descendirent et le mirent au tombeau. »
31 r) Cet appel au témoignage des apôtres galiléens surprend un peu dans la bouche de Paul qui ne séparait pas son propre témoignage du leur, 1 Co 15.3-11.
Le troisième évangile et le livre des Actes étaient primitivement les deux parties d’un seul ouvrage, que nous intitulerions aujourd’hui une « Histoire des origines chrétiennes ». Très tôt le deuxième livre fut connu sous le titre « Actes des Apôtres » ou « Actes d’Apôtres », selon la mode de la littérature hellénistique qui connaissait les « Actes » d’Annibal, les « Actes » d’Alexandre, etc. ; dans le canon du NT, il est séparé de l’évangile de Luc par celui de Jean qui est interposé. La relation originelle de ces deux livres du NT est indiquée par leurs Prologues et par leur parenté littéraire. Le Prologue des Actes, qui s’adresse comme celui du troisième évangile, Lc 1.1-4, à un certain Théophile, 1.1, renvoie à cet évangile comme à un « premier livre », dont il résume l’objet et reprend les derniers événements (apparitions du Ressuscité et Ascension) pour leur enchaîner la suite du récit. La langue est un autre lien qui rattache étroitement les deux livres l’un à l’autre. Non seulement ses caractéristiques (de vocabulaire, de grammaire et de style) se retrouvent tout au long des Actes, établissant l’unité littéraire de cet ouvrage, mais encore elles se reconnaissent dans le troisième évangile, ce qui ne permet guère de douter qu’un même auteur est à l’œuvre, ici et là.
Cet auteur, la tradition de l’Église s’accorde à le reconnaître en saint Luc. Ni dans l’Antiquité ni de nos jours, on n’a jamais avancé sérieusement un autre nom. Déjà vers 175 l’ensemble des Églises juge ainsi, comme le montre l’accord du document romain qu’on appelle le Canon de Muratori, du Prologue « antimarcionite », de saint Irénée, des Alexandrins et de Tertullien. De fait, ce jugement est confirmé par les vraisemblances internes. D’après ses écrits, l’auteur doit être un chrétien de la génération apostolique, Juif très hellénisé ou mieux Grec de bonne éducation connaissant à fond les choses juives et la Bible grecque. Or ce que nous savons de Luc à partir des lettres pauliniennes s’accorde bien avec ces données. Il est présenté par l’Apôtre comme un compagnon très cher qui est à ses côtés durant sa captivité, Col 4.14 ; Phm 24 ; 2 Tm 4.11. Selon Col 4.10-14 Luc est d’origine païenne (d’Antioche en Syrie d’après une vieille tradition), et médecin, ce qui impliquerait une certaine culture, même s’il est loin d’être certain que Luc emploie dans ses écrits un vocabulaire spécifiquement médical.
Pour fixer la date où il écrit, nous ne trouvons rien de ferme dans l’ancienne tradition. Le livre se termine sur la captivité romaine de Paul, probablement en 61-63, et en tout cas sa composition doit être postérieure à celle du troisième évangile (avant 70 ? ou vers 80 ? mais rien n’impose une date après 70). Antioche et Rome ont été proposées comme lieu de composition.
Quelles sont les sources utilisées par Luc pour composer son récit ? L’auteur des Actes déclare qu’il « s’est informé soigneusement de tout depuis les origines » du côté de ceux qui avaient déjà « entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous » (Lc 1.1-4, qui forme le prologue général de son œuvre). De telles expressions font supposer, d’une part qu’il a cherché des renseignements précis, d’autre part qu’il a repris des récits déjà existants. L’examen du livre confirme cette attente. En dépit d’une activité littéraire toujours vigilante, qui a mis partout sa griffe et assure l’unité du livre, on dégage sans peine quelques courants principaux dans les traditions recueillies par Luc. Les douze premiers chapitres du livre des Actes racontent la vie de la première communauté rassemblée autour de Pierre après l’Ascension 1-5, et les débuts de son expansion à la suite des initiatives missionnaires de Philippe, 8.4-40, et des « héllénistes » 6.1 – 8.3 ; 11.19-30 ; 13.1-3, et enfin de Pierre lui-même 9.32- – 11.18 ; 12. Les traditions pétriniennes sous-jacentes seraient apparentées à « l’évangile de Pierre » qui est connu dans la littérature de l’Église ancienne. Pour la deuxième partie des Actes l’auteur aurait utilisé des récits de la conversion de Paul, de ses voyages missionnnaires, et de son voyage par mer à Rome comme prisonnier. En tout cas, Luc semble avoir disposé des lettres pauliniennes et pouvait se renseigner auprès de Paul lui-même, qu’il connaissait au moins à la période de sa captivité. D’autres personnes (Silas ou Timothée ?) auraient pu lui fournir des informations circonstanciées concernant tel ou tel épisode. À trois reprises dans son récit, 16.10-17 ; 20.5-21.18 ; 27.1-28.16 (aussi déjà 11.28 dans le texte Occidental), Luc emploie la première personne au pluriel. À la suite de saint Irénée, des exégètes ont vu dans les passages des Actes qui sont rédigés en style « nous » la preuve que Luc accompagna Paul lors de ses deuxième et troisième voyages missionnaires et de son voyage par mer à Rome. Cependant, il est remarquable que Luc n’est jamais mentionné par Paul comme compagnon de son œuvre d’évangélisation. Ce « nous » semble plutôt être la trace d’un Journal de voyage fait par un compagnon de Paul (Silas ?) et utilisé par l’auteur des Actes. Le voyage décrit par le Journal peut être associé à la collecte faite par les Églises de Macédoine et d’Achaïe pour l’Église de Jérusalem : voir 24.17 ; 1 Co 16.1-4 ; 2 Co 8-9 ; Rm 15.25-29. Cette riche matière qu’il avait rassemblée, Luc l’a habilement organisée en un tout, sériant pour le mieux les divers éléments et les reliant entre eux à l’aide de refrains rédactionnels, par exemple 6.7 ; 9.31 ; 12.24 ; etc.
La valeur historique des Actes des Apôtres n’est pas égale. D’une part les sources dont Luc disposait n’étaient pas homogènes ; d’autre part, pour manier ses sources Luc jouissait d’une liberté assez large selon l’esprit de l’historiographie ancienne, en subordonnant ses données historiques à son dessein littéraire et surtout à ses intérêts théologiques. Les récits des voyages de saint Paul reflètent avec plus ou moins d’exactitude et d’ampleur le monde de la Méditerranée orientale au premier siècle : administration romaine, cités grecques, cultes, routes, géographie politique et topographie locale. Par contraste, dans la première partie du livre les récits sont en général beaucoup moins circonstanciés. Luc met un certain parallélisme entre les miracles de Pierre et ceux de Paul : comparer 3.1-10 ; 15.8-10 ; 5.15 ; 19.12 ; 5.19 ; 12.6-11, 17 et 16.23-26, 40 ; 8.15-17 ; 19.2-7 ; 8.18-24 ; 13 6-11 ; 9.36-42: 20: 7-12. En plus, quelques-uns de ces récits miraculeux ont leurs parallèles dans les évangiles : comparer 3.6-7 ; Lc 4.39 ; Mc 1.31 ; comparer 9.33-34 ; Lc 5 24b-25 ; 20.10, 12 ; Lc 8.52-55 ; il est aussi évident que les dernières paroles d’Étienne, 7.59-60, ressemblent à celles de Jésus, Lc 23.34, 46. Le discours de Paul à Antioche de Pisidie, 13.16-41, n’est pas sans des analogies avec ceux de Pierre à Jérusalem, 2.14-36 ; 3.12-26 ; 4.8-12 ; 5.29-32, d’Étienne, 7.1-53, et encore de Pierre à Césarée, 10.34-43. Il est donc raisonnable de supposer que Luc n’avait pas reçu ces discours tels quels, mais qu’il les a composés en utilisant quelques thèmes essentiels de la prédication primitive appuyés d’arguments devenus traditionnels et coulés dans des formules mémorisées : florilèges de textes scripturaires pour les Juifs, réflexions de philosophie commune pour les Grecs, et pour tous l’annonce essentielle (kérygme) du Christ mort et ressuscité, avec l’appel à la conversion et au baptême. Luc aura connu, d’abord par tradition et ensuite par expérience, ces schémas de la première propagande chrétienne et c’est ce qui lui a permis, avec son sens psychologique très fin, de mettre dans ces discours un enseignement de valeur authentique et d’importance capitale. On a souvent signalé des discordances entre le livre des Actes et les lettres pauliniennes, que Luc semble avoir utilisées mais sans minutie. Il est notoire que Luc ne s’est pas soucié d’harmoniser les cinq visites de saint Paul à Jérusalem dans les Actes avec les données de Ga 1.15-2 10. Sur un autre plan, on constate un certain contraste entre le portrait de Paul qui est dessiné dans les Actes et l’autroportrait que Paul fait dans sa correspondance. Paul à Athènes se montre nettement moins sévère envers les religions païennes que dans sa lettre aux Romains : comparer 17.22-31 avec Rm 1.18-32 (mais voir Sg 13.1-10, où l’auteur excuse ceux qui se trompent en cherchant Dieu en même temps qu’il condamne l’idolâtrie). En général Luc attribue à l’apôtre une attitude plus conciliante que celle des épîtres : comparer 21.20-26 avec Ga 2.12s ; 16.3 avec Ga 2.3 ; 5.1-12 ; mais les deux auteurs s’inspirent d’intérêts assez différents. Paul est un plaideur qui sait être intransigeant (mais voir aussi 1 Co 9.19-23), tandis que Luc veut démontrer l’unité profonde qui liait les premiers disciples entre eux.
En effet l’objectivité du livre des Actes a été attaquée par un autre biais, qui pose la question de son but. L’école de F. Ch. Baur a voulu y voir un écrit de compromis rédigé au IIe siècle pour concilier les tendances adverses du pétrinisme et du paulinisme. Ce système a le mérite de relever l’existence certaine des oppositions dans l’Église primitive ; mais il suppose une date beaucoup trop basse, et sous sa forme radicale il n’a plus aujourd’hui d’adhérents. En revanche il arrive encore fréquemment qu’on dénonce dans cet ouvrage un plaidoyer, avec tout ce que cela peut comporter de déformation des faits. Luc y ferait une apologie de Paul destinée à convaincre les autorités romaines qu’il n’était coupable d’aucun délit politique. Il est incontestable que Luc souligne le caractère purement religieux du conflit qui oppose les Juifs à Paul et l’indifférence des autorités romaines en face de ce conflit. Mais cela semble répondre à la vérité historique et en tout cas ce n’est qu’un aspect du livre des Actes. Celui-ci est tout autre chose qu’un placet à présenter au tribunal de Rome. Il ne vise à rien de moins qu’à raconter, pour elle-même, l’histoire des origines chrétiennes.
Il suffit, pour s’en convaincre, d’examiner son plan. On y voit mise en œuvre la parole initiale du Christ : « Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux confins de la terre », 1.8. La foi s’implante d’abord solidement à Jérusalem, où la première communauté s’accroît en grâce et en nombre, 1-5. Bientôt l’expansion commence, préparée par la tendance universaliste des convertis du Judaïsme hellénistique et par leur expulsion à la suite du martyre d’Étienne, 6.1-8 3 : la Samarie est atteinte, 8.4-25, ainsi que la plaine côtière jusqu’à Césarée, où pour la première fois des païens entrent dans l’Église, 8.26-40 ; 9.32-11.18, cependant que la conversion de Paul nous apprend qu’il y a déjà des chrétiens à Damas et présage l’évangélisation de la Cilicie, 9.1-30. Des refrains comme 9.31 (qui ajoute la Galilée) soulignent bien la diffusion de la foi. Ensuite c’est Antioche qui reçoit le message de Jésus, 11.19-26, et qui va devenir un centre de rayonnement, non sans garder avec Jérusalem des relations où l’on se concerte sur les principaux problèmes missionnaires, 11.27-30 ; 15.1-35. En effet, il s’agit maintenant pour l’Évangile de passer chez les païens. Après la conversion de Corneille et l’incarcération à Jérusalem, Pierre est parti pour une destination inconnue, 12.17 ; et c’est Paul qui va désormais, dans le récit de Luc, être en vedette. Après un premier voyage avec Barnabé en Chypre et Asie Mineure avant le concile de Jérusalem, 13-14, deux autres voyages le mèneront jusqu’en Macédoine et en Grèce, 15.36-18.22, et à Éphèse, 18.23-21.17. Toujours il revient à Jérusalem, et son arrestation dans cette ville puis sa captivité à Césarée, 21.18-26.32, lui donneront de se faire conduire, prisonnier mais toujours missionnaire, jusqu’à Rome où, dans les chaînes, il annonce le Christ, 27-28. Vue de Jérusalem, cette capitale de l’empire représente bien « les confins de la terre » et Luc peut arrêter là son livre.
On regrettera peut-être qu’il n’ait rien dit de l’activité des autres apôtres, ni de la fondation de certaines Églises comme celle d’Alexandrie, ou même celle de Rome où la foi chrétienne fut certainement implantée avant l’arrivée de l’Apôtre (voir l’épître aux Romains, surtout Rm 15.22s). Même de l’apostolat de Pierre hors de la Palestine il ne dit rien, et il est certain que la personne de Paul occupe dans son œuvre une place prépondérante, jusqu’à en remplir seule toute la seconde moitié. Plus qu’une histoire matériellement complète, c’est un exposé de la force d’expansion spirituelle du christianisme qu’il a voulu donner ; et l’enseignement théologique qu’il a su tirer des faits dont il disposait possède une valeur universelle, et irremplaçable, qui fait tout le prix de son œuvre.
Cet apport doctrinal est multiple et l’on ne peut qu’en évoquer les chefs principaux. La foi au Christ, base du kérygme apostolique, y est exposée. Nous connaissons, par les discours, les principaux textes scripturaires qui servirent, sous la conduite de l’Esprit, à la formulation de la christologie et à l’argumentation auprès des Juifs ; on remarque particulièrement les thèmes du Serviteur, 3.13, 26 ; 4.27, 30 ; 8.32-33, et de Jésus nouveau Moïse, 3.22s ; 7.20s, et nouvel Élie, 1.9-11 ; 3.20-21. La résurrection est prouvée par le Ps 16.8-11 (2.24-32 ; 13.34-37). L’histoire du peuple élu doit mettre les Juifs en garde contre la résistance à la grâce, 7.2-53 ; 13.16-41. Pour les païens, on invoque des arguments d’une théodicée plus générale, 14.15-17 ; 17.22-31. Mais les apôtres sont surtout des « témoins », et Luc nous résume leur « kérygme », 2.22, comme il nous raconte leurs « signes » thaumaturgiques. Le problème crucial de l’Église naissante devait être l’accès des païens au salut, et le livre des Actes nous apporte sur ce point des lumières, même s’il ne nous révèle pas toute l’étendue des difficultés et des controverses occasionnées par cette question dans l’Église et même entre ses dirigeants (voir Ga 2.11) : les frères de Jérusalem, groupés autour de Jacques, restent fidèles à la Loi juive, 15.1, 5 ; 21.20s ; mais les « hellénistes », dont Étienne est le porte-parole, sentent le besoin de rompre avec le culte du Temple ; et Pierre, puis surtout Paul, font triompher au concile de Jérusalem le principe du salut par la foi au Christ, qui dispense les païens de la circoncision et des observances mosaïques. Il n’en reste pas moins vrai que Luc nous montre Paul commençant toujours par s’adresser aux Juifs, pour se tourner ensuite vers les païens quand il est rejeté par ses frères de race, 13.5. Sur la vie des communautés chrétiennes il nous esquisse un tableau qui est sans doute idéalisé, voire utopique, mais qui est inspiré des souvenirs des premières années aussi bien que des réalités ecclésiales d’une époque plus tardive : vie de prière et partage des biens dans la jeune Église de Jérusalem ; administration du baptême de l’eau et du baptême d’Esprit, 1.5 ; célébration de l’Eucharistie, 2.42 ; ébauches d’organisation ecclésiastique dans les « prophètes » et les « docteurs », 13.1, ou encore dans les « presbytres » qui président à l’Église de Jérusalem, 11.30, et que Paul établit dans les Églises qu’il fonde, 14.23. Le tout baigné, dirigé, emporté par un souffle invincible de l’Esprit Saint. Cet Esprit, sur lequel Luc avait déjà insisté dans son évangile, Lc 4.1, il le montre sans cesse à l’œuvre dans l’expansion de l’Église, 1.8, au point qu’on a pu appeler les Actes « l’évangile du Saint-Esprit ». C’est ce qui donne à cet ouvrage ce parfum d’allégresse spirituelle, de merveilleux surnaturel dont ne s’étonneront que ceux qui ne comprennent pas ce phénomène unique au monde que fut la naissance du Christianisme. Si l’on ajoute à toutes ces richesses théologiques le précieux apport de tant de détails concrets qui autrement nous eussent été inconnus, si l’on sait goûter les portraits d’une fine psychologie où Luc excelle, des morceaux piquants et habiles comme le discours devant Agrippa, 26, des pages émouvantes comme l’adieu aux anciens d’Éphèse, 20.17-38, des récits vifs et réalistes comme l’émeute des orfèvres, 19.23-40, on conviendra que ce livre unique en son genre dans le NT représente un trésor dont l’absence eût appauvri singulièrement notre connaissance des origines chrétiennes.
Le texte des Actes, comme celui du reste du NT, nous est parvenu avec bien des variantes de détail. Mais plus qu’ailleurs, les leçons qui relèvent du texte dit « occidental » (attesté par des variantes dans le codex Bezae, dans des versions latine, syriaque et copte, et dans des citations faites par certains écrivains ecclésiastiques) méritent de retenir l’attention. Elles donnent un texte qui est souvent plus concis que le texte alexandrin, mais qui contient aussi des détails concrets et pittoresques que l’autre ignore. En fait ces deux traditions textuelles semblent représenter des rédactions successives du livre des Actes. La traduction qui suit est faite le plus souvent sur le texte alexandrin, mais de nombreuses variantes du texte occidental ont été signalées en note ou même adoptées dans le texte traduit.